des dés sont lancés sur un tapis bleu - Photo by Edge2Edge Media on https://unsplash.com/photos/uKlneQRwaxY
Ethique

La poisse, la guigne, la scoumoune existent-elles vraiment ?

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Poisse, guigne, scoumoune… existe-t-il un destin qui s’acharnerait sur certaines personnes ou certains couples ? Un pasteur répond à partir de la Bible, de la science des probabilités et de la théorie du chaos, pour distinguer le hasard, la méchanceté humaine et l’amour fidèle de Dieu.


Question posée :

Bonsoir,
Je vous ai déjà écrit concernant des questions de compréhension et d’interprétation et votre aide m’a été très précieuse.
Cette fois-ci je voudrais vous poser une question concernant la malchance à répétition, autrement dit « la guigne ». Je m’explique : ma copine et moi sommes ensemble depuis trois ans, nous nous aimons et avons envie de réaliser des projets tous les deux. Malheureusement, il nous arrive souvent des soucis de santé, professionnels, ou des choses touchant notre entourage proche qui nous empêchent de vivre pleinement notre vie et d’être heureux comme devrait l’être un couple de jeunes amoureux.
Heureusement, ce ne sont pas des choses très graves, mais n’est-ce pas le principe même de la poisse d’agir sournoisement et de nous ronger à petit feu ? En en discutant un jour, ma compagne m’a expliqué que c’était depuis sa naissance que les malheurs l’accablaient et que sa famille, en général, n’avait jamais eu de chance.

Alors voici ma question : est-il possible que quelqu’un ou quelque chose fasse que cela nous arrive ? Traite-t-on ce sujet dans la Bible, et que faire pour ne plus être victime de ces coups du sort ?

Dans tous les cas, votre avis nous est important. Je vous remercie d’avance de votre aide. Amicalement,

Réponse d’un pasteur :

Bonjour Monsieur,

C’est une excellente question, car il importe de bien saisir d’où vient l’ennemi pour s’y préparer et le combattre du mieux possible.

Très sincèrement, je ne pense pas qu’un destin soit inscrit quelque part.

  • Ni dans les astres, qui n’ont qu’une infime influence gravitationnelle, et n’ont aucun pouvoir de déterminer notre destin en fonction de notre naissance ou de quoi que ce soit.
  • Ni dans des créatures imaginaires.
  • Ni en Dieu, qui n’est pas ce genre de tyran manipulant l’histoire d’une personne ou d’un peuple. Et quand bien même il le ferait, ce serait pour le bien, le bonheur et la vie, pas pour envoyer des malheurs.

Les seules choses dont nous pouvons être certains en ce qui concerne notre avenir, à mon avis, c’est : premièrement, que notre vie sur terre ne durera pas toujours ; et deuxièmement, que l’amour de Dieu nous accompagne et nous garde au jour le jour, à travers les bonnes et les mauvaises choses de notre vie, et assure notre avenir éternel.

Trois mots, trois croyances sur le malheur

Du point de vue scientifique et théologique, il n’y a pas de livre du destin écrit à l’avance qui marquerait l’existence de certaines personnes par la poisse, la guigne, ou toute autre scoumoune. Ces mots sont intéressants, d’ailleurs :

  1. La poisse signifie que nous attirons les malheurs comme la glu attrape les mouches.
  2. La guigne, ou le mauvais œil, suppose qu’une personne nous aurait envoyé un mauvais sort.
  3. La scoumoune fait penser à de l’arabe (la spiritualité musulmane pense parfois que notre destin a été écrit à l’avance, contrairement à la pensée biblique), mais non : ce mot est une déformation, en patois corse, du mot « excommunié », désignant une personne qui serait exclue du corps du Christ, comme déchue de son adoption par Dieu qui fait d’elle un enfant de Dieu bénéficiant de sa bénédiction — une personne que Dieu aurait abandonnée ou rejetée, que ce soit par sa faute ou par le libre décret de Dieu.

Trois raisons invoquées comme pouvant attirer la malchance sur une personne. Examinons ces hypothèses.

Le rejet par Dieu n’existe pas

Le rejet ou l’abandon par Dieu n’a pas de sens en théologie chrétienne : c’est le principe même de la grâce de Dieu, grâce puissante, surabondante, éternelle. L’amour de Dieu ne lâche jamais le morceau ; Dieu garde son amour sur des milliers de générations, nous dit le livre de l’Exode (c’est-à-dire pour l’éternité, et indépendamment de nos propres mérites). Même si nous rejetons toute communion avec Dieu, même si nous rejetons le Christ, cela ne donne pas à Dieu l’ordre de nous rejeter. Au contraire : là où le péché abonde, la grâce surabonde ; Dieu aime même ses ennemis, et cherche à leur faire du bien. Pas de scoumoune, donc.

La méchanceté humaine et les prophéties auto-réalisatrices

Il arrive que des personnes nous soient hostiles. Personne ne peut plaire à tout le monde, même pas Jésus. Cela engendre certainement du malheur quand on tombe sur des personnes dont la méchanceté cherche à nous nuire, parfois de façon répétée, et que cela nous poursuive. En un sens, la guigne et le mauvais œil existeraient, hélas. Mais je ne crois pas une seconde qu’il y ait des mauvais sorts capables de faire passer ce malheur par des démons invisibles, ou de manipuler un destin (puisqu’il n’y a pas de destin). Pourtant, la sorcellerie et les mauvais sorts marchent parfois : quand la victime elle-même y croit, quand elle a peur et se trouble. C’est ce que l’on appelle une prophétie auto-réalisatrice. Quand on dit à une personne « je t’envoie des malheurs » et que cette personne y croit, elle va chercher inconsciemment ces malheurs : comme quand on a peur, en vélo, de passer dans un trou, on regarde si fixement le trou pour l’éviter que l’on y met la roue.

La poisse existe-t-elle vraiment ?

La poisse, par contre, existe quand même dans une certaine mesure, je pense :

  • Quand nous avons déjà eu un malheur (par hasard, par maladresse ou par la méchanceté de quelqu’un), le risque de sur-accidents est plus fréquent. Ou quand nous connaissons un grand bonheur (amoureux, réussite à un examen…), nous pouvons alors manquer de vigilance ou avoir de moins bonnes réactions face aux circonstances de la vie, ce qui augmente la probabilité d’avoir des difficultés.
  • Le malheur, en particulier, peut faire que nous avons un moins bon moral, et que nous sommes alors plus sujets à voir les choses négativement, à ne pas voir les choses positives, à moins saisir les chances qui passent. Quand nous prenons conscience de cela, nous pouvons essayer de corriger un peu, consciemment, notre regard, notre attention, notre bon moral. Et là encore, cela nous invite à bien nous entourer, de bonnes personnes, et par la foi qui peut élever notre regard et nous donner une force plus grande, pour sortir ainsi des accumulations de catastrophes.
  • Parfois, nous connaissons effectivement une série de malheurs, c’est parfois invraisemblable, sans qu’il y ait aucune de ces raisons. Cela peut être le seul fait du hasard. C’est ce que nous enseigne la science des probabilités avec la loi des séries : même dans un hasard parfait, il peut arriver que l’on tire dix fois de suite un double six aux dés. C’est vrai que c’est très rare, mais ça arrive. Cela dit, cette chance ou cette malchance finit toujours par tourner, et une personne qui a connu ainsi une série de catastrophes voit tout d’un coup la situation revenir à la normale, avec seulement un pépin de temps en temps comme tout le monde. Et une autre personne qui n’a eu que de la chance jusqu’à présent peut tout aussi brutalement voir arriver une série de malchances. C’est alors assez dur, car une rafale de catastrophes peut ébranler notre moral, et même notre foi. Il est donc utile de prendre des forces, de se serrer les coudes, et de garder toute confiance en Dieu qui n’est jamais du côté du malheur, mais travaille comme il peut à arranger notre vie et à renforcer notre être.
  • Il peut arriver des catastrophes en série pour une cause réelle, pas seulement le hasard, mais pour une cause que nous ne connaissons pas. C’est ce qu’étudie la théorie mathématique du chaos, expliquant qu’il est possible qu’un minuscule battement d’aile d’un papillon en Amazonie provoque, dans une réaction en chaîne, une série de tornades à l’autre bout du monde. Là encore, ce n’est absolument pas notre faute, et ce n’est absolument pas contre nous. Et là encore, cela mérite la compassion, la solidarité, et appelle à l’étude scientifique afin de mieux nous en prémunir.

Ce que dit le Psaume 121

Le Psaume 121 nous dit :

  • que les accidents de la route (cailloux, brûlures du soleil) n’arrivent pas à cause de Dieu, mais qu’au contraire il nous accompagne pour nous aider à y faire face, à surmonter ;
  • ce psaume dit littéralement que « Dieu est en train de créer le ciel et la terre » : donc, oui, il existe encore du hasard dans ce monde, il existe encore du chaos, car ce monde est encore en évolution, en genèse. Certains traducteurs transforment ce texte du Psaume 121 en indiquant que Dieu « a créé le ciel et la terre », au passé accompli, mais ce n’est pas ce qui est écrit dans le texte (il y a un participe présent, exprimant une action permanente de Dieu), qui laisse ainsi bien place au hasard dans ce monde, et à l’action de Dieu qui continue, nous accompagnant pour le meilleur, pour faire face aux difficultés qui nous tombent dessus, parfois en rafale ;
  • cette action de Dieu est comme pour la création du monde, une puissance d’évolution formidable, mais dans une autre échelle de temps que la nôtre. C’est pourquoi Dieu ne peut pas tout résoudre dans le présent. Il n’est pas facile pour Dieu de faire tomber du pain sur la table d’un enfant qui meurt de faim ; c’est pourquoi il nous appelle à agir ;
  • ce psaume se termine en disant que Dieu nous gardera pour l’éternité : de toute façon, le malheur n’aura pas le dernier mot ;
  • et puis, dans ce psaume, nous sommes invités à regarder vers le haut, dans la louange et dans l’espérance. Déjà, c’est une transformation de notre regard vers ce qui est positif dans le réel, et vers ce qui est prometteur dans l’action continue du créateur dans ce monde et dans notre vie ;
  • enfin, ce psaume nous propose de passer de cette expérience personnelle de l’aide et de la création continue de Dieu dans le présent au service de notre prochain : le psaume passe à la deuxième personne du singulier, comme un témoignage, un geste et une parole que l’on adresse à une autre personne qui elle-même fait face à des difficultés dans sa vie. Ce Dieu qui m’est d’un grand secours, qui m’a aidé et soutenu, il t’accompagne aussi et il te gardera certainement, car toi aussi, évidemment, tu es son bien-aimé.

Il y a ainsi une façon de vivre les problèmes que nous avons rencontrés en devenant meilleur, en ayant plus de compassion pour ceux qui souffrent, en ayant plus de foi, de confiance en Dieu. Cela ne justifie pas le malheur, mais tant qu’à faire que cela soit arrivé, même d’un mal que Dieu ne veut pas, Dieu peut en faire un bien.

Cultiver le bonheur plutôt que craindre le malheur

C’est ce qu’affirme le Psaume 91, célébrant l’aide puissante de Dieu. Mais ne pensons pas que si nous subissons un malheur, ou même mille malheurs de suite, ce serait que Dieu nous l’aurait envoyé, ou qu’il nous aurait abandonnés. Dieu est fidèle, il n’abandonne aucune de ses créatures.

À l’inverse, la « chance », ou plutôt le bonheur, peut effectivement se cultiver. C’est ce que nous apprend Jésus de bien des façons.

  • Par sa première béatitude, par exemple : « Heureux ceux qui mendient l’Esprit, le Royaume de Dieu est à eux » (voir un court commentaire ici) : celui qui prend conscience qu’il a reçu un pouvoir créateur de vie bonne (l’Esprit de Dieu) prépare un meilleur avenir pour lui et autour de lui.
  • Par sa parabole du semeur, jetant des graines de vie dans l’humus de ce monde et de notre être. Cela semble dérisoire, une petite graine de vie bonne, mais cela peut se multiplier comme dans un épi de blé, et cela peut pousser aux dimensions d’un grand arbre.
  • Par l’appel de Jésus : « veillez et priez », car vous ne savez ni le jour ni l’heure — du malheur à combattre, de la belle opportunité à saisir, ou du coup de main à donner (Lu 10:33).

Dieu vous bénit et vous accompagne.

Par : pasteur Marc Pernot

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