détail d'un tableau de Rembrandt représentant lle visage de Jésus - Head of Christ (Rembrandt, Philadelphia - wikicommons)
Question

Des théologiens ne parlent que du Christ de la foi et n’accordent aucune importance à Jésus, ses actes et ses paroles.

détail d'un tableau de Rembrandt représentant lle visage de Jésus - Head of Christ (Rembrandt, Philadelphia - wikicommons)

Détail d’un tableau de Rembrandt donnant au Christ un visage très humain, sans auréole ni flottant au dessus du sol…

Question posée :

Bonjour Marc,
De grands théologiens protestants : Bultmann, Tillich…etc, ne parlent que du Christ de la foi et n’accordent aucune importance pour le Jésus de l’histoire tel qu’il vécu sur les chemins de Galilée. Pour eux, le christianisme n’a vraiment commencé qu’avec la proclamation de la résurrection. Cette position me gêne beaucoup car Jésus est réduit à être un quasi inconnu. Ce n’est plus un être de chair, un être concret que l’on ne veut pas vraiment connaître comme le dit justement Paul. La réalité de l’incarnation en est considérablement amoindrie et je trouve qu’on est pas très loin d’un certain docétisme ou, du moins, d’un être mythique. Personnellement, j’ai besoin pour ma foi que les paroles et les actes de Jésus que rapportent les évangiles proviennent bien de l’homme de Nazareth et non qu’elles se réduisent à n’être que de simples illustrations du kérygme. Bien-sur quand je lis les évangiles, je reconnais qu’il existe des miracles qui n’ont pas pu se produire (miracles sur la nature ou résurrection de morts que l’on doit interpréter de manière symbolique) et des questions qui ne peuvent concerner que les premières communautés chrétiennes. Mais quid des paroles de Jésus ? Merci pour votre réponse.

Réponse d’un pasteur :

Cher Michel

Le Jésus historique et le « crédo »

Je suis bien du même avis que vous sur cette question. Le Jésus ayant existé, vécu et parlé en Galilée sous Tibère, a été bien négligé par les théologiens, particulièrement à la fin du XXe siècle. C’est vrai que cela revient un petit peu et il est paru de nombreuses vie de Jésus ces derniers temps. Pourquoi ce manque de référence à l’événement historique majeur qu’a été Jésus ? Cela est particulièrement frappant avec cette le fameux « Credo » développé du IVe eu VIe siècle qui fait totalement l’impasse sur la vie et sur les paroles de Jésus, passant directement de sa conception à sa mort. C’est effectivement un peu court. Surtout avec un texte que certains présentent comme la référence essentielle pour le christianisme.

Et cela a continué ainsi dans bien des « confessions de foi », qui sont en réalité plus des déclarations de croyances et de valeurs cherchant plus ou moins à encadrer ce que pensent et ce que vivent les fidèles de l’église particulière qui définit ce code. la foi. c’est autre chose : elle se vit dans une relation de confiance à Dieu inspirée de celle de Jésus-Christ. C’est un regard, un mouvement, une inspiration. De cela, évidemment, il est difficile de témoigner, en réalité. Il y a des actes qui en sont comme des fruits, mais dont le but ne devrait jamais être de témoigner, seulement de servir.

Le mystique et le théologien, le sentiment et la réflexion

Par conséquent, je suis tout à fait d’accord avec vous : il devrait être essentiel de mettre au centre la personne de Jésus, sa vie et ses paroles, et de dire combien s’ouvrir à ce qu’a été cette personne nous aide à vivre nous-même. Mais c’est plutôt le « métier » du mystique que de théologien de faire cela.

Par ailleurs, le travail du théologien est passionnant et apporte énormément, lui aussi. Il creuse les implications de la foi de Jésus-Christ en termes de théologie (pensée sur Dieu), en termes donc d’idéal pour l’humain dans son développement, dans ses actes, dans ses liens avec Dieu et avec les autres membres de l’univers, avec son avenir. Tout cela est non seulement fort intéressant à creuser, c’est aussi un outil très utile. Pour deux raisons, il me semble :

  • l’intelligence est une des très précieuses ressources de l’humain, en particulier pour évoluer, pour discerner et choisir vers quoi nous pensons aller. C’est pourquoi, je pense, Jésus s’est particulièrement intéressé à éveiller l’intelligence de ses contemporains, avec ses paraboles si raffinées, avec ses paroles et ses actes provocants. Il a aussi osé ajouter l’intelligence au très très traditionnel « Écoute Israël » de Moïse, la réflexion personnelle de chaque personne comme quatrième pilier de notre amour de Dieu ! Cette activité théologique comme source de questionnement personne est effectivement une part de l’activité du Jésus historique et reprendre cette interrogation à chaque génération est lui être fidèle.
  • l’intelligence va très bien en complément de la foi. La foi travaille au fond de notre conscience, vibre avec nos sentiments, nous inspire. Seulement : bien des voix s’expriment au fond de nous-même, et il est si aisé de prendre une bouffée d’hormone, une impression personnelle, un sentiment éveillé après un reportage ou par l’opinion de la rumeur bruissante. Le Jésus de l’histoire n’est pas là physiquement pour répondre de façon indubitable à nos questions particulières, s’inscrivant dans la conjoncture particulière de notre existence aujourd’hui. Comment examinerons-nous ces impulsions qui nous animent, comment discernons-nous le meilleur du moins bon ? Par la prière, certes, et par l’intelligence, la réflexion. Les deux ensemble.

En même temps, si l’on en reste au travaux des théologiens, la foi chrétienne serait bien sèche, bien raide. Presque inhumaine car théorique, trop générale. Jésus a bien raison de dire au théologien Nicodème « “L’Esprit souffle où il veut, et tu en entends la voix, mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout humain qui est né de l’Esprit.” (Jean 3:8). Il y a dans

Il me semble normal que les théologiens développent leur interrogation, et que nous nous laissions personnellement inspirer par l’événement qu’a été Jésus dans l’histoire.

Le Jésus historique et la figure du Christ ressuscité dans la Bible

Plus étrange est effectivement le rapport des textes du Nouveau Testament avec l’homme Jésus. Il est remarquable que le genre littéraire de l’évangile a été inventé pour perpétuer la foi en Christ, et la foi de Jésus. En particulier ces quatre extraordinaires témoignages de Matthieu, Marc, Luc et Jean sont présentés comme une vie de Jésus, en quelques points essentiels. Une compilation de quelques paroles et de quelques épisodes de sa vie. Plutôt qu’un enseignement comme le fait l’apôtre Paul. Il fait effectivement, lui, une œuvre de théologie plus que de témoin du Jésus de l’histoire (même s’il en fait mention de bien des façons, il est mal placé pour en parler, lui qui ne l’a pas rencontré, apparemment). Le travail de Paul est un développement théologique et anthropologique passionnant, mais ce n’est pas un enseignement qui a fait basculer l’histoire, c’est cet homme Jésus, ses paroles et ses actes percutant une espérance millénaire mais devenue particulièrement affutée et profonde. ,

Dans les évangiles eux-mêmes, il y a l’homme Jésus, et il y a de la théologie, mise en récit (comme vous le dites à propos de certains miracles). Les deux. Et ce fait est en lui-même inspirant. Chacun des 4 évangiles est bâti pour culminer sur la résurrection du Christ. Mais l’essentiel de ces 4 témoignages est néanmoins constitué de paroles et de récits de la vie de Jésus. Est-ce que cela relativiserait les paroles et les actes de Jésus par rapport à l’expérience de ses disciples témoignant de leur relation nouvelle avec le Christ ? Peut-être est-ce là le début de cette relativisation des faits de la vie historique de Jésus ?

Il me semble qu’il faut se replacer dans le contexte de la première génération de disciples du Christ, époque où les évangiles ont été rédigés. L’exécution de Jésus a été un choc immense pour ses disciples, et nous ne pouvons pas imaginer aujourd’hui combien la crucifixion était infamante, c’est au point que les chrétiens n’ont pas imaginé une seconde représenter Jésus en croix avant la fin du IVe siècle. Et l’on connaît ce fameux graffiti « Alexamenos adore son Dieu » datant du début du IIIe siècle qui se moque d’un chrétien, en représentant le Christ crucifié avec une tête en forme d’âne, animal au cri discordant. Il me semble qu’à côté de l’enthousiasme des disciplines pour la personne, la vie, le message et la foi de Jésus de Nazareth, il était de toute façon nécessaire de justifier la crucifixion de Jésus, qui faisait scandale, qui faisait une tache infamante dans son curriculum vitae. Mais cela me semble pour nous pas une question. La crucifixion est à intégrer comme mettant en valeur d’une manière particulièrement frappante la foi et l’engagement de Jésus, du Jésus historique, pour les autres humains, pour les justes comme pour les pécheurs.

Effectivement, l’existence historique de Jésus est essentielle, pour l’histoire et pour notre vie personnelle. Je le pense sincèrement. Avec en complément de bonnes lectures d’un bon éventail de théologiens.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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6 Commentaires

  1. Hourcade dit :

    Merci pasteur Pernot de cette déclaration fervente sur le besoin et la bonté de l’intelligence dans la foi… et de remettre en honneur l’historicité de la foi sans laquelle l’incarnation devient un mythe. Pour manquer de cette intelligence de la foi, certains aujourd’hui disent tout et son contraire à propos de Jésus. Comme le disait Michel, le christ de l’histoire est essentiel… C’est bien pour cela que les lettres de Paul si elles éclairent le mystère, ne le présentent pas dans sa texture historique comme les Evangiles. Seuls ceux-ci font effet miroir sur nos vies et nous font goûter la vie nouvelle dans l’esprit. Les credos disent, vous le savez, non pas le tout de la foi mais l’essentiel de ce qu’il est bon de croire pour être sauvé. Ils sont un mode de reconnaissance et de célébration de notre foi commune… Là encore c’est à leur demander ce qu’ils ne donnent pas que certains réduisent ces professions de foi à des catalogues ou des normes… Souvent, il manque dans le peuple de dieu (et dans sa partie catholique) cette conscience profonde et sereine de l’ordre des sources et de la place des documents pour notre foi.

    1. Marc Pernot dit :

      Merci pour ces encouragements et pour cette réflexion.
      Paul a été d’un immense apport, articulant foi en Christ, foi du Christ, théologie et philosophie. Mais effectivement, l’essentiel de l’essentiel me semblent être constitué par cet ensemble que forment les 4 évangiles.
      Ensuite, ce n’est pas tout à fait vrai que les lettres de Paul ignorent ce que fut la carrière de Jésus. C’est ce que l’on dit parfois, mais de mémoire il y a quand même ici et là des éléments que Paul lâche en passant sur Jésus en tant qu’humain ayant vécu récemment, pas seulement comme une catégorie théologique ou idée philosophique.

      • « Saul confondait les Juifs qui habitaient Damas, démontrant que Jésus est le Christ. » (Actes 9:22) => c’est en parlant de ce qu’il a dit et fait.
      • « Il concerne son Fils né de la postérité de David, selon la chair » (Romains 1:3) => Il est juif, descendant de David, par la chair, donc par lignée paternelle
      • « Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la loi, » (Galates 4:4) => Jésus est juif par sa mère, pratiquant, instruit au moins jusqu’à sa bar mitsva ?
      • 1 Corinthiens 9:5 => Jésus avait des frères qui étaient eux-mêmes mariés. Jacques est le plus connu des frères de Jésus (Galates 1:19) étant à cette époque chef de l’église de Jérusalem. Paul va le rencontrer à Jérusalem.
      • « Jésus-Christ homme » (1 Timothée 2:5) => un humain qui naît, grandit, apprend, travaille, mange, se marie (à l’époque),
      • « notre Seigneur Jésus-Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’il était » (2 Corinthiens 8:9) => d’une confortable position sociale (atelier de charpente) il devenu rabbi itinérant, dépendant de l’assistance de bonnes volontés
      • « Christ a été serviteur des circoncis, pour prouver la véracité de Dieu en confirmant les promesses faites aux père » (Romains 15:8) => il s’est plutôt concentré sur sa mission auprès des juifs, tout en étant dans une optique universaliste, où le peuple hébreu est lumière des nations.
      • Outre ce ministère de témoignage, Paul parle de la façon d’être de Jésus en évoquant « la tendresse de Jésus-Christ. » (Philippiens 1:8).
      • Paul parle aussi de son attitude face aux violents : « Il a été crucifié à cause de sa faiblesse » (2 Corinthiens 13:4).
      • 1 Corinthiens 5:5 => Jésus avait 12 principaux disciples, dont Pierre (appelé Céphas), et Jean sont à cette époque « les colonnes de l’église » avec Jacques, frère de Jésus (Galates 2:9)
      • « Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,… » (1 Corinthiens 11:23). => Il a donné des gestes forts lors de son dernier repas avec ses disciples
      • « Christ n’a pas cherché ce qui lui plaisait, mais, selon qu’il est écrit: Les outrages de ceux qui t’insultent sont tombés sur moi. » (Romains 15:3) => Jésus a eu un engagement radical à sa mission, ne craignant pas d’être insulté (
      • « Jésus-Christ a été déclaré ouvertement comme crucifié » (Galates 3:1) => il a été exécuté, et pas ‘n’importe comment, Paul est obligé de reconnaître qu’il a subi l’infamant supplice de la croix

      Nous avons là déjà une sorte de portrait de Jésus et de sa vie, simplement au détours de développements de Paul dans des développements théologiques.

      Mais manifestement, Paul sait que les destinataires de ses lettres en savent déjà beaucoup sur les faits et gestes de l’homme Jésus puisqu’il les sait être « imitateurs du Seigneur (Jésus) » (1 Thessalonicien 1:6).

      C’est peut-être pourquoi Paul n’insiste pas tant sur les faits et gestes de Jésus, ce n’est pas la compétence particulière de Paul, il laisse cela aux autres colonnes de l’église, le propre frère de Jésus, ses plus proches disciples Pierre et Jean, et tous les autres témoins dont beaucoup sont encore vivants à l’époque où Paul écrit ces lettres seulement 20 ou 25 ans après la disparition de Jésus.

    2. Pascale dit :

      Pour compléter à propos de Paul,  je viens de lire dans un livre de Daniel Marguerat que certaines des exhortations que l’on trouve en Romains 12 ou 13 semblent bien provenir de paroles de Jésus qui circulaient avant l’écriture des évangiles. Pour en citer une :  « En effet, les commandements : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne désireras pas, et tout autre commandement se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Romains 13v9)

      1. Marc Pernot dit :

        Merci. C’est effectivement une hypothèse vraisemblable.
        Le livre de Daniel Marguerat « Vie et Destin de Jésus de Nazareth » est tout à fait recommandable. Facile à lire et montre bien le renouveau de l’intérêt pour la personne même de Jésus.
        Ainsi que le livre de Andréas Dettwiler appelé sobrement « Jésus de Nazareth »

        1. Pascale dit :

          Ici il s’agit de son dernier livre « Paul de Tarse », tout aussi passionnant et facile d’accès.

  2. Pascale dit :

    Je rejoins tout à fait l’idée évoquée dans cette question et sa réponse. Pour moi, sans le Jésus historique, le Christ de la foi n’a aucun sens, et je pense que les Évangiles, véritables ovnis dans la toute la littérature, n’auraient pas vu le jour sans de véritables témoins à la base. Comme le dit Marc, qui aurait inventé un héros crucifié ? Heureusement d’ailleurs qu’on peut se laisser tout simplement inspirer par la seule façon d’être de Jésus, c’est au moins accessible à tous.  Car, s’il est vrai que la réflexion théologique est importante, certains concepts théologiques ne sont pas à la portée de tout le monde, et se les faire expliquer par d’autres comporte toujours le risque de se faire manipuler. Par exemple la notion de trinité, comme expliqué dans un autre article, est un concept bien compliqué qui peut vite se transformer en du n’importe quoi. Personnellement, une fois abandonné son caractère obligatoire, ce n’est pas du tout une idée qui me branche. Utiliser son intelligence, cela signifie aussi ne pas se forcer à croire quelque chose qui heurte sa propre intelligence.

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