Jésus combat-il le sentiment religieux ? le christianisme est-il bien une religion ?

Par : pasteur Marc Pernot

étude de Rembrandt illustrant le bon samaritain se penchant sur l'homme blessé, Rotterdam, Museum Bojmans-van Beuningen)

Question d’un visiteur :

Cher pasteur,

Plus je veux me rapprocher des exigences que formule Jésus, plus je suis obligé de me rapprocher de l’athéisme – sans pour autant devenir athée.
Je m’explique : ma foi en Dieu a commencé par un simple déisme. Ce déisme s’est peu à peu transformé en quête du beau, de ce qui est lumineux et pur. Or, Jésus entre en rupture avec ce sentiment religieux primaire : rien n’est impur, il faut chercher Dieu dans ce qui est le plus bas et le plus pauvre, le plus misérable. Il faut chercher Dieu horizontalement, à travers son prochain, plutôt que verticalement. C’est une torsion presque contre-nature de ce que l’homme attend de la religion. Il n’y a plus rien de sacré sur Terre (c’est de l’idolâtrie), seul l’homme a du prix aux yeux de Dieu. Plus moyen de chercher par-delà l’homme un idéal – là aussi, c’est une tentation de la religion, un besoin tout à fait humain – : on est ramené à notre condition humaine. Or, si l’homme croit, c’est souvent pour chercher par-delà lui-même, pour « aimer son lointain » (pour reprendre la formule de Nietzsche), pour aimer au-delà de lui-même et non pas pour être ramené à une Incarnation et à un dieu qui se laisse crucifier.

Il faut combattre son sentiment religieux instinctif pour être chrétien. Le besoin de pureté, d’accomplissement, de grandeur devant laquelle se prosterner, de crainte d’un dieu menaçant, de règles à suivre sont balayés. On a l’amour du malade, de la crasse, de la misère à la place de la quête de la pureté, la nature irrémédiablement pécheresse de l’homme à la place de l’accomplissement, un Dieu proche, qui se trouve en l’homme – n’est-ce pas là de l’athéisme ? – à la place d’un Dieu grand devant lequel se prosterner, la grâce inconditionnelle de Dieu plutôt qu’un dieu de crainte et de ténèbres, la liberté plutôt que le légalisme – ce dernier point rapproche de l’athéisme aussi.

J’ai plusieurs fois été tenté de devenir catholique, car mon besoin religieux n’est pas assouvi par ce christianisme pur (en lequel pourtant je crois). Aujourd’hui, je ne veux plus devenir catholique mais je me rapproche de plus en plus de l’athéisme – je m’en rapproche, mais je n’aspire absolument pas à y entrer, je ne pense pas que ce soit là non plus ma vocation -, et c’est ce que me dicte mon cœur. Il est vrai que Simone Weil parle d’un « athéisme purificateur ».

Jésus combat-il le sentiment religieux ? le christianisme est-il bien une religion ? peut-il être une religion ? et était-ce bien la volonté de Jésus de fonder une religion ?

Réponse d’un pasteur :

Cher monsieur

Il est possible de voir la foi chrétienne comme vous le dites, comme un refus de la joie et de la beauté de la vie en ce monde. Cela existe.

Personnellement, je pense pas que cela soit fidèle à la foi de Jésus-Christ, ni fidèle à l’Evangile, pour plusieurs raisons :

1) C’est vrai que Jésus va vers les pauvres, les malades, c’est vrai qu’il aime les pécheurs, et même les méchants. Seulement ce n’est pas parce qu’il aimerait la maladie, la pauvreté, la crasse, la laideur, et la bassesse. Au contraire, son mouvement vers le malade est un refus de la maladie; son mouvement vers le méchant pécheur est pour le libérer de cette négativité et espérer de lui qu’il se tourne vers la vie. En effet, Christ est une fonction celle d’être agent d’un certain salut pour les personnes et pour le monde. Il est comme un médecin, explique-t-il quand on le critique d’aller vers les personnes qui ne se portent pas bien. Quand un médecin passe ses journées à s’occuper de personnes malades ce n’est pas par amour de la maladie mais de la personne. Et donc vous avez raison, pour faire ce métier, la base est de considérer que la personne n’a rien perdu de sa dignité parce qu’elle est malade. Et pour Jésus aucune personen n’est si pécheresse qu’elle serait impure, mais c’est le péché, la maladie, la méchanceté, la trahison, l’indifférence, la crasse… qui sont mauvaises, et donc impures. Donc tout le mouvement de Jésus vers les petits n’est pas une apologie de la petitesse, au contraire, c’est un éloge de la grandeur.

2) La foi de Jésus est à comprendre dans le contexte de la pensée biblique dans son ensemble qui faisait le fond le la compréhension du monde de Jésus et de son entourage. Or dans ce contexte : la santé, la joie, la beauté, la grandeur, le corps, la famille, les enfants, les plaisirs, l’abondance font partie des bénédictions de Dieu. Sauf pour quelques sectes ascétiques dans le désert, dont Jésus ne fait manifestement pas partie. C’est d’ailleurs une des grandes distinctions avec certaines philosophies grecques ou orientales qui regardent ces réalités de ce monde avec une certaine suspicion, demandant à ses adeptes de s’en détourner au maximum. Tel n’est pas la sensibilité de la Bible. Ni de Jésus d’ailleurs. Il aimait à manger et à boire, nous dit-on dans l’évangile, il ne trouve pas dégoûtant d’être reçu chez des amis ou mécènes riches. Il nous est dit qu’il avait une tunique assez luxueuse pour faire envie aux soldats romains qui le crucifient… Il n’y a là rien d’une recherche de la bassesse. Et s’il meurt exécuté lamentablement ce n’est pas par amour de la souffrance ni par mépris de la vie en ce monde. C’est parce qu’il était coincé. Mais il fait face en pleurant de devoir quitter la beauté de la vie en ce monde. Il affirme que sa mission tout entière est motivée par le fait que « Dieu aime tellement le monde » (Jean 3:16). Et même s’il est mort exécuté, sa vie tout entière est dévouée à faire que nous ayons la vie en abondance, pas une pauvre petite vie écrasée de misère.

Sa théologie est certes aux antipodes d’un Dieu terrible et menaçant comme Zeus. Selon la conception de Jésus, Dieu a la grandeur du créateur de la genèse du monde, et il a en plus la grandeur de l’amour, de la fidélité même unilatérale, et donc du pardon. Car c’est le Dieu de la vie qui sans cesse espère relever, faire monter chacun dans toutes les dimensions de son être, établir de belles relations avec les personnes et entre les personnes. J’y trouve une grandeur bien plus extraordinaire que celle d’un Dieu terrible. Et cetet grandeur est inspirante, elle est également aspirante : elle nous tire vers le haut. Elle ne nous écrabouille pas à genoux, elles nous met sur pieds et nous donne du souffle. Elle nous donne des yeux pour voir et nous encourage à nous servir de notre propre intelligence pour discerner ce que nous pourrions faire de beau et de bon. Je trouve que cela va tout à fait dans le sens d’une recherche de pureté, d’accomplissement, de grandeur et de beauté.

Oui, c’est vrai que Jésus propose « la grâce inconditionnelle de Dieu plutôt qu’un dieu de crainte et de ténèbres, la liberté plutôt que le légalisme », comme vous le dites, mais je trouve au contraire que cela grandit la personen humaine et la fait bien plus chercher Dieu et marcher avec lui. Dieu est une source de vie et le légalisme, la menace, le marchandage, l’orgueil des puissants font plus partie du dévoiement de la religion par les humains, principalement pour asseoir leur propre pouvoir de princes de l’église sur les fidèles. La religion n’est pas nécessairement ainsi. Et à mon avis la foi n’est pas de cet ordre. La foi est une sincérité, un attachement à l’autre, une aspiration à ce qui est la source de la vie, du mouvement et de l’être (dit pPaul), source de ce qui est bon (dit la Genèse)…

Et Jésus sans cesse nous appelle à nous tourner vers Dieu dans la prière personnelle, sincère, intime. Et il le pratique bien souvent dans sa propre vie. Alors c’est vrai que cette recherche intérieure est une religion bien intime, mais c’est bien une religion. Cela n’empêchait pas Jésus de pratiquer un culte public à la synagogue, assez intellectuel, dans l’interprétation des Ecritures, et c’est vrai qu’il relativise cette dimension collective de la religion et les règles religieuses obligatoires, il en fait de simple moyens au service du développement de la personne. Cela va aussi dans le sens de l’émancipation et du développement de la personne humaine. C’est une grande ambition pour chaque personne, avec l’aide de Dieu, pas un écrasement de la personne sous des règles. Alors c’est vrai que Jésus n’a pas inventé une nouvelle religion, il a mis au cœur la religion intime dans sa plus grande sincérité et confiance en Dieu. Cela aussi nous a libéré pour chercher quels exercices religieux seront les plus adaptés afin d’aider chacune et chacun à développer ce qui est pour Jésus l’essentiel de la religion : sa propre foi, sa propre théologie, sa propre prière.

Le sentiment religieux est donc bien entendu encouragé. C’est une des dimensions de la foi. ce n’est pas la seule, tant la personne humaine est riche. Jésus propose d’aimer Dieu de tout son cœur, toute son âme, toutes ses forces et toute son intelligence (sa réflexion personnelle). Et à ce titre, il est bien une sorte de religion : peut-être pas au sens d’une règle, mais au sens d’une relation, oui : une relation à Dieu, d’abord, qui conduit à une relation aux autres.

Dieu vous bénit et vous accompagne

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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4 réponses

  1. Nani dit :

    La question m’a fait penser à la conférence de François Vouga: » la bonne nouvelle d’un Dieu sans religion »

  2. Marc Pernot dit :

    Merci
    Vous pouvez voir la conférence dont parle Nani ici : https://www.youtube.com/watch?v=hTgRaYOc3JM
    Je ne l’ai pas vue, mais François Vouga est en général excellent.

  3. L'auteur de la question dit :

    Merci beaucoup pour cette réponse ! Il y a des choses que j’avais mal comprises dans le christianisme… J’en avais une vision beaucoup plus sombre et pessimiste. Je vois que je suis passé à côté de quelque chose d’essentiel. Votre message m’est d’une grande aide.
    Merci aussi pour ce blog qui est vraiment une mine d’or d’informations ! Ce que vous faites est super.

    • Marc Pernot dit :

      Grand grand bravo à vous pour cette recherche ardente, intelligente et sincère. Je pense que c’est bien quelque chose d’essentiel que de rester en recherche, de se questionner de cette belle façon.
      Et mil mercis pour les encouragements !
      Amicalement.
      Marc

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