Pour Kant, la raison doit précéder la théologie. Je trouve cette conception fabuleuse.

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Pour voir clair, mieux vaut regarder.

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour!
Pour Kant, dans la religion, la raison doit précéder la théologie. Je trouve cette conception fabuleuse. Et je pense que Jésus partage cet avis: lorsqu’il pousse les hommes à prendre du recul quant aux rites ( il parle même de « traditions des hommes »), ou alors quand il sauve une femme qui se faisait lapider… Je perçois au travers de la Bible une incitation à user de notre raison, et à faire appel à notre bon sens. La religion chrétienne doit être perçue par beaucoup comme irrationnelle en raison de ces églises qui vantent des miracles, et qui ont une lecture littérale de la Bible. En réalité, la Bible est ( pour moi) un livre de philosophie. Il faut saisir les métaphores, la symbolique derrière les récits… mais il ne faut certainement pas lire la Bible comme un livre d’histoire.
Je souhaitais vous faire partager mon point de vu afin d’avoir la confirmation d’un pasteur sur cette manière de penser: la raison doit précéder la théologie. Jésus pousse-t-il bien l’homme à user de cette raison ?
Merci beaucoup pour votre travail, je vous encourage à continuer!

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Je ne suis pas toujours d’accord avec Kant, vous avez peut-être vu que je prenais un peu de distance avec ses positions sur la prière dans la prédication que j’ai proposée dimanche dernier. Mais sur ce point là, je suis du même avis, ou en grande partie du même avis.

La raison n’est pas à côté de la théologie pour savoir laquelle doit être au dessus de l’autre. La raison fait partie de la façon de faire de la théologie. Comme en science. La théologie part de faits et d’expériences que sont les réalités physiques de ce monde mais aussi les réalités spirituelles, psychologiques. Dans cette matière première, il y a aussi les expériences des générations passées contenues dans la Bible, avec leur pluralisme. Ensuite, la raison travaille pour faire quelque chose de cohérent avec cet important et très complexe et pluriel champ de données.

La théologie n’est pas en conflit avec la raison, en tout cas dans nos églises.
Il n’en n’est pas ainsi dans toutes les églises. Chacun est libre. Certaines ont effectivement une tradition (une théologie, des rites) qui est comme une culture que la raison n’aurait pas le droit de toucher. Un signe que l’interlocuteur fonctionne sur ce mode est qu’il répond à un problème de cohérence avec une phrase-joker du genre « c’est le grand mystère de la foi » (en français courant : arrêtez de réfléchir et de vous poser des questions, restez bien bête dans votre coin sinon, le Seigneur qui sait tout et qui vous juge sera très en colère et je ne réponds de rien…). C’est par exemple le cas des églises qui disent faire une lecture « littérale » de la Bible, elles font en réalité une lecture conforme à la tradition de leur église : tel passage doit être lu de façon littérale quand cela correspond à leur tradition, tel autre passage pourra être écarté ou lu au sens figuré quand cela arrange la tradition. Par exemple il est rare de dire que le commandement de lapider les enfants désobéissants doit être pris littéralement, ou le commandement de Jésus de « ne pas résister au méchant » (même dans ces églises on ne laisse pas assassiner sa mère, je pense – mais si c’est pour stigmatiser un couple de personne de même sexe, alors là oui, ça va…), la foi en Christ comme lumière du monde est interprété par la tradition au sens figuré, pas au sens littéral où Jésus serait un champ de photons, mais quand Jésus marche sur l’eau, la tradition peut imposer de le lire au sens littéral. Etc

Donc pour nous, oui notre théologie, notre lecture de la Bible sont travaillées avec les moyens de la raison, de l’intelligence. La théologie est une des champs de la philosophie, comme cela est le cas depuis des millénaires. Notre théologie et notre éthique sont d’ailleurs travaillées ensemble, en cohérence. La lecture de la Bible utilise les outils de la contextualisation, de la philologie, de l’analyse littéraire des textes, etc.

Cela dit, il y a du plus que du rationnel dans la foi et dans la théologie. Et c’est bien normal. Par exemple, l’amour de deux amoureux ne s’explique pas nécessairement par la science, et la science sait prendre en compte ce dépassement de sa propre raison. De même la théologie peut prendre en compte ce qui est de l’ordre de la transcendance, avec un prolongement de la physique dans la métaphysique. Mais à mon avis cela ne froisse pas la raison, bien au contraire.

Cela dit, tout dépend de quelle raison on parle. Car il y a des façons de raisonner simplistes qui posent des problèmes insolubles pour rendre compte même la simple réalité de ce monde. Par exemple il est parfois enseigné le principe de non contradiction comme étant la base d’une certaine logique. Selon ce principe, une assertion ne peut être à la fois juste et fausse. C’est bien pratique dans un certain nombre de raisonnements, mais pour parler de la réalité de ce monde c’est souvent trop sommaire. Par exemple en ce qui concerne une porte, le principe de non contradiction affirme qu’une porte est ouverte ou fermée. C’est parfois le cas, mais une porte de box de cheval peut être fermée dans sa moitié inférieure et ouverte dans sa partie supérieur, une porte peut être entrouverte, elle peut être en train de s’ouvrir ou de se fermer plus ou moins rapidement, elle peut être déposée pour des réparations, elle peut être aussi vraisemblablement ouverte avec un certain degré de plausibilité, etc. Ce genre de logique étendue est souvent indispensable en théologie, comme en sciences humaines. Par exemple, dans les hôpitaux pour le traitement de la douleur, il est demandé une réponse graduée, pas une réponse binaire oui/non. Un des gros travers de l’intégrisme est de tenir à une morale souvent binaire. Une personne est chrétienne ou non chrétienne (selon certains critères tous binaires)

Je suis bien d’accord que Jésus encourage à la réflexion personnelle, à la raison intelligente, il en fait même d’une manière tonitruante une dimension du commandement le plus essentiel, aimer Dieu avec notre intelligence est une responsabilité quotidienne pour chaque croyant (voir cette prédication « Aimer Dieu avec toute son intelligence« ).

C’est vrai que la Bible est un livre de philosophie, même si les formes littéraires sont rarement celles de la philosophie grecque. La pensée est exprimée souvent sous forme de récits, de poèmes, de prophéties, de rites. Mais un dialogue tout à fait fécond et passionnant existe depuis au moins l’an -500 avec un fort développement à partir du temps d’Alexandre le Grand, dialogue très profond du temps de Jésus et de Paul, dialogue qui n’a jamais cessé.

En même temps, la Bible n’est pas seulement un livre de philosophie (développant des théologies, des anthropologies, des philosophies) , elle est aussi un livre d’exercice spirituel. Au sens où en lisant la Bible, par exemple, le lecteur est amené à se poser des questions sur soi-même, produisant l’effet d’une sorte d’auto-analyse, le lecteur sincère peut alors se regarder comme dans un miroir et avancer dans la connaissance de soi-même et de sa place dans ce monde et dans la vie. C’est un travail complémentaire à celui de la philosophie. La philosophie, dans un sens travail sur la pensée de l’idéal, du but. La lecture personnelle, ou spirituelle, ou « lectio divina » cherche à travailler sur notre mise en cohérence entre ce que nous sommes aujourd’hui et notre idéal.

Grand merci pour vos encouragements !

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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1 réponse

  1. andiran nathan dit :

    Mais oui, tout dépend où on place le curseur. « Il y a une grande différence entre connaître Dieu et l’aimer » ou « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’une infinité de choses la dépasse » Blaise Pascal.
    La raison est un don de Dieu et on ne devrait pas la mépriser ( « Tu aimeras Dieu de tout ton coeur, ton âme et ta pensée ».Mathieu 22:37)
    Mais, en même temps, expliquer toutes les actions surnaturelles de Dieu par le prisme de notre savoir me parait être vain: « Vu que quantité de choses naturelles échappent à notre raisonnement, que faut-il en conclure pour les choses surnaturelles ? » Blaise Pascal. Donc, comme le dit le Pasteur Marc Pernot, on ne saurait raisonner d’une manière binaire. Une dialectique s’impose. Et au delà de toute conclusion certaine, c’est la foi qui devrait s’imposer.

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