Mal (Existence du mal & de la souffrance)

Par : pasteur Marc Pernot

Toute philosophie et toute théologie se pose la question de l’existence du mal (et de l’existence du bien, voir aussi ce mot). La Bible rend compte de plusieurs réponses différentes à la question que pose cette douloureuse réalité. On ne peut donc pas dire qu’il n’y ait pas de réponse à la question de l’existence du mal ! Au contraire, nous avons l’embarras du choix. Et ce choix est important pour nous car cela a une influence sur notre façon d’être.

Passons rapidement en revue cinq de ces réponses pour chercher les avantages et les limites de chacune.

a)  » Cette question nous dépasse. « 

C’est une façon d’éluder la question, de renoncer à y apporter une réponse satisfaisante.

  • Dans la Bible : Le livre de Job conclut sur cette réponse.
  • Avantage : c’est vrai que notre point de vue est toujours partiel et limité. Nous sommes un peu comme une fourmi marchant sur une immense affiche, ne voyant que des taches de couleurs sous ses pattes sans voir ce que cela représente. En dernier recours, l’humilité et la confiance en Dieu sont une bonne attitude, car nous ne sommes pas Dieu.
  • Inconvénient : Cette théologie n’invite pas tellement à agir contre la souffrance. Mais surtout, Dieu ne nous demande pas de renoncer à l’intelligence pour avoir la foi ! Au contraire : quand Jésus cherche vraiment à faire réfléchir les personnes qui l’écoutent, tous, même les personnes les plus simples (…voir confession de foi). C’est vrai que nous ne comprenons pas tout, mais la Bible nous dit que Dieu nous crée à son image, et il nous a rendu capables de quand même comprendre quelque chose de la réalité qui nous entoure.

b) Dieu créerait la souffrance pour notre bien.

La souffrance est alors comparée à un médicament amer, un avertissement, un exercice pour nous rendre plus fort ou une épreuve pour nous évaluer. La souffrance nous apparaîtrait comme pénible, mais elle serait donc en réalité un bien.

  • Dans la Bible : Psaume 32:10, Ésaïe 48:10.
  • Avantage : cette solution est simple et claire.
  • Inconvénient : Cette théologie invite à accepter la souffrance comme venant de Dieu, plutôt que de lutter contre la souffrance. Mais le plus grave c’est qu’une multitude de personnes a été rendue athée par cette théologie, ou en est venu à douter de la bonté de Dieu. Car, effectivement, si Dieu était à la fois tout puissant et amour, il aurait d’autres moyens que la torture pour nous éduquer ! Et, face à la leucémie d’un enfant ou à de terribles catastrophes naturelles, cette théologie qui soutient « Tout vient de Dieu, le bien comme le mal » est vraiment épouvantable à entendre (voir aussi le mot providence).

c) Dieu laisserait la liberté à l’homme, qui a tout gâché.

Dieu aurait tout parfaitement créé à l’origine, puis il aurait restreint sa toute puissance pour laisser à l’homme la liberté de faire le bien comme le mal.

  • Dans la Bible : voir les textes où Dieu s’absente (par exemple Adam & Ève, ou la parabole des talents).
  • Avantage : C’est vrai que le mal que nous faisons a pour conséquence des souffrances importantes et un gâchis dont les conséquences se font sentir parfois fort loin dans l’espace et le temps.
  • Inconvénient : Cette explication est parfois injuste et culpabilisante, par exemple quand elle nous rend responsables, sans que l’on sache comment, de la mort subite d’un nouveau-né, ou responsable d’un cyclone qui a tout ravagé sur son passage, comme de la souffrance injuste du bébé gazelle croqué par un lion. Tout cela existait avant que l’homme puisse en être responsable. Enfin, dans cette théologie, Dieu n’est pas complètement innocent, il est au moins coupable de non-assistance. Des parents responsables laissent une liberté raisonnable aux enfants mais empêchent quand même les trop graves conséquences quand ils le peuvent. Dieu n’aurait-il pas dû imposer des bornes à notre liberté pour éviter Auschwitz ?

d) Dieu affronterait un ennemi actif.

Cette théologie est bien plus ancienne que la Bible. Il y aurait un Dieu bon, et il y aurait une autre personne transcendante qui ferait le mal. Certaines théologies chrétiennes ont repris cette théologie avec une puissance du mal personnifiée (voir le mot Diable).

  • Dans la Bible : Apocalypse 2:13, Job 1, 2 Pierre 2:4.
  • Avantage : cette solution est claire et elle innocente vraiment Dieu. Il est et demeure à 100% bon, il n’est jamais source de souffrance.
  • Inconvénient : Une telle lecture est proche du dualisme, une théologie à deux dieux. On a le droit de penser cela, et certains théologiens chrétiens le font, mais c’est dommage d’abandonner ainsi le monothéisme radical de l’Évangile et de la Loi de Moïse qui affirme qu’il y a un seul Dieu, une seule personne transcendante dans l’univers et qu’elle crée le bien. De plus, cette explication ne correspond pas bien à l’expérience, car quand une catastrophe frappe, on peut remarquer qu’elle frappe tout le monde, au hasard, le pécheur comme le juste. S’il y avait un diable derrière, il frapperait surtout les êtres bons.

e) Dieu serait en train de poursuivre son œuvre de création.

Dieu serait puissant, mais il ne pourrait pas tout faire en une seconde, il crée dans la durée. Dieu n’est alors la cause que du bien, mais il y a encore du chaos dans ce monde que Dieu est en train d’organiser progressivement.

Dieu crée l’homme dans ce chantier en cours, et il l’appelle à participer à cette œuvre et à se développer lui-même.

  • Dans la Bible : tous les passages qui disent que le Royaume de Dieu vient, qu’il est à attendre, à préparer. Par exemple, dans le Notre Père =  » que ta volonté soit faite…  » et le Psaume 121 qui parle de « l’Éternel qui est en train de créer le ciel et la terre » (et non « qui créa le ciel et la terre » comme le disent des traductions mensongères).
  • Avantage : Dieu est totalement innocent de toute souffrance, que ce soit comme acteur de cette souffrance, ou même comme laissant faire. Dieu est la source d’une dynamique d’évolution positive. C’est un grand avantage théologique, assurant une bonne cohérence avec ce que nous savons de Dieu par Jésus-Christ. Cette théologie est également intéressante sur le plan moral : elle nous mobilise pour lutter avec Dieu contre toute souffrance.
  • Limite : Comme dans la théologie précédente, Dieu ne serait actuellement pas tout puissant. Cela peut gêner certaines personnes, même si dans la Bible l’idée de  » toute puissance  » de Dieu est en réalité extrêmement rare et contestée (voir le mot Puissant).

f) Le bien et le mal sont intimement liés

Dans ce monde où nous évoluons, il y a du tragique, et parfois il n’est pas possible de choisir autre chose de mieux que le moindre mal. Par exemple dans le fait que la biologie de notre corps nous impose de manger du vivant pour vivre (que ce soit du végétal ou de l’animal). Le fait que les ressources de la planète ne sont pas infinies font qu’il n’est pas possible de toute façon de respirer sans priver les autres de l’oxygène que nous brûlons dans nos cellules.

Le fait même d’évoluer est une des caractéristiques de ce monde et tout particulièrement de l’humain. C’est merveilleux et c’est aussi difficile à vivre, car cela demande de l’énergie est tout changement nous met plus ou moins mal à l’aise, une partie de ce que nous étions hier meurt pour laisser place à ce que nous serons demain.

  • Dans la Bible : nous voyons Jésus face à ce tragique quand il choisit d’enfreindre le commandement de ne pas produire le jour du Shabbat. Ce commandement est bon car il nous rappelle que l’humain ne vit pas de pain de farine uniquement mais aussi de l’action de Dieu en nous, cela nous rappelle aussi que la valeur de la personne et la dignité de son existence existent indépendamment du fait que nous soyons productif on non. Cette pratique nous aide à faire place à Dieu dans notre vie. En choisissant d’enfreindre le Shabbat, Jésus place l’amour et la compassion au dessus même de l’utile pédagogie proposée par ce commandement. Et il manifeste sa confiance dans la bienveillance de Dieu.

Bilan de ces propositions

On ne peut vraiment pas dire que cette question de l’existence du mal n’a pas de réponse, au contraire, elle en plutôt trop. Chacun peut donc en retenir une, en combiner plusieurs, ou en chercher d’autres…

Personnellement, ma réponse à cette question intègre trois des cinq réponses, et rejette les deux autres.

  • Oui, on ne comprend pas tout, et le moindre progrès est pour nous un effort, une sorte de souffrance, pourtant bonne dans ce cas (réponse -a). Mais Dieu cherche à nous rend intelligent (voir l’article sur l’Intelligence) faisons donc lui confiance en essayant de réfléchir grâce à lui.
  • Oui, l’homme est responsable des autres et du monde, et il est coupable d’une partie de la souffrance (réponse -c), mais n’exagérons pas inutilement non plus notre culpabilité.
  • Et je crois que Dieu n’est pas indifférent à la souffrance et ne se résignera jamais devant le mal. Il agit dans le monde, poursuivant son œuvre de création, il nous aide à transformer la souffrance en vie, il nous accompagne, il nous pardonne, il nous appelle à agir, il nous ressuscite (réponse -e).
  • Enfin, avec le f) nous pouvons chercher à vivre en ce monde avec humilité, mais aussi en responsabilité. Pour agir le plus possible en conscience, en cherchant à minimaliser le mal, sans gâcher.

En conclusion, Dieu est bon, et il est à mil % innocent du mal, si je puis dire pour résumer le fait qu’il n’est pas la cause de mal, et qu’il est au contraire totalement engagé dans la lutte pour le bien. Il peut même transformer le mal, qu’il ne voulait pas, en une source de bien imprévue. Cela ne justifie pas après coup le mal, mais cela nous encourage à le vivre avec Dieu, et comme lui, à « n e pas nous laisser vaincre par le mal, mais surmonter le mal par le bien. »

 

Marc Pernot

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3 réponses

  1. 19 mars 2019

    […] les autres. Bravo de vous poser des questions. Vous trouverez ici quelques autres pistes concernant l’existence du mal et de la souffrance, et sur la puissance de […]

  2. 11 avril 2019

    […] Cet élément d’explication remet en cause la “toute puissance” de Dieu dans l’instant. Cela va à l’encontre du catéchisme transmis par certaines églises, mais cette notion de “toute puissance” dans l’instant n’est pas tellement biblique si l’on regarde bien. Les seules fois où la Bible parle effectivement de “toute puissance” de Dieu c’est dans un passage évoquant la fin des temps, ce qui suppose une réalisation seulement partielle dans le présent. Ce qui est le cas. Dieu est puissant et actif mais comme source d’évolution progressive. Cette idée de “création continue” se trouve dans la théologie chrétienne depuis l’antiquité, en particulier chez Saint Augustin qui parle du mal comme “manque de bien”. Je suis bien d’accord avec votre seconde piste : l’humain est une source de mal, il est aussi une source de bien. C’est du au fait que l’humain est créateur. Dieu a choisi de créer un partenaire créateur. Et, comme vous le dites, le libre arbitre permet de mettre ce pouvoir de création au service du bien comme au service du mal. Votre réserve sur le degré de liberté réelle que nous avons (ou non) est intéressant. La question du libre arbitre est un grand débat aussi, et la science a des observations aussi à faire dans ce domaine. A mon avis, là encore, il faut de la nuance. Nous avons une liberté relative mais réelle. A mon avis, cette liberté est en grande partie en amont de nos actes, dans la façon que nous avons, ou non, de travailler sur ce que nous serons demain. Par exemple en vous posant des questions, en réfléchissant et en ayant un avis sur le sens et l’origine du mal cela influe sur vos réactions face à une situation concrète dans l’avenir. Celui qui prie travaille personnellement et favorise une évolution venant de Dieu afin de mettre un petit peu plus en cohérence que ce que nous pensons être bon et ce que nous faisons. Reste que nous avons une créativité bien réelle. Quand Jean-Sébastien Bach écrit une sonate, elle n’était pas programmée dans ses gènes à la naissance. Il avait des dons, une prédisposition, une éducation, un milieu culturel. Mais ensuite, il y avait ses choix de vie, son travail, ses rencontres et sa créativité personnelle. Nous avons la nôtre, souvent moins spectaculaire, mais bien réelle, combinant l’inconscient, le conscient, et ce que nous sommes au moment de la décision. Tout cela est aussi s’élabore au jours le jours. Avec la bénédiction de Dieu Marc PS. dans mon petit dictionnaire de théologie, j’ai mis un petit article sur la question du mal. […]

  3. 23 mai 2019

    […] PS. Si vous désiriez poursuivre la réflexion sur l’existence du mal et de la souffrance : vous pouvez regarder cet article. […]

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