Comment concilier foi et raison ? Comment ne pas tomber dans le piège de fondamentalistes ?

Par : pasteur Marc Pernot

toit enneigé d'une église avec la croix qui se détache sur un ciel bleu - Photo by Akira Hojo on Unsplash

Question d’un visiteur :

Cher Pasteur,

Tout d’abord bravo pour votre site et votre rubrique questions-réponses, que je trouve excellents. C’est une mine de renseignements et de réflexions pour tous ceux qui cherchent dieu, même à tâtons…

Je suis croyant, j’ai demandé le baptême catholique à l’âge de 25 ans, et j’en ai aujourd’hui 43, depuis marié avec deux enfants.
La question de la foi et de sa transmission me taraude puis un moment déjà, notamment parce que je suis devenu père et que mon épouse n’est pas croyante, ou en tout cas, elle est vaguement agnostique.
Mon voisin est Témoin de Jéhovah et nous avons commencé à parler de religion et de Bible. Il m’a bien entendu proposé d’assister à leurs réunions et m’a donné beaucoup de livres, très bien faits sur la forme. Leur organisation est fascinante en ce que tout y est ultra bien organisé, je n’avais jamais vu cela avant. Mais les Témoins ont une approche très littérale de la Bible – que Dieu aurait dicté aux auteurs, comme un patron à sa secrétaire (c’est leur image) –, et se sont construit toute une doctrine dont certains points sont élaborés à partir d’une poignée de versets, parfois tirés de paraboles. Cela dit, j’ai beaucoup étudié leur religion, qui m’a fasciné, et cela me fait me poser beaucoup de question sur la Bible et sur le message biblique. Cela m’a fait vacillé dans mes convictions, dans le rapport à la Bible, aux Traditions (il y en a beaucoup chez les catholiques) et sur le plan des organisations religieuses. Je me sens de plus en plus en décalage avec l’Eglise catholique, et me sens plus en phase avec les protestants historiques (comme l’église protestante unie), même si je n’aime pas trop cette question des dénominations, qui à mon sens sépare davantage les chrétiens qu’elle ne les unit. On a un peu l’impression que chaque Eglise croit qu’elle est plus chrétienne ou mieux chrétienne que les autres….

La grande question pour moi est la datation des textes et leur nature, car les textes sont le fondement de la foi chrétienne il me semble. Je prends un exemple : une prophétie (dans la bible il y en a beaucoup, et les Témoins de Jéhovah en on fait leur fond de commerce, si je puis dire) n’est une prophétie que si elle a été déclarée avant que ne surviennent les événements, sinon, ce n’est pas une prophétie, c’est une relecture de l’histoire.
Si donc les textes bibliques ne sont pas aussi anciens que ce qu’ils disent être, alors tout s’effondre : par exemple Jérémie annonce la venue de Nabuchodonosor venu châtier le peuple hébreu. C’est une prophétie, tant que l’on considère que l’annonce est antérieure à l’événement. Sinon, eh bien, c’est un texte qui donne un sens à l’histoire, sous la forme d’un texte écrit au futur.
J’ai lu une interview récente du grand bibliste Thomas Römer, professeur au Collège de France, dans lequel il dit que la plupart des textes de l’ancien testament ont été écrit après l’exil à Babylone. Dans ce cas, toutes les prophéties portant sur les événements qui précèdent n’en sont pas. Vous voyez mon raisonnement.
Si les prophéties de l’AT ne sont pas des prophéties, mais des relectures de l’histoire, comment considérer la Bible ? Si la Bible n’est que le témoignage de personnes qui pensent être accompagnées par Dieu et qui relisent les événements en y voyant ici et là l’action de Dieu, ce n’est qu’une interprétation des événements, cela ne veut pas dire que c’est l’action de Dieu réellement. Et ainsi de suite…

Je vous avoue que je suis un peu perdu en tant que croyant. Comment concilier foi et raison ? Comment ne pas tomber dans le piège de certains groupes (comme les Témoins de Jéhovah, mais ils ne sont pas les seuls), qui voient la Bible non comme un texte qui a une histoire, qui a été écrit par vagues successives et qui n’est pas nécessairement ce qu’il dit être (Moïse n’est pas l’auteur du pentateuque par exemple), mais comme une voie d’accès quasi-directe à Dieu.

J’aimerais avoir vos lumières sur cette question et la manière dont on peut être chrétien tout en ayant un point de vue scientifique sur la Bible.

Je vous remercie par avance.

Réponse d’un pasteur :

Cher Monsieur

Bravo pour votre recherche spirituelle.

Les églises qui prétendent faire une lecture littérale de la Bible font en réalité une lecture de la Bible qui est dictée par une tradition interne à leur église. C’est leur droit, bien sûr, de s’assembler en un club de personnes qui s’entendent sur un dogme et une certaine interprétation de la Bible qui va avec. Le problème vient quand on se met à dire que sa propre tradition est la vérité même de Dieu et qu’il n’y a pas d’autres opinions possibles sur les points de doctrines dictés par l’église, pas d’autre façon d’interpréter. C’est bien là le problème, à mon avis, je dirais même la nocivité de ce type de posture. Il arrive que ce soit un problème théologique (comme si la transcendance de Dieu pouvait entrer dans la case d’un dogme), un problème spirituel (avec la peur d’un Dieu qui sélectionne les plus performants et abandonne, élimine voire torture ceux qui le sont moins), problème existentiel (avec une culpabilité de ne pas arriver à souscrire parfaitement à ce qui est dicté), et problème relationnel avec ceux qui n’entrent pas dans ce dogme et cette lecture sont considérés comme exclus du salut ? Cela vise à couper les adeptes de ceux qui ne font pas partie du club. Hélas. Il faudrait demander à vos voisins ce qu’ils pensent, sincèrement, des chances de salut d’une personne comme votre femme agnostique. S’ils vous disaient qu’elle est perdue, ce serait vraiment d’une cruauté infinie. Et une absurdité, car si vous êtes capable d’aimer cette femme, si vos enfants sont capables de l’aimer, Dieu, lui, n’aurait pas cette capacité à l’aimer ? Et si Dieu serait amené à la rejeter telle qu’elle est, cela veut dire qu’elle serait mauvaise ? Quelle horreur et quelle folie d’imaginer une chose comme cela.

Si les écrits avaient « seulement » donné des relectures de l’histoire ce ne serait pas moins intéressant, au contraire. Bien au contraire, c’est passionnant, inspirant, instructif. Ces paroles sont présentées parfois comme prédisant l’avenir, par exemple : bien souvent le prophète annonce une destruction totale, et annonce ensuite que Dieu a fini par pardonner et qu’il ne détruit pas. Voir par exemple dans l’histoire de Jonas. Donc en ce qui concerne la prévision du futur, ce n’est pas au point, l’annonce est plutôt une compréhension de la réalité : si vous continuez comem cela vous allez droit dans le mur, cependant Dieu pardonne et fait tout pour sauver votre avenir. Cela présente donc un avenir ouvert à court terme, dépendant de nos décisions, même si à long terme la fidélité de Dieu trace un chemin d’avenir pour nous tous, envers et contre tout.

Vous avez tout à fait raison quant à la datation des textes, et les travaux de Thomas Roemer sont solides, et il n’est absolument pas un athée militant cherchant à détruire la foi des gens, au contraire. Dieu n’a rien à craindre de la vérité, ce sont nos images de Dieu réductrices ou au contraire fantasmées qui ont tout à craindre de ce genre de travaux. La foi et la raison ne sont absolument pas ennemies, au contraire. Certes, Dieu, l’amour, la beauté et autres joyeuses réalités de cet ordre dépassent la raison. La raison le sait bien et l’accepte. Mais cela ne contredit pas la raison, de l’injurie pas. Par contre, la raison inquiète et trouble tout système tyrannique, qu’il soit idéologique, politique, religieux. Où va-t-on si les personnes « de la base » se mettaient à penser ? Du coup, le sacrifice de la raison est présenté comme un noble acte de foi. Au contraire : la foi est, par définition même de ce mot, une confiance en Dieu. Cette confiance en Dieu, dans son amour nous rend libre de penser, d’interpréter la Bible de bon cœur joyeusement, librement et personnellement puisque Dieu nous garde dans son amour. Nos facultés de théologie aussi bien catholiques que protestantes, qui pratiquent la lecture « historico-critique », replacent les textes dans leur contexte et sont ouvertes à une pluralité d’interprétations. C’est d’ailleurs dans ce genre de facultés qu’enseigne Thomas Roemer. Universités de Genève, de Lausanne, de Strasbourg, Paris, Montpellier, par exemple. Avec un dialogue fécond avec les sciences, l’histoire et l’archéologie, la philosophie.

Il y a ainsi des signaux qui, me semble t il, permettent de détecter un système pernicieux : dès lors que cela divise les personnes, crée des séparations, des exclusions ? Dès lors que cela coupe les ailes de la personne : l’empêchant de réfléchir, d’avoir sa propre réflexion, sa propre sensibilité, sa propre spiritualité, la coupant de la ligne directe avec son Dieu ?

Comment s’en prémunir ? Comme vous le faites, en creusant la question, en cherchant les tenant et les aboutissants. C’est là que vos enfants ont une grande chance, à mon avis, ils ont des parents qui se respectent mutuellement, l’un ayant une foi chrétienne, l’autre étant agnostique (un petit peu philosophe quand même, j’espère). Du coup vos enfants pourraient à la fois avoir des bases en théologie et une ouverture à la science, la philosophie. Dans le respect et le dialogue. C’est ce qui leur permettra de chercher leur propre chemin en minimisant les risques de se faire manipuler par de la propagande religieuse ou athée. C’est ce qui leur permettra de faire du lien dans la société entre des personnes de sensibilité diverses.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

Réponse du visiteur :

Cher Pasteur,

Merci pour vos réponses lumineuses, elles me sont très utile dans mes interrogations. Je continuerai dans ma voie, de lecture et de recherche.

Bien à vous,

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