Mon état d’esprit change trop d’un jour à l’autre, avec des hauts et des bas de foi.

Par : pasteur Marc Pernot

pieds d'un funambule sur sa corde - Image par Manfred Richter de Pixabay

Question d’un visiteur :

Bonjour,

Merci infiniment pour votre site, et la qualité de vos prédications et articles, réponses et commentaires, ainsi que pour les questions, réponses et commentaires d’autres personnes qui nourrissent ou sont à la base de la réflexion ou de la démarche.

Je vous adresse deux passages apocryphes qui ont fait comme un écho par rapport à ma propre expérience, d’instabilité de la sérénité, et voulait vous demander votre avis de théologien et de pasteur à ce propos.

Voici comme contexte préalable cette expérience en résumé : je ressens une difficulté car mon état d’esprit change trop à mon goût d’un jour à l’autre, je me sens parfois très différent d’il y a un ou six mois, mais parfois en bien, parfois en moins bien (sentiment de perte d’acquis, de sérénité passée voire perdue…). Si par exemple je lis ou relis ou étudie des passages que j’apprécie dans la Bible, je ressens davantage de foi, mon inconscient s’imprègne de l’état d’esprit biblique, mon discours devient plus inspiré par la Bible. Puis si je lis autre chose, ou fais autre chose, souvent mon état desprit change peu à peu, progressivement jour après jour, sans que ma conviction ait changé. Vraiment un peu comme dans la parabole du semeur, avec la bonne terre quand je reste concentré, quand je lis suffisamment, et la terre aride peut profonde où les plans de blé poussent rapidement puis se fanent ou se déssèchent aussi vite, ou la bordure du chemin où les oiseaux viennent picorer les graînes… Parfois aussi je butte sur certaines questions qui me donnent le vertige : sans remettre en cause de façon anarchique l’autorité, ni verser dans la subversion, ni chercher la division, se référer à Jésus est-il un argument d’autorité (au sens d’une autorité socialement reconnue par des pairs pour sa qualité, ou bien instituée socialement en tant que détentrice de pouvoir), la référence à la Bible, en particulier aux Evangiles, comme source ultime pour soi, peut-être pour la civilisation, est-elle un argument d’autorité ?

Hors de la Bible, j’ai trouvé deux passages dans les écrits apocryphes chrétiens qui ne répondent pas à ces questions veritgineuses qui m’ont fait penser à cette alternance d’état d’esprit :
“ en vous incitant à vous hâter vers ce qui demeure et à bannir tout ce qui est inconstant.Vous voyez en effet qu’aucun de vous n’est stable, mais que tout est changeant, jusqu’aux attitudes humaines.”
Cela a fait comme un écho par rapport à ma propre expérience.

Actes d’André grecs 47
[frères = frères et soeurs, masculin spirituel]
Quant à moi, frères, j’ai été envoyé par le Seigneur comme apôtre dans ces régions dont mon Seigneur m’a jugé digne, non pour enseigner qui que ce soit, mais pour rappeler à tous les hommes congénères de ces paroles qu’ils vivent dans les maux passagers, prenant plaisir à leurs imaginations nuisibles ; cela, je vous ai toujours exhortés à le fuir, en vous incitant à vous hâter vers ce qui demeure et à bannir tout ce qui est inconstant. Vous voyez en effet qu’aucun de vous n’est stable, mais que tout est changeant, jusqu’aux attitudes humaines. Or tout cela arrive à cause de l’âme inéduquée, qui s’est fourvoyée dans la nature et détient les gages de l’égarement. Je tiens donc pour bienheureux ceux qui sont devenus auditeurs dociles des paroles prêchées et qui, à travers elles, voient comme en un miroir les mystères relatifs à la nature propre, à cause de laquelle tout a été édifié.

Vie d’André de Grégoire de Tours 27:3-4
Tout en prenant son bain, le bienheureux apôtre discourait en ces termes : “l’ennemi du genre humain tend des pièges partout, tant dans les bains que dans les fleuves. C’est pour cette raison qu’il faut invoquer sans cesse le nom du Seigneur, afin que celui qui veut tendre des pièges n’ait aucun pouvoir.”

Je ne recommande pas particulièrement les Actes d’André, principalement une suite de récits de miracles encore plus difficiles à croire aujourd’hui que ceux des évangiles canoniques. On y trouve cependant quelques prédications avec quelques éléments un peu philosophiques moyen-platoniste (période avant le néoplatonisme), mais qui ne m’ont pas paru si intéressantes, en dehors de ces deux-là. Je lis les apocryphes chrétiens principalement pour y chercher quelques pépites (comme peut-être ces passages), et aussi pour avoir une idée d’ensemble sur l’histoire de la chrétienté, notamment des premiers siècles. Ces apocryphes chrétiens (ou juifs d’ailleurs) sont aussi des sources pour l’art, la littérature… Ils se lisent assez vite, comme des petits romans, plus facilement et rapidement que de la philosophie ou même que la Bible canonique en tout cas je trouve.
Que pensez-vous de ces passages ? (sans parler du sous-entendu sur le diable dans le passage de Grégoire de Tours, diable auquel je ne crois pas, et que je remplacerais en tant qu’explication d’une partie du mal interne aux humains par la mention de processus biologiques ou sociaux ou psychologiques).

Merci infiniment si vous avez la possibilité de répondre ici ou ailleurs à ces questions multiples et difficiles, merci infiniment de toute façon,

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Merci pour votre récit décrivant les fluctuation de votre sentiment de sérénité, avec des hauts plus terre à terre. Je pense que c’est tout à fait ce que vivent la plupart des chrétiens. Je pense que c’est normal et que c’est bien ainsi. En effet, le propre de la personne humaine et d’être à la fois de poussière du sol et de souffle divin, Le projet n’est pas de devenir un pur esprit, mais d’être un humain fait de chair et d’Esprit. Nous sommes ainsi appelés à vivre à la fois avec une relation de confiance en Dieu, une élévation spirituelle et mentale, et que cela s’incarne dans une vie quotidienne très quotidienne, avec nos proches et collègues, avec notre corps souffrant et jouissant. C’est ce dont j’essayais de parler dimanche dernier dans la prédication sur l’épisode de Zachée rencontrant Jésus, arrivé à une sorte de sommet théologique et spirituel, Jésus l’invite à redescendre et retourner dans sa maison. Ailleurs, nous voyons une personne qui, après sa rencontre avec Jésus et en être sorti augmenté, est renvoyée par Jésus vers sa vie triviale. Jésus lui-même passe souvent un temps de prière et de réflexion dans la montagne avec « son Père » et notre Père (dans des sommets indicibles, probablement, ou qui ne nous regardent pas), puis Jésus redescend de la montagne et retrouve la foule, avec ses demandes souvent égoïstes, avec ses disciples qui ne comprennent rien, avec la fatigue de son itinérance, la soif et la chaleur du jour, les difficultés et les dangers.

Il me semble donc normal et sain qu’il y ait des moments forts spirituellement et théologiquement, bibliquement. Et des moments plus terre à terre. C’est ce travail d’incarnation du spirituel dans la chair de votre vie. Il est vrai que l’on aimerait que ce soit plus fluide, avec une progression continue et non en dents de scie. Seulement, je ne sais pas si c’est réellement possible. Car si nous étions toujours dans des sommets spirituels il y aurait quelque chose d’aliénant, et peut-être aussi une perte d’attention aux autres autour de nous et à notre monde qui ont besoin de nous. C’est pourquoi bien des paraboles de Jésus présentent un roi, un maître, un semeur, une boulangère… qui donnent une impulsion de départ, puis qui s’absentent pour laisser murir leur ouvrage, avant de revenir et de voir ce que cela a donné, souvent avec des résultats et des échecs, des hauts et des bas qui parlent l’un et l’autre de nous-même, de chacun de nous, évidemment.

Je dirais donc que votre expérience est normale. Ce qui est excellent c’est que vous « travaillez » votre foi et votre réflexion, sans oublier de lire autre chose, de rencontrer d’autres personnes, de vivre ainsi cette double tension humaine. Ce qui est excellent, me semble-t-il c’est aussi votre lucidité, votre attention pour faire le point, voir où vous en êtes dans votre cheminement de vie, votre recherche d’amélioration. C’est très prometteur, je pense, il me semble que c’est exactement ce qu’il convient de faire.

Par contre, c’est inutile de culpabiliser de ne pas être aussi en forme spirituellement que l’on aimerait. ll arrive dans notre cheminement de connaître des paliers de progression, avant que ça reparte en avant, ou en profondeur, ou en hauteur. Le fait de connaître un palier ou une régression n’est donc pas nécessairement inquiétant, cela peut aussi être le signe qu’il y a des ajustements à faire dans vos « exercices spirituels », peut-être ajuster leur rythme (en plus ou en moins), peut-être en changer certains, ou les diversifier, peut-être chercher de nouvelles pistes de lecture, un nouveau lieu de ressourcement, de façon de prier.

Ce sentiment de palier est peut être le signe que vous avez besoin de vous sentir plus libre d’évoluer dans votre théologie, que c’est ce qui vous bloque. Car ce qui me soucie un peu c’est votre « je butte sur certaines questions qui me donnent le vertige : sans remettre en cause de façon anarchique l’autorité, ni verser dans la subversion, ni chercher la division… » et bien si, peut-être que c’est précisément cela qu’il faudrait que vous vous sentiez autorisé à faire. Non pas mettre la dispute avec d’autres chrétiens, bien sûr (laissez chacun penser ce qu’il pense, sans vous sentir obligé d’être du même avis). La division ce n’est pas l’identité, c’est le manque de respect et l’agressivité. Vous pouvez donc vous sentir libre de vous poser toutes les questions, libre d’avoir votre propre opinion même si ce n’est pas celle de votre pasteur ni celle de votre église. Libre car confiant en Dieu, dans son amour, dans son pardon, dans ses bons soins pour nous, inlassablement. L’essentiel de l’essentiel avec Dieu est l’authenticité et la confiance, les deux faisant la paire. N’ayez crainte d’avancer en eau profonde, de commencer à sortir de la barque comme Pierre pour marcher sur l’eau. Certes il y a le vertige de sortir de la barque de ce que l’on nous a appris depuis toujours comme étant LA vérité de Dieu lui-même. Mais vivre, c’est cela, et la Vérité c’est d’être soi-même authentique et sincère, en confiance avec notre Dieu. Le reste suivra, venant de Lui.

En ce qui concerne les « Actes de Pierre », bravo de vous intéresser à ce genre de textes. D’explorer. Ces textes n’ont pas pour nous la valeur des 4 évangiles, bien sur, les textes de ce genre sont des témoignages de la réception de l’Evangile du Christ dans divers milieux de sensibilité spirituelle et théologiques divers. C’est à la fois touchant et parfois assez exotique. La fameuse collection Pléiade chez Gallimard a eu l’excellente idée de publier plusieurs volumes de ces premiers écrits chrétiens. Dans ce que vous citez des Actes d’André, il me semble que la cherche de la stabilité, l’impassibilité par l »élévation spirituelle marque une influence stoïcienne. Ce n’est pas une tare ni une injure, et on a le droit de s’enrichir aussi de ce courant philosophique très intéressant et fécond. Cela permet de s’interroger et d’entrer en dialogue avec ce que nous propose le Christ. Il me semble que ce n’est pas l’impassibilité que cherchait le Christ. C’est plutôt la vie en abondance, c’est la passion qui le caractérise plus que l’impassibilité ou l’ataraxie, ce que le Christ propose c’est le cheminement, le mouvement vers soi, vers Dieu et vers l’autre, vers la vie. C’est l’élévation dans les sommets et la rencontre très triviale avec la foule, balloté et tiraillé. C’est vivre l’incarnation de la Parole de Dieu.

Il est vrai que nous ne sommes pas Jésus-Christ et que lui-même avait aussi des temps de calme, de repos, de sérénité avant de repartir et avoir la force de traverser des temps difficiles comme à Gethsémanée. Et s’il nous propose d’aller à lui pour avoir du repos pour notre âme c’est bien qu’il sait que ce n’est pas facile de vivre cette tension entre ciel et terre que tout humain est appelé à vivre, et une vie sur terre qui n’est pas non plus en elle même toujours si facile. Oui, nous avons besoin aussi de repos, de repos pour notre âme, et avoir « l’âme calme et tranquille, Comme un enfant sevré qui est auprès de sa mère » (Psaume 131). Cependant, le repos de l’âme que nous offre le Christ n’est pas celui des stoïciens, le repos de l’âme que propose le Christ repose sur la confiance en Dieu. C’est, me semble-t-il cela qui rend facile et léger même de vivre ardemment. Cela nous permet de faire ce que nous pouvons.

Grand merci pour les encouragements, c’est sympa et stimulant.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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Marc Pernot

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2 réponses

  1. Kalanchoe dit :

    [je suis l’auteur de la question]
    Mil mercis pour votre belle réponse !

    Merci pour vos encouragements. J’ai lu votre prédication concernant Zachée, que j’ai beaucoup appréciée.

    Merci également pour votre éclairage concernant le 1er passage notamment, qui effectivement doit s’inspirer directement du stoïcisme, je n’avais pas fait le lien, même si l’introduction au texte mentionne cette influence du stoïcisme, sans faire référence à ce passage. Mais l’André de ces Actes d’André grecs n’en reste pas là, il va un peu comme vous dites, « parmi la foule, balloté et tiraillé ». Il agit un peu comme le Jésus des Evangiles, en effectuant des guérisons, des résurrections, avec par contre un discours d’enseignement différent : avec l’encratisme en plus, apparemment assez courant au IIème-IIIème siècle, et avec quelques références au moyen-platonisme ainsi donc qu’au stoïcisme. Indépendemment du stoïcisme que je ne connais pas trop, j’avais lu ce passage comme une invitation à la stabilité grâce à la référence au Christ, versus des considérations « mondaines » plus instables (que le Qohéleth, Proverbes, Sagesse… invitent également à minimiser un peu il me semble). Je perçois en Jésus ou à travers lui un pôle de stabilité, une source de sérénité relative, intérieure, personnelle, de guérison et de croissance possible. Bien sûr, je parlais de sérénité au sens d’une sérénité intérieure, pas d’une sorte d’impassabilité (fût-elle stoïque) devant autrui ou devant les informations, en espérant que les climats planétaire et humains s’améliorent à nouveau sans trop de catastrophes…
    Je pense que cette « sérénité » d’origine biblique, ou « hybride », non dans ses croyances, mais dans les éléments existentiels : christiano-stoïcienne, voire christiano-bouddhiste (avec le désir chrétien non retiré), ou encore teintée d’un peu de taoïsme (une fois retirés les éléments obscurs ou les interprétations qui pourraient conduire à de l’élitisme ou la justification de la dictature), peut être intéressante, y compris pour vivre en société dans la mesure du possible. C’est peut-être une manière ou une piste pour se ressourcer presque en continu.

    Merci aussi pour cette invitation à encore davantage de liberté intérieure, en s’autorisant de s’affranchir a priori de références à des autorités. Je suggère quelques garde-fous néanmoins : bien sûr le respect de chacun, de la vie…ensuite la recherche de cohérence globale, de logique peut-être…, d’accord avec son expérience ou à défaut celle d’autrui, avec l’empirique, la cohérence possible avec au moins les sciences de la nature…
    Ensuite, cette liberté intérieure doit composer avec la réalité sociologique et beaucoup de contraintes, surtout si, comme vous le dites, on se lance parmi la foule, balloté et tiraillé, parmi les collègues, les clients, les fournisseurs… Mais tout ceci n’empêche pas effectivement un espace large de liberté intérieure sur de nombreux sujets, et effectivement la reconnaissance de la liberté intérieure sur d’aussi nombreux sujets des autres personnes rencontrées.

    La question de l’autorité ou de l’argument d’autorité des évangiles et de Jésus sur laquelle je butte se dissout un peu effectivement si l’on se place dans une perspective d’affranchissement de l’autorité, de plus de liberté intérieure. Il s’agit alors d’une liberté d’adhésion et non plus d’autorité via ce que d’autres ont validé, et d’autorisation en nous du conscient et de l’inconscient liés au Christ, à l’Esprit Saint, au Dieu source de l’être…
    Mais l’intérêt de « l’autorité morale ou théologique » émanant de l’histoire me paraît être d’être une sorte d’indicateur, de lumière qui attire dans la nuit… C’est juste un mot, il peut avoir plusieurs sens et plusieurs manières de l’entendre.
    Je suis aussi d’accord avec Paul dans ses épîtres concernant l’autorité, et leur intérêt social quand elles ont été correctement instituées… tant que celles-ci restent raisonnables, humaines, au service efficace (avec engagement de moyens plus que de résultats) des personnes dont elle s’occupent. Bien sûr si les autorités deviennent inhumaines, c’est beaucoup plus compliqué, ça devient de l’Histoire, et il ne faut pas effectuer des actions inhumaines ni violentes non défensives…

    Dieu vous bénit et vous accompagne.

    • Marc Pernot dit :

      Grand merci. Cela me semble très bien, en particulier en ce qui concerne l’autorité du Christ. Elle ne vient pas de l’extérieur pour nous contraindre. Elle vient de notre intérieur, de notre cœur et de notre esprit, pour nous inspirer.
      Dieu vous bénit et vous accompagne

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