Comment le multiple vient-il de l’Un ? Le philosophe Plotin et la foi chrétienne ?

Sculpture en marbre représentant possiblement le philosophe Plotin - Ostia Antica, Museo, vers 436 (wiki commons)

En réalité, Plotin a dû être bien mieux que cela, avec un nez, peut-être même des cheveux quand il était plus jeune.

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour monsieur le pasteur

Voilà une question que me pose mon neveu qui est en recherche de Dieu et je suis bien incapable de lui répondre. En cherchant je suis tombé sur votre site et j’espère que vous pourrez m’aider à lui donner satisfaction . Je vous joint ci-dessous sa question.
Je vous remercie de votre aide si c’est possible.
Que le Seigneur vous bénisse

J étudie toujours la physique quantique et je voulais, comme je t’en avais déjà parlé, te dire le texte de Plotin philosophe grec et que tu me diras à l’occasion ce que tu en penses:
« Comment le multiple vient-il de l’Un ? C’est que l’Un est partout car il n’y a pas d’endroit où il n’est pas. il remplit donc toute chose. Par conséquent il est multiple ou plutôt il est déjà toute chose car s’il n’était que partout il serait toutes les choses mais comme il est également nulle part, toutes les choses se produisent par lui, parce que tout en étant partout les choses sont néanmoins différentes de lui. Pourquoi dit-on qu’il n’est pas seulement partout mais ajoute-t-on qu’il est également nulle part? c’est parce qu’il doit être Un avant toutes choses et pour cela il faut qu’il remplisse tout et qu’il produise toute chose, sans être pour autant toutes les choses qu’il produit »

Je perçois ici Dieu le créateur. Peut être qu’ il y a des passages de la bible se rapportant à cette affirmation….


Réponse d’un pasteur :

Bonjour Madame

Bravo d’avoir ce beau dialogue avec votre neveu !

J’ai posé la question à un jeune professeur agrégé de philosophie qui de surcroit est théologien, voici ce qu’il m’a répondu :

Ce jeune homme n’est pas le premier à sentir la proximité de la philosophie de Plotin avec le judéo-christianisme. La proximité est d’ordre métaphysique, puisque l’Un est ce dont tout être procède. À ceci près que le Dieu chrétien est créateur, il fait le monde distinct de lui par un acte de sa volonté. L’Un, quant à lui, n’a pas de volonté propre, il n’entre pas en relation avec le monde, mais il engendre tout ce qui est par une dégradation de sa puissance propre. On passe donc de l’unité première de l’être à la multiplicité du sensible et de la matière par une sorte de dégradation et de perte d’unité. C’est ce qui permet à Plotin, dans ce texte, d’affirmer que l’Un est à la fois partout présent (car il est la source première de toute chose, et le principe d’unité qui permet de maintenir la cohérence du cosmos) et introuvable (car notre réalité est matérielle et donc déjà dégradée, multiple. Rien n’est parfaitement unifié dans notre monde).

Il y a également une proximité d’ordre moral, car le christianisme des premiers siècles s’est aussi inspiré de l’école néoplatonicienne de Plotin pour penser sa propre foi sur le modèle de la vie philosophique. Dans l’Antiquité, une doctrine philosophique n’est pas seulement une théorie mais un certain genre de vie: ascèse et exercices spirituels pour apprendre à se détourner de la matière sensible et pour se tourner vers l’Un, etc. Les chrétiens reprendront plusieurs de ces exercices, et même le mode de vie communautaire de ces écoles, qui donneront dans le christianisme l’ancêtre des monastères. Au passage, beaucoup d’éléments de la philosophie grecque sont passés dans « l’ADN » de la religion chrétienne.

S’il souhaite en apprendre plus sur ces sujets, je recommande Pierre Hadot, Qu’est ce que la philosophie antique ?

Kévin

Je rebondis sur ce que dit Kévin (grand grand merci à lui :-). Il me semble essentiel, effectivement, de considérer l’Un comme une personne, ayant une volonté bonne, une volonté créatrice. Pour deux raisons (au moins) :

  1. Penser Dieu comme une personne encourage à la prier, à s’adresser à elle en la tutoyant comme une personne en qui l’on a confiance. Or, ce type de prières est effectivement très fécond et stimulant. Cela encourage à être en dialogue, à vivre dans une communauté de paroles prononcées et écoutées pour en tenir compte. Alors, la multiplicité n’est pas un éparpillement, mais comme des membres différents d’un même corps, la différence étant alors une richesse.
  2. Penser Dieu comme une personne ayant une volonté propre nous encourage à penser la personne humaine comme une personne individuelle ayant un point de vue propre, des projets créateurs. Et cela aussi me semble être à la fois vrai, et stimulant, cela participe à nous créer comme un individu prenant sa vie en main, et se sentant concerné par le monde qui l’entoure pour y faire du bien.

Il est exact qu’appeler Dieu « L’Un » est à la base d’une confession de foi essentielle dans la Bible hébraïque, reprise par Jésus : « écoute Israël, YHWH notre Dieu, YHWH est Un » (Deutéronome 6:4). Sachant que YWHW, le nom de Dieu, est construit sur le verbe être et qui est traduit par Jean (qui s’y connaissait) par « j’étais/je suis/je viens ». C’est donc l’être, et la source de l’être, et il est l’Un, la source de l’unité, celui qui réconcilie. Cette confession de foi est intéressante, cela veut dire que Dieu est à la fois l’être et qu’il est aussi créateur (comme le suggère le mot « Dieu », EL en hébreu). Cela nous invite à penser Dieu à la fois comme tendresse et pardon (toujours et encore source d’être) et fort, ayant une volonté (EL). Ce passage nous invite ensuite à aimer ce Dieu/YHWH, c’est à dire à avoir une relation de respect et de collaboration avec lui. Jésus cite ce passage en Marc 12:29 tout en ajoutant qu’il est bien d’aimer ce Dieu/YHWH avec intelligence, ce que fait manifestement votre neveu. Et c’est tout à fait excellent.

Dieu vous bénit et vous accompagne, tous les deux.

par : pasteur Marc Pernot

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