Remises en question des églises actuelles : quelles pistes pour l’avenir ?

La Sagrada Familia, toujours en chantier - Image par Peggy und Marco Lachmann-Anke de Pixabay

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour,

Que pensez-vous de ces mouvements qui préconisent un retour à « l’église primitive », sans locaux à charge (l’argent va plutôt aux nécessiteux), sans hiérarchie (le « pasteur » n’est pas un métier rémunéré, un titre, mais une fonction comme une autre), sans liturgie, etc.

A ma connaissance la vague récente de ce mouvement (il y en a probablement eu d’autres auparavant) a débuté avec le livre « La vie normale de l’Église » du martyr chinois Watchman Nee (milieu du XXème siècle). Puis récemment Frank Viola a publié coup sur coup plusieurs livres, dont « Le christianisme paganisé ? » et « Réimaginer l’Eglise » qui dit entre autres que beaucoup d’assemblées se sont éloignées du dessein original de Dieu pour l’Église et que nous avons besoin d’une révolution balayant le Corps de Christ, d’un changement qui défie le statu quo spirituel et redéfinit la nature même de l’Église, d’un mouvement inspiré par le projet divin pour une communauté authentique, d’un concept enraciné en Dieu Lui-même.

Plus récemment, dans « Le pasteur ou les anciens ? », René de Groot affirme que pas une seule fois dans le Nouveau Testament nous trouvons une Église dirigée par « un pasteur », qu’il est toujours fait mention de « les anciens », que c’est devenu un système tellement répandu et accepté que peu de chrétiens voient la différence avec la structure que nous trouvons dans le Nouveau Testament.

Plus récemment encore, dans « Lettres à l’Église », Francis Chan affirme : « Nous nous sommes tellement éloignés de ce que Dieu appelle l’Église. Nous en sommes tous conscients. Nous savons que ce que nous vivons actuellement dans nos églises est radicalement différent de l’Église telle qu’elle est représentée dans les Écritures. Pendant des décennies, les responsables d’Église comme moi ont perdu de vue le mystère intrinsèque de l’Église. Nous avons appris aux gens à s’asseoir sur les bancs pour devenir dépendants de choses de moindre importance. Il est temps que cela change ».

Cordialement

Réponse d’un pasteur :

Bonjour 

Merci pour cette préoccupation pour l’avenir de la foi, afin qu’un plus grand nombre de personnes puissent vivre cette dimension de la vie humaine. Je suis bien d’accord qu’il faut réinventer l’église dans ce but. Et il convient probablement de la réinventer sans cesse, afin qu’elle puisse le mieux possible répondre à sa vocation. Cela dit, nous connaissons aujourd’hui un de ces changements très rapides que l’humanité vit de temps en temps. Toute mutation est difficile, et celle-ci me semble pouvoir être comparée à une crise d’adolescence. En soi, c’est plutôt une bonne nouvelle même si c’est une adolescence difficile, c’est la porte vers un âge plus adulte. Dans cette crise, il y a une perte de la transmission entre les générations, l’ado ne fait pas confiance en ses parents et rejette les anciens modèles. C’est une démarche importante, même s’il serait dommage pour l’ado que cette opposition soit une opposition seulement de principe et non un tri, suivi d’une appropriation personnelle du meilleur des générations passées pour l’élever encore, et que sa génération apporte sa pierre à l’édifice. C’est comme cela que l’humanité a un petit peu avancé dans les quelques centaines de milliers d’années de son histoire. Bien des personnes de la tranche d’âge active que j’ai rencontrées ont une grande liberté de réflexion et de spiritualité mais ne sont pas sans recherche non plus; Cela donne une grande sincérité. Parmi ces personnes, une belle proportion pourrait bénéficier de services de l’église si elle s’adaptait à leur rythme et façon de vivre actuels.
Il me semble donc injuste de dire que l’église est seule responsable de la considérable désaffection qu’elle connaît. Elle est pourtant en partie responsable, car effectivement, une part essentielle de sa mission est d’évoluer pour rendre le meilleur service possible à l’ensemble des personnes.
Pour cela, est-ce que c’est une bonne idée de lorgner du côté de « l’église primitive » c’est à dire l’église de la première génération de chrétiens ?
Oui et non. D’abord parce que notre référence n’est pas l’église primitive mais Jésus-Christ. Sa foi est bien plus intéressante que cette de Pierre, Paul, Jacques et Jean, cela dit sans manquer de respect à ces personnes (elles sont les premières à renvoyer au Christ). C’est plus leur geste qu’il faut imiter que le résultat de leur geste. C’est leur inspiration, c’est leur intelligence et leur courage pour inventer une façon adaptée de manifester la foi de Jésus-Christ dans leur monde pour le plus grand nombre, dans des circonstances dangereuses. Mais ils tâtonnaient, se cherchaient. Et nous aussi. Ce n’est donc pas à telle église de l’historie que nous devons revenir, à mon avis, c’est à Jésus-Christ et à la personne que nous avons pour vocation d’aider. Par le Christ, c’est à une certaine façon de lire la Bible, et d’être en relation directe avec Dieu, cœur à cœur, dans la confiance. C’est une attention à l’autre et un soin de soi-même pour avancer… Si l’on regarde Jésus, plutôt que telle ou telle église, la mission est avant tout de la prédication et du soin de l’autre. Sa prédication n’est pas dogmatique ni moraliste, elle est dérangeante, posant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses toutes faites. Et cette prédication, Jésus lui-même la puise dans la prière solitaire à celui qu’il appelle « son Père ».
Que certains désirent dégraisser les frais de structure est un combat sans cesse à faire, bien sûr. Toute institution a spontanément tendance à produire de plus en plus d’institution, il faut régulièrement que des personnes rappellent que l’essentiel est ailleurs, dans la foi qu’inspire le Christ, vécue par chacun au cœur de sa vie quotidienne. Cela dit, l’idée de ne pas avoir de frais avec l’église afin de donner l’argent aux démunis matériellement me semble démagogique, pour le moins, et peut-être de la manipulation. En effet :
  • A moins de se réunir sur une plage… pour que les personnes soient à l’abri, voient clair, entendent quelque chose, cela demande des frais qu’on ne peut nier. Même si on se réunit dans une salle à manger, quelqu’un a payé. Qu’on simplifie et élimine les frais non indispensables est sans doute une bonne idée.
  • Pour ce qui est du salaire des pasteurs ? Si un homme ou une femme prend 5 ans d’études pour apprendre à lire la Bible, travailler l’hébreu et le grec du texte original (prenant ainsi la Bible au sérieux), pour creuser les questions théologiques, si cet homme ou cette femme passe sa semaine à rendre un service de théologien pour accompagner des personnes, des familles et des communautés, comment cette personne pourrait gagner de quoi assurer sa survie biologique ? Je suis d’accord que « pasteur » est une fonction comme une autre, précisément : le plombier aussi a besoin de manger et donc d’être de temps en temps un peu payé pour son travail. Même un théologien a besoin de manger, de se vêtir, de se loger. Jésus lui-même ayant abandonné son travail de charpentier pour assurer son ministère de prédicateur a bénéficié de l’assistance matérielle de personnes riches qui l’entretiennent. Car même Jésus avait besoin de manger, de se vêtir et de se reposer.
  • On peut abandonner le fait de former des pasteurs, certes, mais c’est alors au détriment d’un travail théologique et biblique en profondeur pour l’ensemble des personnes, chacun est alors plus soumis à l’influence de l’idée de l’instant sans avoir les moyens de se forger sa propre opinion en connaissance de cause. C’est la même chose en ce qui concerne l’éducation et la culture de la population : ceux qui sont le plus contre élever le niveau d’éducation sont les gouvernements totalitaires, car une personne éduquée est une personne plus libre et moins manipulable. Il en est de même pour ce qui est de la religion : en réduisant le niveau de formation théologique et biblique de personnes en charge de la formation des fidèles, en réduisant part de formation des fidèles, en faisant des prédications plus courtes, plus élémentaires… on renforce le pouvoir du leader. C’est peut-être ce qui est derrière cette idée de supprimer ce service que rend l’église qui consiste à aide chaque personne à progresser dans sa propre interprétation de la Bible et sa réflexion théologique. Car cela demande effectivement des professionnels bien formés, cela demande de l’organisation et de s moyens suffisants.
  • Quant aux « nécessiteux », il est clair que la solidarité est un des fruits essentiels de la foi chrétienne. Seulement, « l’humain ne vit pas de pain seulement, » comme le rappelle Jésus en citant la Bible, « mais il vit (aussi) de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu ». Bien souvent l’essentiel de la solidarité en ce qui concerne le pain et l’insertion sociale est aujourd’hui pris en charge par les institutions civiles (ce qui est très bien, et inspiré par l’évangile), mais qui s’occupera de la dimension spirituelle de la population si personne ne prêche ? Qui aidera les personnes à approfondir, à réfléchir, à avoir les outils permettant de ne pas se laisser manipuler par le bout du nez ? C’est la mission principale des chrétiens d’offrir un service élevant la personne, la mette en contact direct avec Dieu. C’est tout autant utile pour celui qui bénéficie de l’aide sociale que pour le milliardaire, et dans l’église, l’un et l’autre sont assis à la même table pour recevoir cela.
  • Et, pour que la qualité soit au rendez-vous, cela demande de s’organiser, d’avoir des lieux de formation, des bibliothèques et des facultés de théologie, des locaux avec des tables, des chaises, du chauffage et de la lumière et même des toilettes et une machine à café, peut-être.
Par contre, l’appel à « réincarner l’église » que vous citez me semble intéressant. Toute la ta théologie chrétienne, comme la vie du Christ, est une incarnation. Avec les personnes et pour les personnes. Le but de l’église n’est pas la vie ou la survie de l’église, le but de l’église est d’être au service du développement de toute personne : de sa réflexion personnelle, de sa prière personnelle, d’une meilleure vie pour lui au milieu de ses proches. Le culte est un simple moyen au service de cela : de la personne humaine. C’est ce que dit Jésus à propos de la religion : « le sabbat est fait pour l’humain et pas l’humain pour le sabbat ».
Cela n’élimine pas l’église, si elle n’est effectivement pas le but, elle est un moyen. Un outil qui doit rester à sa place : secondaire. Cela dit, Jésus lui-même envoyait à l’occasion des personnes se rendre au Temple, Jésus s’y est rendu pour discuter avec les théologiens, et il a manifestement profité d’une véritable formation biblique et philosophique. Là aussi, pour apprendre à connaître la Bible comme il la connaissait, il y avait certainement des maisons d’études avec des professeurs, des copistes et du papyrus pour que les textes soient disponibles, des sous pour payer tout cela. Jésus allait à la synagogue pour l’office : il y avait une liturgie, des lectures de la Bible, des chants de Psaumes, et une personne formée donnait une interprétation des écritures (on le voit même participer à ce service, ce qui confirme qu’il avait été formé). Notre église et notre culte viennent tout simplement de là.
Francis Chan est un pasteur qui a fondé de magnifiques méga-églises, me semble-t-il, un prédicateur vibrant de la fin du monde et du retour du Christ, utilisant cette annonce afin de porter une pression urgente et dramatique sur les personnes de bonne volonté. L’apocalypse arrive ! Chacun son style et si cela fait du bien à des personnes, je m’en réjouis évidemment. Il appelle l’église « l’épouse du Christ », c’est faire trop d’honneur à l’église, et c’est à mon avis exagérer son importance. L’épouse du Christ est la personne humaine et c’est l’humanité. L’église n’est qu’un simple instrument au service de cette alliance. Elle est le serviteur qui porte le vin lors des noces, peut-être, et ensuite l’église n’a pas à s’immiscer dans les relations entre ces époux. L’église a pour mission de porter la lettre d’amour de Roméo à sa Juliette, la prédication de l’église doit être un message de grâce et d’amour de Dieu, pas une menace. Une fois le message reçu, elle doit s’effacer et laisser libre Juliette de répondre comme elle l’entend.
Aujourd’hui, à mon avis, c’est précisément là dessus que l’église doit évoluer. La façon de vivre d’une personne du XXIe siècle dans nos sociétés a évolué. La personne a connaissance de bien plus de choses, de toutes les cultures et influences, faisant sa propre synthèse, la personne vit une vie plus trépidante, plus fluide. L’église doit accepter de se mettre au service avec humilité et respect, être moins surplombante, moins arrogante, moins moraliste, plus disponible quand les personnes le sont. Et, comme le niveau d’études et de connaissances a bien augmenté, cela demande que l’église aussi accepte de se mettre à un suffisant niveau afin que l’évangile, effectivement, rejoignent les personnes. Et qu’elles reçoivent ainsi de Dieu la vie en abondance.
Dieu vous bénisse et vous accompagne…

par : pasteur Marc Pernot

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2 réponses

  1. ANDIRAN NATHAN dit :

    Oui. C’est effectivement des pistes à emprunter. Revenir peut-être à une pratique du sacerdoce universel…
    Revenir à l’église primitive (paulienne ?). On peut aussi s’inspirer de la pensée de Jacques Ellul à ce sujet.
    Quoi qu’il en soit, et je rejoins la réponse du Pasteur, il y a une déchristianisation de fond de la société et les églises
    devraient réfléchir aux raisons et à leur responsabilité. Et puis qu’attendons nous de la vie ? La résurrection après notre mort ?
    La fin du Monde ? C’est aussi cela …

  2. Pascale dit :

    Je pense que la présence de pasteurs est indispensable à l’Eglise et à la société, cela offre une confiance et une visibilité dont beaucoup de gens ont besoin. D’ailleurs ce site aurait-il la même saveur s’il n’était pas animé par un pasteur ? Et évidemment il faut qu’ils soient rémunérés ; personne ne peut fournir un tel engagement bénévolement, ce n’est pas raisonnable. Cela n’empêche nullement d’inventer à côté de cela d’autres formes d’églises.

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