Quel est pour vous le sens ultime, la centralité de la croix ?

Par : pasteur Marc Pernot

retable d'Issenhain, Christ en croix

Question d’un visiteur :

Bonjour Pasteur,
Merci pour votre dévouement et votre organisation dans la gestion de ce site de l’EPG, en particulier dans les questions/réponses et la mise en ligne rapide et fidèle des prédications que j’écoute et dans une faible mesure partage. Merci de vous être formé, de vous être cultivé et aujourd’hui de vous donner. J’espère seulement que vous prenez au moins autant soin de vous et de vos proches que de la congrégation virtuelle de ce site.

Plus personnellement merci car vous portez pour moi une lueur d’espoir.

J’ai grandi dans une église pentecôtiste, j’ai moi-même à plusieurs reprises prêché dans les églises que j’ai fréquenté. J’ai d’ailleurs souvent songé à « tout plaquer » et à devenir pasteur (je suis chercheur). Parce que le monde a tant besoin de sens, de Christ, de la bonne nouvelle d’un Dieu qui aime et qui, s’il permet la souffrance, a marché avec nous jusqu’à la souffrance ignoble de la croix et par là nous entraîne à la gloire de la résurrection…
Parce que je suis actuellement chercheur, assez au fait des grands équilibres économiques, des progrès informatiques/robotiques et des sciences cognitives pour voir que la question du sens de la vie humaine se pose, va se poser de manière toujours plus vive alors que lentement mais sûrement la supériorité humaine sur les machines s’efface, sur tous les plans, y compris intellectuel et relationnel (de petits robots animateurs savent déjà adapter leur attitude aux sentiments de leur interlocuteur et sont très appréciés en maisons de retraites japonaises).
Parce que la marée monte, l’accélération du progrès rend la reconversion de plus en plus souvent nécessaire pour un nombre croissant de personnes, accroissant le sentiment général d’inutilité.
Parce qu’il y a besoin d’une troisième voie divine entre rejet fanatique et désespoir, entre course perdue à l’efficacité et écologisme culpabilisant, entre divertissement addictif et amertume destructrice. Parce qu’il y a besoin de vie et de vérité.

Encore faudrait-il être convaincu. Aujourd’hui et depuis de longues années, ma foi perd de sa vigueur au points d’en arriver à un athéisme chrétien. Christianisme priant un Dieu autrefois si réel mais qui aujourd’hui pourrait n’être qu’atavisme. Convaincu de la pertinence du christianisme mais doutant de sa réalité. Comment croire et enseigner à mes enfants l’importance de la vérité si moi-même j’ai le plus grand mal à croire en ce que je professe ? Comment croire en la réalité de l’aide de Dieu si les témoins bibliques de cette réalité ont dû imaginer leurs exemples ? A travers vos réponses aux questions et vos prédications c’est la possibilité d’une telle autre voie que j’explore. Vos questions et prédications me communiquent un peu de vie, l’espoir que peut-être le don que j’ai reçu pourrait encore, au travers de la crise, renaître pour quelque chose de meilleur. Merci.

Pardonnez-moi cette longuette introduction, vous aurez compris que ces choses comptent pour moi. Je sais que vous n’en doutiez pas. J’en viens à ma question.

Jésus, incarnation de Dieu, sa vie, sa mort sont centraux dans le christianisme. Ils le sont pour moi. Au plus profond de mes doutes l’appel du saint repas « sang versé pour moi », « corps brisé pour moi » m’interpelle et me porte. J’ai lu plusieurs de vos réponses sur le thème de la mort de Jésus mais je comprends mal le sens de la mort de Jésus à la croix pour vous. Pour moi, l’incarnation de Dieu en Jésus répond à la question fondamentale de l’existence du mal. Je peux expliquer pourquoi la souffrance est nécessaire pour que l’amour existe mais je ne peux expliquer qu’un Dieu créateur n’aie pas pu faire un monde avec amour et sans souffrance (la félicité future promise par la Bible semble d’ailleurs indiquer que c’est possible). Mais si Dieu lui-même marche sur cette terre et souffre, jusqu’au don quotidien de soi, jusqu’à la trahison, jusqu’à l’abstinence, jusqu’à la torture, jusqu’à la mort, mais aussi jusqu’à la résurrection victoire ultime, alors il n’est pas juste un sadique ou un sado-maso, il se soumet lui-même à cette nécessité supérieure de la souffrance et je peux le suivre en confiance vers la résurrection. L’exemple de Jésus ne serait au contraire qu’un épisode de plus de la tragédie humaine, si il n’avait pas la personnalité divine, elle-même souffrante, et la puissance divine de « faire sans » mais se soumettant à ce passage.

Quel est pour vous le sens ultime, la centralité de la croix ?

Si d’aventure mes élucubrations vous évoquent des lectures que vous avez apprécié je serais reconnaissant de recevoir vos suggestions, de même si un enseignement systématique existant vous paraît correspondre à mon questionnement.
Fraternellement,

Réponse d’un pasteur :

Bonjour et Merci pour votre message. Mil mercis pour les encouragements !

Il est tout à fait normal de connaître un moment de trouble quand on change de paradigme, quand on accepte de passer d’une logique de la certitudes à une logique de recherche. Cela peut sembler de l’agnosticisme, et c’en est dans un certain sens, mais dans le bon sens du terme, d’accepter que Dieu est au delà de tout ce que nous pouvons penser et encore plus dire sur lui. Et de faire reposer sa confiance non sur une idée de Dieu, sur des doctrines, des convictions, mais de placer sa confiance en Dieu lui-même, qu’on en connaît pas ! Comme Pierre sortant de la barque, il y a un temps de joie de quitter la certitude des bonnes « Vérités » de l’église, mais ensuite, on se rend compte que l’eau est profonde, qu’il y a du vent et que l’on n’a plus la barque pour nous porter. Il ne reste alors que notre foi, défaillante, et ce cri « Seigneur sauve-moi » de la confiance en Dieu. J’utiliserais volontiers ce terme d’agnostique pour parler de cette démarche, mais peut-être ce mot est trop utilisé par des personnes qui sont de fait athées sans avoir même pris la peine de penser un monde sans Dieu. Peut-être faudrait il parler de foi apophatique pour faire référence à ce courant de théologie mystique humble et sincère ? Mais ça fait trop pédant. Peut-être « libéral » mais il y en a de carrément rationalistes (ce qui est bien leur droit, mais n’est pas notre démarche, effectivement mystique et théologique, mais en mettant la théologie à sa place, ni trop haut ni trop bas…

C’est cette question de paradigme que j’essaye de creuser dans cet article : « choisir sa religion et son rapport avec sa religion« .
En ce qui concerne la mort sur la croix, c’est pour moi un geste ultime d’amour de Dieu et d’amour pour son prochain. Mais Dieu n’avait pas besoin de cela, bien entendu, pour nous aimer et nous pardonner. Au contraire.
En ce qui concerne l’existence du mal, cela me semble très simple, le monde est encore en Genèse, il reste donc du chaos dans le monde et du temps avant que la volonté de Dieu soit faite, avant que toute chose lui soit soumise. C’est la première cause de mal et la seconde est le péché de l’homme, qui peut mettre cette dimension divine de créativité personnelle, que Dieu lui a donné, au service du mal. Voir cet article. Effectivement, la théologie de l’incarnation manifeste un Dieu qui assume le mal dans le monde et en nous, un Dieu puissant par l’amour, et donc non tout puissant, mais accompagnant, souffrant, connaissant l’échec (la croix) et le surmontant…

Le fait de dire que Jésus est Dieu ? Cela n’est pas sans poser des questions, car cela fait de Jésus un extraterrestre pour nous, plus qu’un frère comme il se présente lui-même. Même les conciles ne disent pas que Jésus est Dieu, ils disent qu’il est à la fois Dieu et homme, ce qui est tout différent, et infiniment plus nuancé et complexe. De toute façon, c’est la personne de Jésus qui est bien l’élément central qui rassemble tous les chrétiens, et ce n’est pas un dogme sur Jésus qui nous rassemble. Quand la personne nous rassemble, vouloir imposer doctrine sur la personne de Jésus-Christ nous divise. Dans l’évangile selon Jean, il est écrit que le Christ est la Vérité, elle st un cheminement et une vie, pas un dogme. Il y a donc une liberté : pour certains, et c’est bien leur droit, les évangiles présentent Jésus plutôt sous la figure d’un homme, d’un fils d’Adam comme nous en tout, pas autrement divin que nous, mais simplement à un niveau ultime d’aboutissement, ayant une vocation unique, essentielle, pour l’histoire de la création du monde et de l’humain par Dieu. C’est en ce sens que ce que vit Jésus n’est pas seulement une anecdote de l’histoire mais est profondément révélateur de Dieu et de l’homme, même si Jésus n’est pas Dieu, mais image de Dieu (comme le dit la Genèse), fait à sa ressemblance. Dans notre église, une large partie des paroissiens ont, eux, un profond attachement à la divinité de Jésus. Et c’est bien leur droit. Nul, sans se prendre pour Dieu, peut prétendre absolument détenir la Vérité là dessus. L’important est la sincérité, être disponible à évoluer sur ses convictions ce qui est la preuve qu’elles sont vivantes et qu’on n’en n’a pas fait des idoles. Et c’est bien comme cela que je vous voit vivre votre foi.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

Réponse du visiteur :

Bonjour,

J’ai lu avec intérêt votre réponse ainsi que les pages liées. Certains points comme votre compréhension de l’origine du mal par exemple sont nouveaux pour moi et intéressants. J’ai cependant toujours un peu de mal à cerner l’importance de Jésus, de sa mort et de sa résurrection dans votre foi. Vous écrivez : « En ce qui concerne la mort sur la croix, c’est pour moi un geste ultime d’amour de Dieu et d’amour pour son prochain. » Vous entendez par là un geste d’amour de Dieu de la part de Jésus pas un geste d’amour de la part de Dieu n’est-ce pas ? La mort de Jésus a donc essentiellement une valeur exemplaire de la part d’un homme hors du commun ? Un geste ultime d’amour de Dieu et du prochain en ce qu’il préfère mourir pour éviter un soulèvement par exemple ?

Et plus loin : « [Jésus] ayant une vocation unique, essentielle, pour l’histoire de la création du monde et de l’humain par Dieu », Cette vocation n’est elle « que » de donner un exemple, unique et essentiel en ce qu’il va jusqu’à la mort ?

Je découvre et aime beaucoup votre petit dico de théologie. L’article sur Jésus http://marcpernot.net/dictionnaire/jesus-ieshoua.php ne détaille pas son importance ni ne mentionne la résurrection comme un fait marquant même si l’article sur la résurrection éclaire un peu l’importance de la résurrection du Christ. Je comprends le parti pris, dans un premier temps de se focaliser sur les aspects historiques indiscutables mais n’y aurait-il pas place ensuite pour l’expression, aussi détaillée que possible même si nécessairement incomplète de la vocation unique et essentielle de Jésus ainsi que de la force « ultime » de sa mort et de sa résurrection dans cette vocation?

Ou peut être aie-je manqué l’article détaillant ces choses ?

Dans l’attente de vous lire.

Réponse d’un pasteur :

Cher Monsieur

Oui, pour moi la mort de Jésus est un acte d’amour de la part de Jésus. Un amour pour Dieu et pour l’humanité. Mais seulement, cet amour est inspiré part l’amour de Dieu pour Jésus, amour dont il s’est saisi pour devenir plus aimant et aimer à son tour à ce point. De sorte que l’amour que manifeste Jésus sur la croix est aussi l’amour de Dieu pour chacun de nous.

La vocation de Jésus est plus que celle d’être prophète, révélant le sens de la vie et l’amour de Dieu. Jésus a pour vocation de faire que chacune et chacun de nous soit prophète. Voir cette prédication où j’essaye d’expliquer cela.

D’accord pour faire évoluer l’article sur Jésus, il faudra que j’y pense. Mais usuellement quand on dit « Jésus », on parle de l’homme avec ses sandales qui avait mal au pieds quand il marchait trop longtemps, etc. L’article Christ détaille un peu plus la vocation unique, sans préciser très concrètement comment Jésus s’est débrouillé pour accomplir ce service. Il faudrait peut-être mieux articuler l’article sur Jésus, celui sur le Christ et expliquer mieux ou renvoyer sur les œuvres concrètes ?

Merci pour vos encouragements pour le petit dictionnaire de théologie, j’ai ajouté un second tome un peu plus corsé : « Mots qui piquent » en théologie.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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3 réponses

  1. Claire-Lise Rosset dit :

    Bonjour,

    Je n’ai pas les aptitudes théologiques pour vous répondre sur le mystère de la Croix du Christ.

    Néanmoins, je désire formuler quelques points qui, dans mon expérience de vie, m’ont aidée à trouver centrale la Passion du Christ dans ma vie.

    Depuis des décennies, je m’interroge sur le verset de Gal. 2 : 20 : je suis crucifié avec Christ et je ne vis plus moi, mais Christ vit en moi
    Et de Phil 3 : 10 : Afin de connaître Christ, et la puissance de sa résurrection, et la communion de ses souffrances, en devenant conforme à lui dans sa mort.

    Que signifie ce « dolores « ? On aimerait tant une théologie de la prospérité, une théologie de la gloire. Mais apparemment, ça ne marche pas comme ça. Déjà, Jean-Baptiste disait : il faut que Lui croisse et que moi je diminue.
    Le sarment a besoin d’être élagué s’il veut rester attaché au Cep. C’est tout ce travail d’épuration de l’Esprit qui consiste à laisser ce qui, en nous, est un frein à notre croissance en Dieu.

    Etre crucifié avec Christ, c’est être dépossédé de toutes nos croyances ecclésiales, spirituelles qui ne nous amènent pas à notre liberté d’enfant de Dieu.

    Etre crucifié avec Christ, c’est être dépossédé de tout ce qui fait obstacle à notre filiation divine.

    Etre crucifié avec Christ, c’est la mort de notre ego, pour que Christ vive en nous. Chemin de libération et de vérité dans lequel on n’a plus rien à prouver à qui que ce soit, encore moins à soi-même.

    Dans mes moments les plus sombres de ma vie, seule mon identification aux souffrances du Christ m’a permis et me permet encore d’espérer contre toute espérance.
    Pour moi, le symbole de la Croix est donc l’accès au Père des miséricordes dans ma filiation divine,. C’est mon identification au Christ crucifié et glorifié. C’est aussi le symbole du Christ Vainqueur du Mal et de la mort.

    Je vous mets un texte qui rejoint celles et ceux qui sont broyés, jetés à terre, « crucifiés avec Christ » dans tant de domaines de leur vie. Parce que, si Christ a vécu les souffrances indicibles de la Passion et qu’il en est sorti Vainqueur, alors il va aider celles et ceux plongés dans la souffrance à émerger du tohu-bohu qui les habite autant intérieurement qu’extérieurement.

    « Mais Jésus, le violent Jésus, oppose aux élégances de nos ambitions le vertige de cette coupe dont il a demandé lui-même au Père qu’il l’éloignât de lui (cf. Luc 22 : 42).

    « Pouvez-vous boire ? » Ah ! C’est que Jésus est un buveur (Matt. 11 :19), et un buveur de boissons fortes ! Il boit l’humiliation et la souffrance, il avale la mort même (cf Héb. 2 : 9) ; sa capacité est impressionnante, et c’est pourquoi, il est si difficile, si dangereux d’être son commensal. Mais de gré ou de force, un jour nous aussi nous buvons, nous boirons à tout cela, et à l’humiliation, et à l’échec, et à la souffrance et à la mort.
    Car nul ne peut éviter jusqu’à la fin cette potion qu’est le mystère pascal de Jésus, le mystère pascal inhérent à toute vie humaine dépouillée de toutes ses décorations illusoires et réduites à sa plus élémentaire expression.

    Mais lorsque, tremblants et démunis, il nous faut absorber les grandes eaux amères au point d’avoir plutôt la sensation qu’elles nous absorbent, Jésus est là, avec nous, qui a bu le premier ; Jésus qui pour nous, avant nous, a dégluti l’échec, et la souffrance, et la mort même.
    Nous cherchons une situation ? Si, en tout état de cause, nous sommes en situation du Christ, c’est assez pour notre sécurité, pour notre joie, pour notre paix.

    « Je veux, dit Jésus au Père, que là où je suis ils soient eux aussi avec moi pour qu’ils voient la gloire que tu m’as donnée » (Jean 17 : 24). Jésus est dans l’humiliation, Jésus est dans l’échec, Jésus est dans la souffrance, Jésus est dans la mort, Jésus est dans la gloire, et nous sommes avec lui en toutes ces choses, parce qu’il est avec nous tous les jours (Matt. 28 : 20).

    (Sermons aux oiseaux, François Cassingena-Trévedy, Ad Solem Spiritualité, 2009, p. 115)

    Bien à vous
    Claire-Lise Rosset

  2. Pascale dit :

    Une petite remarque personnelle à propos d’une des phrases de la question : « Comment croire en la réalité de l’aide de Dieu si les témoins bibliques de cette réalité ont dû imaginer leurs exemples ? »
    Peut-être qu’on pourrait dire que les témoins bibliques ont imagé leurs exemples plutôt que imaginé leurs exemples. En effet, si on ne prétend pas tout savoir de Dieu et si on admet qu’il y a quantité d’événements qui arrivent par pur hasard, le sentiment d’avoir reçu une aide de Dieu est quelque chose de très personnel, intime, difficilement communicable, souvent incompréhensible, voire carrément farfelu vu de l’extérieur, y compris pour des croyants. Pour autant, cela ne signifie pas que cette aide n’est pas réelle, peut-être là où on l’avait effectivement pensé, peut-être là où on n’y a pas prêté attention. Et c’est souvent plus tard qu’on a quelques indices.

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