
La mort du Christ apaise-t-elle la colère de Dieu ?
Faut-il comprendre la mort du Christ comme une rançon payée pour apaiser la colère de Dieu ? Le pasteur Marc Pernot montre pourquoi cette lecture s’oppose à l’Évangile et propose une autre manière de comprendre la grâce, le pardon et le sens de la sainteté.
Question posée :
Bonsoir,
Je me permets donc de venir vers vous avec une question sur les prophéties et le sens du sacrifice propitiatoire/expiatoire.
J’ai du mal à choisir entre :
- la mort du Christ, version « chrétien évangélique », comme « rançon pour nos péchés », comme le sacrifice nécessaire pour apaiser la colère de Dieu une bonne fois pour toutes ;
- la mort du Christ, version « moderne/libérale », comme nécessaire pour nous montrer la vraie nature de Dieu, qui n’est « que » amour et surtout pas en « colère » contre nos péchés.
Pour la version 1), il me semble que, même si c’est un peu difficile à accepter, les Écritures sont claires. Par exemple, dans Marc 14 : « le sang de la nouvelle alliance qui est versé pour beaucoup » / « éloigne de moi cette coupe » (la coupe de la colère de Dieu comme dans Ésaïe 50, 17-20 ?), et tant d’autres références qui parlent de cette idée de « rançon » : Romains 5 : « nous sommes considérés comme justes grâce à son sang » / « don gratuit qui entraîne l’acquittement », etc.
Pour la version 2), une critique des chrétiens évangéliques serait de dire que c’est probablement vrai par certains côtés, mais que le cœur du message, c’est quand même le sacrifice expiatoire, et que si l’on ignore cela, on passe complètement à côté du salut… et la raison pour laquelle on ne veut pas le reconnaître, c’est probablement parce que nous sommes trop arrogants pour admettre notre péché. Ce qui est grave, car il y aura un jugement « terrible », cf. la « mini-apocalypse » dans Marc 13, 24 : « ce jour-là il rassemblera ceux qu’il a choisis », ou encore la parabole des vignerons où Dieu « tue » les mauvais employés. Et plus généralement l’idée de « l’enfer », qui ne vient pas de nulle part et qui est évoquée maintes fois par Jésus.
Il me semble d’ailleurs que la ferveur et la croissance des « chrétiens évangéliques » s’expliquent par l’urgence qu’ils voient à sauver un maximum de personnes de l’enfer, tout comme eux ont été sauvés.
Mes questions sont les suivantes : on a l’impression qu’on ne peut plus accepter cette notion de Dieu en colère, qu’il faut dépasser la notion de sacrifice, mais n’est-ce pas être infidèle à la Bible ? Est-ce que cela ne produit pas des chrétiens un peu « tièdes » ? Est-ce qu’abandonner cette urgence du « salut » et la mauvaise nouvelle de l’enfer ne conduit pas les gens à ne plus reconnaître la gravité du péché et à quel point cela peut entraver leur vie, puisqu’il n’y a plus de certitude de vie éternelle après la mort ? Pourquoi alors marcher vers la « sainteté » ?
Merci encore pour votre blog et votre temps,
Bien cordialement,
Réponse d’un pasteur :
Bonsoir Monsieur,
Grand merci pour les encouragements !
Un Dieu de grâce, pas un Dieu à apaiser par un sacrifice
Sincèrement, je ne pense pas que ce soit clair du tout que la Bible comprenne la mort du Christ comme rachetant notre péché, nous protégeant ainsi de la colère d’un Dieu terrible. Au contraire. Cette idée même est une incroyable régression, non seulement par rapport à l’Évangile du Christ, mais même par rapport aux alliances du Premier Testament. Cela nous ramène à des religions comme celle des Aztèques ou celle des Mésopotamiens, avec les sacrifices humains pour calmer la fureur d’un Baal sanguinaire. Cela nous ramène bien avant Abraham. Quelle incroyable idée, alors que déjà dans la Torah, les Psaumes et les Prophètes apparaît l’idée de la grâce de Dieu, cette bénédiction qui est au-delà même du pardon des fautes. Et celle du pardon gratuit de Dieu. Ne serait-ce, par exemple, que dans un livre comme celui de Jonas, qui ne parle que de cela : nous faire comprendre l’irréductible espérance de Dieu de sauver le pécheur, fût-il le plus étranger à son alliance comme un Ninivite. Quant au Christ, il annonce et manifeste à tout bout de champ que le pardon de Dieu est pour le pécheur, et il n’inflige aucun prix pour libérer la Samaritaine, la femme adultère, l’homme paralysé à qui il annonce son pardon ; dans ses paraboles, il n’inflige aucune souffrance à quiconque pour pardonner au fils prodigue, pour chercher et porter la brebis perdue… Tout, dans les paroles et les gestes du Christ, refuse cette idée que la faute devrait être rachetée par une souffrance afin de pouvoir être pardonnée.
Une théorie invraisemblable et dangereuse
Cette théorie d’un pardon qui doit être racheté par la souffrance d’un innocent est donc absolument invraisemblable. Elle est de plus dangereuse. D’un point de vue théologique : quel Dieu est-ce là, qui ne pourrait pardonner sans qu’un prix soit payé ? Quel amour est-ce là ? L’amour de Dieu serait-il en dessous de l’amour de l’humain qui aime son enfant ? Du point de vue de l’éthique : quelle justice avons-nous là ? Serait-il juste en quoi que ce soit d’exiger une souffrance pour racheter une faute ? Serait-il imaginable de se satisfaire, en plus, de la peine d’un innocent pour racheter la faute d’un coupable ? Est-ce là ce que l’Évangile propose comme méthode d’éducation en famille, à l’école, ou dans la société ? C’est une véritable horreur. Mais c’est en plus destructeur pour l’idée même de justice et de bien, pour la notion même d’amour et de pardon. C’est destructeur dans l’idée que nous pouvons nous faire de Dieu.
Ce que le Christ et Paul disent eux-mêmes du sens de sa mort
Quand le Christ lui-même parle du sens de sa mort, il prend l’image d’une vigne et de vignerons homicides (Mt 21, 37 ; Mc 12, 6 ; Lc 20, 13). La mort du fils n’est en aucun cas voulue par le Père, qui a pour projet que le fils soit écouté. Et le Père n’aime pas davantage les vignerons à cause de la mort du fils ; au contraire, nous voyons en Christ que Dieu aime et pardonne malgré le meurtre de son fils. Le don du Fils est une manifestation de l’amour du Père pour nous. Et le fait qu’il n’écrase pas l’humanité après ce meurtre est là aussi le signe du pardon et de l’amour fou de Dieu. C’est ainsi que l’apôtre Paul, lui aussi, comprend la mort du Christ : la manifestation de l’amour du Christ pour l’humanité, même pour les pécheurs, signe de l’amour éternel de Dieu pour chacun.
D’où vient cette idée de rachat de la faute ?
Cette idée de rachat de la faute vient de plusieurs choses, à mon avis.
- C’est la logique humaine, celle de l’économie en ce monde. À la boulangerie, il est juste que je paie mon pain, sans quoi il m’en resterait un sentiment d’infériorité, de dette.
- Ensuite, pour une question d’orgueil et de psychologie. Rendre service nous donne un sentiment agréable de supériorité, mais recevoir un service gratuit, être pardonné, nous donne un pénible sentiment d’être en bas de l’échelle, de devoir quelque chose.
- Ensuite, il y a la logique des puissants de ce monde, ou de ceux qui veulent le devenir. Comment enchaîner les gens, comment les soumettre ? La carotte et le bâton marchent assez bien, la promesse et la menace. L’idée d’un Dieu qui aime et pardonne toujours est contre-productive pour tenir les fidèles de son Église. Alors qu’un Dieu terrible et juge est plus efficace : croyez bien ce que l’Église enseigne, donnez bien ce que l’Église vous demande, pratiquez bien les bons rites, en temps et en heure, en quantité suffisante, chaque semaine, chaque jour, chaque heure : alors vous aurez des bénédictions, sinon vous serez passés à côté de la vie offerte et abandonnés par Dieu, voire torturés pour les siècles des siècles, vous et ceux que vous aimez…
Rançon et sacrifice expiatoire : une question de traduction
Ensuite, il y a bien quelques versets qui parlent de rançon ou de victime expiatoire. D’abord, ce n’est pas parce qu’un passage dirait cela que l’on est nécessairement d’accord avec lui. Comme je vous le disais, si quelques passages peuvent être compris ainsi, il y en a bien davantage qui disent le contraire, avec un amour et un pardon gratuits. Mais même pour ces passages évoquant la rançon ou le sacrifice, les traductions sont allées un peu vite, ou un peu (très) malhonnêtement, en employant ces termes trompeurs.
Le terme même de « rançon » apparaissant dans certaines traductions de la Bible est à mon avis une mauvaise traduction, due à une confusion malencontreuse (ou malhonnête) entre le grec ancien et le grec biblique. En effet, le terme grec lutron a bien le sens de rachat d’un esclave en grec classique, mais il signifie plus largement, en particulier en hébreu, l’idée de libération, d’émancipation, de salut. C’est ainsi que les Hébreux sont dits avoir été rachetés hors d’Égypte. Or, il n’est pas question de rançon pour acheter leur libération au pharaon, bien au contraire. Et c’est gratuitement que Dieu se penche sur le guêpier dans lequel ils se sont fourrés afin de les en sortir.
De même pour l’idée de « victime expiatoire » : le sacrifice n’était pas fait pour acheter la bénédiction de Dieu ou son pardon. Il était une action de grâce, un signe de ce pardon et de la joie qu’il donne, une façon de s’approprier ce pardon pour en vivre.
La colère de Dieu : un jugement qui purifie, pas qui sélectionne
L’idée de colère de Dieu est présente dans la Bible, mais cela ne veut pas dire qu’il faille la prendre comme une sélection des individus, avec un Dieu qui abandonnerait ou massacrerait certains. Le jugement de Dieu traverse chacune et chacun pour éliminer ce qui est méchant en chacun, ce qui le fait souffrir. C’est explicitement le cas dans la Bible, par exemple dans le Psaume premier, sur lequel j’ai d’ailleurs prêché il y a une quinzaine de jours (je vous joins le texte).
Pourquoi marcher vers la sainteté, si l’amour de Dieu est déjà acquis ?
Si l’amour de Dieu est sur chacun, pourquoi marcher vers la sainteté ? Effectivement, c’est la question de la grâce. Mais la vénalité, l’intérêt personnel, n’est pas le seul moteur de la vie humaine, et ce n’est pas le meilleur ; en tout cas, c’est le moteur que rejette à mon avis le Christ, et Dieu. Pourquoi aller vers Dieu, pourquoi prier et pourquoi faire le bien ? Quand c’est par intérêt personnel, pour faire son salut, c’est encore par égoïsme qu’on le fait. Par contre, cela peut être fait par joie de faire ce qui est bon, par plaisir de faire le bien et d’être en communion avec ce Père qui nous aime. Alors il y a quelque chose de profond et de vrai, quelque chose de l’ordre de la sincérité, de la beauté. De l’amour, en fait.
Témoigner par la beauté de la grâce, pas par la menace
Et si nous voulons témoigner de Dieu auprès des athées, c’est pour qu’ils puissent vivre quelque chose de cette beauté. Oui, je pense que cela vaut la peine. Mais ce n’est pas avec des menaces de la fureur d’un Dieu terrible que l’on doit témoigner de la grâce de Dieu manifestée en Christ. Je ne pense pas que ce soit fidèle et juste, même si c’est avec une certaine efficacité.
Dieu vous bénit et vous accompagne.
En écho à ce texte :
-
Jésus est mort sur la croix pour racheter nos péchés ?
-
Jésus le Sauveur : de quoi sa mort nous sauve-t-elle vraiment ?
-
La crucifixion de Jésus était-elle nécessaire pour notre salut ?
