« Aimez vos ennemis » ou « Je préfère ma famille » ?

Par : pasteur Marc Pernot

enfants dans la poussière - Image par kone kassoum de Pixabay

Afin que la vie soit possible, même en famille. Afin aussi que personne ne soit oublié.

Question d’un visiteur :

Bonjour Pasteur

Merci beaucoup pour votre sagesse et la joie que vous nous transmettez par le biais de votre site. J’y reviens tous les matins pour démarrer ma journée avec Dieu, le Christ, vous et tous ceux qui y ont contribué (en écoutant Cat Stevens me chanter « Morning has broken »).

J’ai une petite question qui me taraude à cette époque où le nationalisme et la haine des étrangers refait surface mais aussi tout simplement dans ma vie quotidienne.

Jésus nous a dit: « aimez-vous les uns les autres » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Plus radical encore : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent »

Un personnage politique français (que je ne qualifierais ni de « leader » ni de « responsable ») a dit: « Je préfère ma fille à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatriotes aux Européens ».

La deuxième pensée semble être de bon sens (on aime ses proches plus que ceux qu’on ne connaît pas), alors que la parole de Jésus semble nous enjoindre à aimer tout le monde de la même manière, ce qui ne nous viendrait pas aussi naturellement. Faut-il vraiment aimer ceux qui nous font du mal ou qui répandent eux-même la haine? Tout autant que ceux qui nous sont vraiment chers?

Merci encore!

Réponse d’un pasteur :

Bonjour

Grand merci pour les encouragements. Et désolé, mais pour le coup, vous ne découvrirez pas cette question au petit déjeuner, puisque vous l’aurez déjà lue en réponse à votre mail.

Merci pour cette excellente question, qui touche à un point essentiel.

Il y a là effectivement deux modèles, deux façons de fonctionner diamétralement opposées.

  1. Soit nous aimons d’autant plus une personne qu’elle nous est proche
  2. Soit nous aimons d’autant plus une personne que nous avons à l’aimer, l’aider.

Le premier mode de fonctionnement est le plus naturel, évidemment. La difficulté est que ce type de relations est instable. En effet, dès que l’autre se porte moins bien, dès qu’il est faible, grognon, fautif, improductif… dès qu’il nous semble moins aimable et moins proche, celle logique nous pousse à en prendre acte et à nous même moins aimer cette personne.

Le second mode de fonctionnement est moins spontané, moins viscéral. Mais l’autre n’a pas besoin d’être aimable ou proche pour que nous nous sentions appelé à l’aimer. Du coup, quand une personne que nous aimons est pour une raison ou une autre moins en forme, avec ce 2nd mode de fonctionnement, il y a comme un processus de cicatrisation des plaies, une résilience (comme on dit maintenant).

Avec le premier mode de fonctionnement et sa priorité au proche, même la famille est impossible à vivre, même les relations entre parents et enfants, entre frères et sœurs. Avec ce mode de fonctionnement, il est difficile de tenir des amitiés fidèles, restent des liens fonctionnels d’intérêts mutuels, de marchandage et de pouvoir.

Le second mode de fonctionnement semble donc le plus intéressant. Le plus organique, tourné vers la vie. C’est effectivement celui de l’Évangile du Christ. Et le point essentiel de ce mode de fonctionnement est expliqué par Jésus quand il dit « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez enfants de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » (Matthieu 5:44-45). C’est cette logique qui vise à réparer les liens blessés.

La question est alors de savoir : qui est alors ce prochain que je dois aimer ? C’est la question qu’un théologien pose à Jésus (Lu 10:29). C’est effectivement une question. En effet, le mot qui est utilisé dans le Lévitique pour dire « le prochain » n’est pas le mot pour dire le voisin ou le compatriote, mais le mot maladroitement traduit par « prochain » en français est en hébreu un mot qui signifie : qui a le même berger. Donc, par définition même : « le prochain » est toute personne que Dieu considère comme faisant partie des siens. Comme Dieu considère toute personne ainsi, cela nous fait quelque chose comme 7 ou 8 milliards de prochains, et le membre de ma famille n’est pas plus mon prochain que le néozélandais qui habit à l’autre bout de la terre. Comment faire alors ? C’est une question de discernement et de vocation. Il est assez vraisemblable qu’une maman qui vienne d’accoucher ait la vocation de s’occuper de son nourrisson. Mais même cela n’est pas d’une évidence totale et il nous vient facilement à l’esprit des situations douloureuses où ce ne soit pas le cas. Par contre, il existe des personnes qui ont pour vocation d’aider des personnes hyper pauvres dans un pays sinistré, heureusement, car si le pays sinistré aucun des voisins de ces personnes n’aurait pu les aider. Cette vocation personnelle nous am^ne à se sentir devoir nous sentir responsable de telle personne pour telle chose. C’est une question d’occasion, question d’enthousiasme personnel, de sensibilité de moyens, de discernement en relation avec Dieu dans la prière.

Voilà pourquoi le modèle proposé par l’Evangile du Christ est infiniment préférable à la préférence égocentrique.

La question est évidemment d’une actualité de plus en plus brûlante, car les populismes des extrêmes font leur lit sur le manque d’éducation biblique, le manque même peut-être d’éducation tout court, avec quelques valeurs tirées du bon sens.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

Si vous voulez, vous pouvez voir aussi, cette prédication : Comment savoir qui est mon prochain ? (Luc 10:21-37)

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2 réponses

  1. Anne dit :

    Bonjour,

    Votre réponse m’a surprise, je n’avais pas vu les choses sous cet angle.

    Je n’avais pas pensé au côté instable d’un amour « conditionnel » (de proximité). Votre description du désamour qui apparait dès qu’une difficulté survient colle particulièrement bien à la vie de la personne politique à laquelle j’avais fait référence!

    Même si je suis d’accord avec vous que la deuxième façon d’aimer est préférable, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est « artificiel » : une injonction ou une obligation à aimer – vous dites « nous avons à l’aimer », Jésus « Aimez vos ennemis … afin que vous soyez enfants de votre Père ». Si cet amour est imposé, cela ne semble pas être authentique.
    En même temps, je pense à mon amour pour mon mari, qui a évolué avec le temps, le fait d’avoir pris l’engagement de rester fidèle « dans le bonheur et dans les épreuves », ce qui est une forme d’obligation. Concrètement, ça veut dire que je peux choisir comment je vais réagir quand il est désagréable (généralement quand il est anxieux), prendre du recul, nous donner de l’espace, avoir confiance que ça passera et qu’on se retrouvera calmement plus tard. Ce n’est pas très spontané, mais cela permet à notre amour de dépasser les moments difficiles (qui ne sont heureusement pas le quotidien).

    Merci encore pour votre réponse que je médite encore!
    Merci Dieu de vous avoir envoyé la vocation de nous expliquer sa parole de façon si claire et engageante!
    Je sens, pasteur Marc, votre amour pour nous, étrangers qui vous écrivent avec nos questionnements, dans le temps que vous prenez à nous répondre et la bienveillance avec laquelle vous le faites.

    • Marc Pernot dit :

      Grand merci. Ce que vous dites du mariage est tout à fait excellent et devrait être mieux connu,vécu. C’est la force du mariage, à mon avis, de ne pas se gratter la tête tous les matins en se demandant si on l’aime encore, mais de se demander comment faire pour que l’autre soit heureux.

      « la deuxième façon d’aimer est préférable, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est « artificiel » : une injonction ou une obligation à aimer.  »
      Ce serait vrai si nous avions concrètement à aimer toute personne au monde. Ce n’est pas le cas. Nous avons potentiellement à aimer toute personne. Mais concrètement, la vocation nous appelle à être responsable parfois d’une personne, en plus de nous-même. Et je pense qu’en général, cette vocation se discute avec Dieu, et donc que cela prend en compte notre sensibilité, nos forces, nos faiblesses et nos difficultés. D’où l’authenticité.

      Dieu vous bénit et vous accompagne

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