Perspective : Moi, mes parents sont riches, alors Jésus ne les aime pas ?!

Une belle voiture devant une belle maison - Photo by Anastase Maragos on Unsplash

Une belle voiture devant une belle maison

N°11 d’Une perspective à la foi
Eglise Protestante de Genève.
Un encouragement à réfléchir, discuter :
par exemple dans les commentaires ci-dessous.

Par : pasteure Sandrine Landeau

C’était le cri du cœur, inquiet et indigné, d’un enfant à qui je parlais des Béatitudes. Il est vrai que la Bible résonne de paroles dures envers les plus riches, notamment chez les prophètes (regardez Amos par exemple). Jésus lui aussi, bien que son message ne soit pas centré sur cet aspect, a des paroles fortes qui avaient interpellé cet enfant : «Heureux les pauvres, le royaume de Dieu est à eux» (Lc 6,20) et son pendant «malheur à vous les riches» ou «malheureux vous les riches» (Lc 6,24). Il y a aussi le célèbre «il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’un aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu» (Mt 19,24) lors de la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche à qui il recommande de vendre tous ses biens, de donner l’argent aux pauvres et de le suivre. Faut-il donc comprendre que si votre patrimoine est trop important, Jésus ne vous aime pas, comme le disait dans ce saisissant raccourci cet enfant ?
Il y a pourtant aussi dans la Bible, surtout dans ce que nous appelons l’Ancien Testament, un courant de pensée qui voit au contraire la richesse comme une bénédiction de Dieu (regardez par exemple le cycle d’Abraham ou le livre de Job) – de même d’ailleurs que la santé, la longévité et une descendance nombreuse. C’est que dans un monde où se nourrir, se loger et se vêtir demandent de longs efforts, l’aisance matérielle est vraiment une bénédiction quotidienne que l’on rapporte à Dieu. Dans les églises sœurs de pays moins riches que le nôtre, on a encore souvent ce réflexe de rapporter à Dieu tout événement qui amène un peu de «beurre dans les épinards» (même si l’image parle sans doute moins au Nicaragua ou en Indonésie). Certaines églises prônent même ce qu’on appelle une théologie de la prospérité selon laquelle l’aisance matérielle et spirituelle est acquise aux vrais croyants ; si donc vous n’en bénéficiez pas, c’est que vous avez un problème de foi, que vous pouvez régler assez facilement en vous pliant par exemple à la pratique de la dîme, qui entraîne à entrer dans la logique du don et de la reconnaissance. Cette théologie est problématique à mon avis, parce qu’elle fait d’une personne en difficulté financière un coupable puni de Dieu, et de Dieu une machine qui délivre punitions et récompenses selon une grille établie.
Il y a pourtant à la base une intuition juste : Dieu ne nous veut ni misérables ni malheureux. Vous aurez remarqué que j’ai utilisé ici «misérables» et non «pauvres». C’est que si la pauvreté peut nous garder le cœur et les mains ouvertes, la misère elle nous met aux abois et nous replie sur nous-mêmes et notre malheur, ce qui risque de nous pousser loin de Dieu, de nous-mêmes et des autres (et qui n’est pas autre chose que le péché selon la définition de Luther : le péché c’est le fait d’être replié sur nous-mêmes). Il y a là une frontière ténue mais bien réelle entre misère et pauvreté.
Si Jésus guérit les malades, s’il s’assure que les affamés qui le suivent aient à manger, il ne remplit pas les coffres de ses disciples de pièces d’or. Au contraire, il les met en garde, et ceux et celles qui les suivent, contre les dangers des richesses matérielles. Car ces dangers, sans être une fatalité, sont réels : une grande richesse va de pair souvent avec un grand pouvoir, et il est facile alors de glisser dans la tentation de la toute-puissance… de se prendre un peu pour Dieu, ou de prendre l’argent et/ou le pouvoir pour Dieu. C’est là que réside le danger : «vous ne pouvez servir deux maîtres à la fois» (Mt 6,24), et non pas dans l’argent en tant que tel. Ce qui est d’ailleurs le plus souvent dénoncé par les prophètes de l’Ancien Testament, ce n’est pas en soi le fait d’avoir de l’argent, c’est le fait d’en avoir alors que d’autres n’en ont pas et de profiter de cette différence pour prendre le pouvoir sur les moins fortunés : ce sont les inégalités, le refus du partage et les abus de pouvoir qui sont problématiques. Le partage de nos richesses, de quelque ordre qu’elles soient, est la manifestation du lien d’humanité qui nous relie, un lien de fraternité et de sororité. C’est alors que l’argent construit au lieu de détruire. Là où nous sommes, comment utilisons-nous notre argent pour nous relier à nos frères et sœurs en humanité ? Nous ne sommes pas ce que nous possédons, nous sommes aimés de Dieu, frères et sœurs en humanité. Rien de moins, rien de plus.
Print Friendly, PDF & Email

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *