Le recensement de César et la sélection des personnes pouvant recevoir des soins en temps d’urgence

Par : pasteur Marc Pernot

bas relief en marbre, wikicommons

Recensement romain au IIe siècle d’un homme (à gauche) et à droite un autre homme est réquisitionné pour l’armée (plaque en marbre provenant de Rome et conservée au Louvre)

Alors que nous commençons à méditer l’Évangile de Noël, une nouvelle surprenante nous vient du monde : il serait question de sélectionner certaines catégories de personnes comme moins prioritaires que d’autres pour recevoir des soins d’urgence. Ces deux nouvelles se percutent : nous avons là deux façons diamétralement opposées de comprendre l’humain.

Dans l’Évangile selon Luc, l’histoire de la naissance de Jésus se passe dans le contexte d’un recensement romain. César compte sa population afin de lever des impôts et de réquisitionner des bras pour les corvées. Un nourrisson comme celui qui naît à Bethléhem, ou un vieux sage vivant de charité comme Siméon ne comptent pour rien, comment pourraient-ils manier le javelot ou terrasser une route ? Pourtant, César aurait dû compter avec ce nourrisson car il va changer la face de son empire très rapidement. Et César aurait du compter sur le presque sans-forces Siméon car c’est lui qui, en quelques mots de bénédiction, va faire que Marie et Joseph prépareront leur enfant à être le sauveur du monde.

Mais même s’ils n’avaient pas eu cette importance prodigieuse, l’Évangile du Christ nous apprend que Dieu ne compte pas la valeur de l’individu selon son utilité potentielle. L’humanité est un corps dont chaque personne est un membre d’une valeur inestimable en soi. Chaque personne compte pour un, exactement un, ni plus ni moins, sans condition d’utilité, parce que chaque personne est irremplaçable quand on l’aime. Tel est l’Évangile de la grâce et cela a profondément irrigué les valeurs essentielles de notre civilisation.

Dès lors que l’on abandonne cette façon d’estimer la valeur d’une personne, il n’y a plus d’humanité. Dans la logique de César, la valeur de la personne est estimée comme on estimerait la valeur d’un outil (peut-être même pas, car on peut s’attacher à un outil même si l’on ne s’en sert plus). Cette façon d’estimer la valeur d’une personne par rapport à une autre est terrible pour une personne sous-évaluée. Cette façon de calculer fait perdre des chances immenses à l’humanité : sans Siméon, Jésus serait peut-être resté charpentier sans se donner dans cette dure fonction d’être Christ. Mais encore, cette logique comptable remet en cause notre humanité elle-même. Ce qu’elle a de plus élevé, de plus profond. Cela remet en cause la notion même d’amour, cela remet en cause l’art, cela oriente complètement différemment la définition de l’humain que l’on offre aux enfants apprenant la vie. Deux mille, trois mil ans de philosophie grecque et de pensée biblique sacrifiées sur l’autel de César.

L’Évangile du Christ a encore à être proclamé, avec fierté, avec passion. Que chaque personne se sente réellement pleinement connue, reconnue, soignée, aimée. Que cette puissance de la grâce sois au cœur de notre société. Pour cela, nous pouvons encore demander à Dieu son Souffle, sa grâce et sa Paix.

pasteur Marc Pernot

PS. Vous allez peut-être me dire qu’alors comment fait-on quand le service des urgences est saturé ? Je ne suis pas compétent pour répondre, ce n’est pas mon domaine. Il y a probablement des questions d’organisation, de gestion des personnels et du matériel, de partage des ressources, de protocole de soins en fonction de ce que chaque personne peut surmonter comme maladie et comme traitement…  Mais de grâce, que l’on ne sacrifie pas des valeurs essentielles, le dégât à court et long terme est considérable. Au pire, je préférerais que l’on mette des tickets comme à la poste et que l’on soigne les personne dans l’ordre d’arrivée.

 

Évangile selon Luc, chapitre 2

En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. 2 Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. 3 Tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville. 4 Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléhem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, 5 afin de se faire inscrire avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte. 6 Pendant qu’ils étaient là, le temps où Marie devait accoucher arriva, 7 et elle enfanta son fils premier-né. Elle l’emmaillota, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie.

25 Et voici, il y avait à Jérusalem un homme appelé Siméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit-Saint était sur lui. 26 Il avait été divinement averti par le Saint-Esprit qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. 27 Il vint au temple, poussé par l’Esprit. Et, comme les parents apportaient le petit enfant Jésus pour accomplir à son égard ce qu’ordonnait la loi, 28 il le reçut dans ses bras, bénit Dieu, et dit: 29 Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur S’en aller en paix, selon ta parole. 30 Car mes yeux ont vu ton salut, 31 Salut que tu as préparé devant tous les peuples, 32 Lumière pour éclairer les nations, Et gloire d’Israël, ton peuple. 33 Son père et sa mère étaient dans l’admiration des choses qu’on disait de lui. 34 Siméon les bénit, et dit à Marie, sa mère: Voici, cet enfant est destiné à amener la chute et le relèvement de plusieurs en Israël, et à devenir un signe qui provoquera la contradiction, 35 et à toi-même une épée te transpercera l’âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient dévoilées.
(Luc 2:-7 et 25-35)

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3 réponses

  1. Christelle dit :

    Merci Marc, nous vivons des moments très déstabilisants sur ce plan dans les institutions gériatriques. Le « tri » existe depuis longtemps mais n’a jamais été affirmé aussi violemment. Je suis d’accord avec vous – ne pas trier, prendre les premiers qui arrivent même si l’on sait bien que l’on ne pourra pas soigner tout le monde. Et je suis attristée, le mot est faible, par tous ces commentaires sur les réseaux, du type « pourquoi on nous empêche de vivre alors que ce sont les vieux qui meurent ? ». Je sais que nous partageons cette certitude que le grand âge est un moment très riche à vivre, pour soi et les autres. Cela fait du bien de vous lire aujourd’hui ! Amitiés fraternelles.

    • Marc Pernot dit :

      Grand merci pour les encouragements.
      Du temps de Nicolae Ceaușescu en Roumanie je me souviens de l’ambiance quand les personnes réputées improductives avaient seules droit aux soins (à moins d’user de corruption). C’est épouvantable. La population n’adoptait pas cette philosophie de l’humain, au contraire, elles en éprouvait la cruauté dans leur propre chair, dans leur propre façon d’aimer.

      • STROH dit :

        En tant que médecin interne de Paris j ‘adhère totalement à vos propos. Cette ethique était la tige centrale soutenant nos études et la gestion des hôpitaux . Ce n’est que la bascule des intérêts personnels et la pression de la gestion administrative qui a diminue le nombre de lits et par la même la possibilité de soigner…

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