Les épines du buisson de Moïse et les épines dans la chair qui tourmentent Paul ?

Par : pasteur Marc Pernot

haie de buis taillée avec une ouverture en forme de coeur -  Image par 2023852 de Pixabay

Question d’un visiteur :

Bonjour
J’ai besoin de votre apport théologique pour vérifier si cette réflexion est tirée par les cheveux ou pas :

En Exode 3 : 2, « l’Ange de l’Eternel apparaît à Moïse dans une flamme de feu du milieu d’un buisson ». Certains traducteurs de la Bible parlent d’un simple buisson, Darby parle d’un buisson à épines, que Chouraqui traduira par roncier.

Quand, comme pour l’apôtre Paul, notre foi comporte des épines qui font mal quand on y pense, ces épines qui labourent notre chair et notre âme, ces épines qui nous font douter de l’amour de Dieu pour nous, ne nous trouvons-nous pas enchevêtrés comme dans un roncier ? (2 Cor. 12 : 8)

Et pourtant, du sein de ce roncier, où comme dit Elie Wiesel : il faut accepter la douleur de la foi pour ne pas la perdre, Dieu dira à son serviteur Moïse qui tremble de peur : Je suis celui qui suis / serai. »

Je vous remercie de votre soutien spirituel et théologique et je vous adresse mes cordiaux messages

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Je n’ai pas l’impression que l’épine de Paul soit du même registre que le buisson. L’épine Paul est un « skolops », c’est apparemment plus un pieux, un large et grand bout de bois taillé en pointe par l’homme afin de le planter pour tenir une clôture, par exemple. Ce mot est assez rare dans la Bible mais il apparaît trois fois dans la Bible hébraïque en Nombres 33:55 où il ressemblerait plus à la poutre dont parle Jésus avec la paille et la poutre en Matthieu 7 ; il apparaît en Osée 2:6 et Ezéchiel 28:24. Les mots hébreux sous-jacents ne renvoient pas littéralement au mot du buisson ardent de Moïse, ni en grec ni en hébreu. En grec ce buisson est « batos » qui effectivement est un roncier, mais qui a peu à voir avec un piquet de palissade. Ce buisson est en hébreu « SNH » qui n’est apparemment pas une racine utilisée ailleurs que pour ce buisson et quelques noms propres, le sens de cette racine est par conséquent peu sur et conduit à une dispersion des traductions. Peut-être est-il épineux comme le dit la traduction grecque ? Peut-être que l’homophonie de SNH avec TsNH (épine) qui est entrée en ligne de compte ? C’est à mon avis plutôt pour l’intérêt dans l’interprétation qu’on dit que le buisson était épineux, peut-être afin de le rendre encore plus inintéressant de premier abord ?

Ensuite, toute inférence, comme celle que vous proposez est autorisée, bien sûr, et participe à la richesse des textes en les faisant dialoguer ensemble. Dans les deux cas il y a de l’inhospitalier à côtoyer pour vivre.

Peut-être pourrait-on parler de douleur de la foi. J’hésite un peu. Le dolorisme a fait énormément de dégâts, et dans un sens cela ennoblit la souffrance comme étant d’une certaine façon la volonté de Dieu et un bien. C’est en quelque sorte du dysthéisme, et cela me semble être uen voie difficile et dangereuse :

  • Cela me semble éloigné de l’attitude de Jésus que la foi pousse à soulager les souffrances. Dans un sens il n’accepte pas la souffrance mais en aimant, il prend sur lui une part de souffrance, seulement ce n’est pas la foi qui fait souffrir mais le mal dans le monde, cela change complètement le statut de la souffrance, et notre positionnement face à la souffrance.
  • Cela me semble être dangereux au point de vue spirituel car si Dieu est capable de mal, il est alors difficile de se tourner vers lui en confiance, le cœur ouvert,
  • Cela ouvre la porte à des tortures psychologiques ou physiques possibles de la part des humains inspirés par cette théologie.
  • Cela tend à appeler le mal « bien », ce qui n’encourage pas à lutter contre l’injustice et la souffrance. Il me semble au contraire que Christ nous adresse la vocation d’agir comme lui pour soulager les souffrances et l’injustice.

Au contraire, je dirais que la souffrance existe, évidemment, et que Dieu est toujours du côté de celui qui souffre contre la souffrance, et désolé de n’avoir pu l’empêcher. Effectivement c’est plus un Dieu de la compassion et de l’accompagnement qu’un Dieu tout puissant et magicien. C’est pourquoi certains théologiens préfèrent le Dieu du dysthéisme au Père de Jésus-Christ. Précisément, le Dieu qui se révèle dans le buisson dit qu’il a entendu les gémissements de douleur des hébreux et qu’il est venu pour les libérer de leur situation épouvantable. C’est le Dieu YHWH qui est pure source d’être, de compassion, de pardon et de libération.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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Marc Pernot

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3 réponses

  1. Claire-Lise Rosset dit :

    Cher Pasteur,

    Je vous remercie de votre éclairage théologique sur le mot « épine » dans la Bible, qui m’a donné, entre- autre sujet de réflexion, de réaliser à quel point l’apôtre Paul a été éprouvé dans sa chair.
    Ne disait-il pas : « Nous ne voulons pas, en effet, vous laisser ignorer, frères, au sujet de la tribulation qui nous est survenue en Asie, que nous avons été excessivement accablés, au-delà de nos forces, de telle sorte que nous désespérions même de conserver la vie ? » (2 Cor. 1 : 8)

    Concernant la citation d’Elie Wiesel tirée de ses mémoires « Tous les fleuves vont à la mer », je vous explique en quoi cette « douleur de la foi » me parle.

    J’entends bien que le mal ne vient pas de Dieu, que Jésus a passé sa vie à soulager la souffrance et à redonner vie et redresser toutes les personnes qui ployaient sous des fardeaux trop lourds à porter. Et que cette religion du « dolorisme » a quelque chose de déroutant.

    Quand Elie Wiesel parle de « douleur de la foi », il faut placer cette notion dans le contexte du camp d’Auschwitz où il a été déporté à l’âge de 15 ans. A l’arrivée, le tri : sa mère et sa petite sœur dirigées vers les fours crématoires pour y être carbonisées illico presto. Lui et son père dirigés à l’opposé, pour vivre l’horreur des camps dont son père en mourra.

    « Jamais je n’oublierai cette nuit,
    la première nuit dans un camp,
    qui transforma ma vie en une longue nuit,
    sept fois scellée

    Jamais je n’oublierai cette fumée

    Jamais je n’oublierai ces petits visages d’enfants
    dont j’ai vu les corps se transformer en fumée
    sous des cieux silencieux.

    Jamais je n’oublierai ces flammes
    qui consumèrent ma foi à jamais.

    Jamais je n’oublierai le silence nocturne
    qui m’ôta pour l’éternité le désir de vivre
    .
    Jamais je n’oublierai ces moments
    qui assassinèrent mon Dieu et mon âme
    et transformèrent mes rêves en cendres.

    Jamais je n’oublierai ces choses,
    même si j’étais condamné à vivre
    aussi longtemps que Dieu Lui-même.

    Jamais. »
    (La nuit / Elie Wiesel)

    Ce que j’ai vécu pour moi-même, comme pour tant de victimes de la violence déshumanisante de ses frères et sœurs en humanité, ce n’est pas que Dieu ait commandité le mal. Non, mais c’est qu’il n’a rien fait pour l’en empêcher. Alors, cette foi qui demande des signes, est prise dans la fournaise du doute alimentée par le Tentateur qui insinue, comme jadis à Eve, : « quoi, Dieu a dit ? » Dieu a-t-il vraiment dit qu’il te garderait partout où tu irais, vraiment ? Tu ne vois pas dans quel état tu es ? Dis-moi, « où est ton Dieu » dans ton souk ? (Psaume 42 : 11)

    Et c’est là que la foi ébranlée jusqu’aux plus profonds de ses fondements peut se mettre à douter de l’amour de Dieu.

    Ce qui m’a eu souvent aidée dans mon existence, c’est que Jésus ne nie pas cette « douleur de la foi », mais il prévient que notre foi ne se perde dans la nuit du doute.

    En Luc 22 : 30-32, avant son arrestation, Jésus avertit son disciple Pierre :
    « Le Seigneur dit : Simon, Simon, Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment.
    Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. »
    Quand on pense ce qu’est cribler le blé, avec quelle violence le secouer, enlever la paille, pour n’en récolter que les bons grains.

    En priant pour son disciple, Jésus pense-t-il à ce qu’il va subir lui-même peu de temps après :
    « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » ? (Jean 12 : 24).
    Lui qui, dans un cri de souffrance extrême, exprimera son incompréhension face à un ciel devenu silencieux : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

    N’est -ce pas là le cri de la « douleur de la foi ? »

    Bien à vous, et merci pour avoir pris le temps de me répondre
    Claire-Lise Rosset

    • Marc Pernot dit :

      Magnifique !
      Cependant ce ne me semble pas être la douleur de la foi, mais la douleur de la confession de foi à convertir, de croyances à réformer. Passer de l’idée d’un Dieu tout puissant tirant les ficelles des événements à un Dieu qui appelle et soigne, un Dieu qui accompagne notre évolution, et celle d’une création qui est encore en cours de genèse. La souffrance de la confession de foi c’est placer sa foi en un Dieu qui n’existe pas et être dans ce paradoxe existentiel et spirituel qui consiste à la fois : 1) à expérimenter l’amour infini de Dieu comme source créatrice de vie ; et 2) d’être en même temps choqué par des événements inacceptables, en contradiction avec cet amour et cette puissance de création que nous sentons.

      Il ne me semble pas que ce soit donc la douleur de la foi mais la douleur du monde, avec la foi qui nous fait cheminer vers la vie en abondance.

      Le Psaume 22 que cite Jésus en croix passe du « mon Dieu pourquoi m’as tu abandonné » au « tu m’as exaucé », c’est à cela que Jésus me semble donner suite quand il prie encore sur la croix « Père, je remets mon Esprit entre tes mains ». C’est ce cheminement de conversion de notre foi qu’il est bon de vivre, je pense, le plus tôt possible, avant même qu’une catastrophe nous tombe dessus, par malchance. Car hélas bien des personnes perdent la foi dans ce choc entre une croyance en un Dieu tout-puissant qui serait aux manettes des évènements et une catastrophe inadmissible. Ces personnes perdent alors la foi à un moment de leur vie où effectivement Dieu aurait été d’un immense et irremplaçable secours.

  2. Claire-Lise dit :

    Cher Pasteur,

    Je vous remercie infiniment de votre réponse.

    Oui, il s’agit de croyances sur Dieu à réformer. En premier lieu l’angoisse d’abandon.

    Quand un enfant a été maltraité, quand il ne sait pas ce qu’est être aimé, qu’il est un enfant poubelle, que signifie le mot foi en un Dieu d’amour pour lui ? Il suffit d’une noyade existentielle pour réactiver tous les psychotraumatismes de négligence affective enfouis sous des flots de larmes de solitude morale et de désespérance.

    Comment définir la foi ? J’ai devant moi l’image d’une vidéo d’une petite fille âgée d’un peu plus d’un an qui se tient debout, au bord d’une piscine. Dans l’eau, son père lui tend les bras et lui dit : saute ! Sans hésitation, la petite s’élance dans le vide en criant de joie – mêlée d’un brin de peur ! – pour être rattrapée dans les bras de son père.
    Belle métaphore, pour nous adultes, de nous abandonner dans les bras du Dieu d’amour, de consentir à ce qui advient, sans forcément comprendre l’incompréhensible.

    Je crois qu’il vaut la peine d’élargir sa réflexion sur ce thème de passer de l’abandon à la confiance en ce Dieu – non pas tout-puissant -, mais qui s’est incarné pour être proche de ceux et celles qui souffrent : Je remets mon esprit entre tes mains ; tu me délivreras, Eternel, Dieu de vérité ! (Ps. 31 : 6)

    Bien à vous et merci !
    Claire-Lise

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