Je m’interroge depuis toujours sur notre devenir post mortem

Par : pasteur Marc Pernot

avions laissant une trace dans le ciel - Image: 'The Red Arrows' by William Warby  https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/ http://www.flickr.com/photos/26782864@N00/3633166970

Question d’un visiteur :

Monsieur le Pasteur,

Je m’interroge depuis toujours sur notre devenir post mortem, un sujet soigneusement éludé par les prédicateurs d’aujourd’hui.

Mon hypothèse I

Avec son âme liée à lui (monisme), le mort serait en attente de la Résurrection et du Jugement dernier (Mt 25:31 ; Jn 6 :40; Ap 20).

  • Son corps, enseveli ou en cendres, ne serait plus rien ; il ne flotterait pas en esprit dissocié du corps (dualisme) – mais demeurerait en souvenir dans les cœurs.
  • Le défunt ne communiquerait pas, on ne pourrait pas lui « parler » ; il ne serait pas encore « au Ciel » ; sa tombe serait « vide ».
  • Le sort du défunt serait scellé entre les mains de Dieu et on ne saurait prier pour lui. Les liturgies et rituels pour le repos de l’âme du défunt ne seraient pas d’inspiration chrétienne réformée (cf. I Thess. 4 : 16-17 ; aussi: Jean-Pierre Menu : Les services funèbres, thèse de licence en théologie, Genève 1967 ; Philippe Henri Menoud : Le sort des trépassés d’après le Nouveau Testament (1945) et Oscar Cullmann, Immortalité de l’âme ou résurrection des morts ? Le témoignage du Nouveau Testament (1956), cités par Laurent Gagnebin in : J’ai peur de la mort, éd. Van Dieren Paris 2016 pp.33 et 39).

Mon hypothèse II

Un autre courant protestant, issu de la tradition catholique médiévale fondée sur des sources différentes, admet un double jugement (duplex iudicium – cf. Lc 16 :22 – Lazare qui était retourné dans le sein d’Abraham; Luc 23 :43 – Jésus au bon larron «Tu seras aujourd’hui avec moi dans le Paradis »).

  • C’est le jugement « particulier » où Dieu enverrait l’âme au paradis ou la précipiterait aux enfers (ou au purgatoire catholique, la « salle d’attente » des messes payantes pro defunctis).
  • Le jugement « particulier » précèderait le Jugement dernier par le Christ à la fin des temps après la résurrection des corps.
  • Cette théorie me semble contenir une contradiction : le défunt pécheur risque d’être immédiatement condamné à la mort éternelle, mais il se verrait offrir à la fin des temps une sorte de « deuxième chance » (appel ou cassation ?) lors du Jugement dernier.
  • Voir aussi Jn 5 :2 8-29 : la vie éternelle décidée d’emblée par Dieu le Père pour ceux qui auront fait le bien ; pour les autres : renvoi en « jugement » du Christ.

Moi je n’en sais rien ; je penche pour la première hypothèse, mais ne suis pas du tout pressé de le savoir d’expérience…

Qu’en pensez-vous ?

Veuillez agréer, Monsieur le Pasteur, mes respectueuses salutations.

Réponse d’un pasteur :

Cher Monsieur

Bravo pour cette recherche, bien certainement plus importante qu’il semble car ce n’est pas seulement des hypothèses concernant la vie future mais certainement la vie présente. En effet, les deux sont très liés, à mon avis. Car en ce qui concerne la vie future, nul ne peut en réalité en savoir grand chose d’autre que des hypothèses, et ne pouvons de toute façon pas saisir ce que cela pourrait être. Sur quoi se fondent notre réflexion dans ce domaine ? C’est principalement sur une extrapolation de ce qui nous apparaît avoir un poids, une valeur plus ou moins grande pour nous dans la vie en ce monde, dans nos attachements. C’est pourquoi cette réflexion est si importante pour notre vie présente, en concentrant noter attention sur ce qui est le plus important pour nous. Si cela améliore nos conditions de vie dans l’au-delà, tant mieux, mais de toute façon cela améliorera notre façon d’être, notre conscience de la vie présente.

A la condition toutefois 1) de ne pas négliger notre dimension corporelle si importante aussi pour vivre en ce monde, ce qui n’est vraisemblablement pas le cas pour la vie future. C’est pourquoi la Bible ose ne pas tellement creuser cette question de la vie future, à cause de ce risque à mon avis. Et 2) à condition d’éviter cet autre risque qui consisterait à vivre aujourd’hui en étant concentré sur la question de la vie future, nous dé-préoccupant de la question essentielle pour ce temps que nous vivons : la qualité de notre façon d’être et de vivre en ce temps qui est le nôtre aujourd’hui. Mais une fois ces deux écueils pris en compte, il me semble très utile de se pencher sur cette question.

Vos hypothèses sont intéressantes. Elles ont néanmoins un défaut qui me semble dirimant, c’est de concevoir le jugement comme une sélection des individus. Vous qui avez particulièrement affiné la question de la justice, sans doute avec des cas fort complexes, même quand il est possible de dire que telle personne a été coupable d’un acte criminel, il est en général exagéré de dire qu’il ne reste pas d’une certaine façon quelque humanité dans cette personne. J’ai été aumônier des prisons pendant 7 ans, et j’ai rencontré bien des hommes coupables d’actes monstrueux, et pourtant lors d’entretiens ou en petit groupe autour de la Bible, j’ai rencontré des hommes. Des hommes qui essayent de vivre, qui espèrent et qui aiment. La réalité de l’humain est bien riche et complexe, et pourtant est rassemblée dans une seule et même personne. Bien sûr c’est un cas extrême, mais cette capacité à aimer une personne malgré ses ambiguïtés, ses ombres et ses lumières, c’est une expérience de touts les jours pour nous. C’est uniquement à ce prix que nous pouvons aimer un conjoint, un ami, nos parents ou nos enfants. Ce jugement qui permet de garder nos attachements est fait de lucidité et de miséricorde. En extrapolant cette qualité de relation, qualité essentielle pour vivre, le jugement de Dieu n’est pas une sélection des personnes mais traverse chaque personne, gardant sa personnalité profonde dans ce qu’elle a de meilleur, personnalité en partie construite par sa vie et ses rencontres, ses propres attachements. De nombreux textes bibliques parlent en réalité du jugement de Dieu de cette façon, si l’on y prend garde, en particulier dans les images qui servent à l’exprimer : celle d’une moisson et d’un vannage, celle d’une vendange et du pressoir, celle du feu purifiant un minerai d’or. C’est vrai qu’il existe également des textes qui parlent de jugement en terme de sélection des justes et d’élimination des méchants, mais alors il est souvent flagrant que le portrait du juste et du méchant sont des archétypes, des caricatures, et que toute personne est à la fois le juste et le méchant de cette parabole. A propos de Matthieu 25 que vous citez, j’ai donné une prédication (ici).

Nous pouvons alors, compte tenu des ces prémisses top longues, j’en suis désolé, en venir à vos hypothèses.

A commencer par votre conclusion « (je) ne suis pas du tout pressé de le savoir d’expérience » : excellent, et c’est bien ainsi qu’il convient d’examiner cela (comme souligné dans ma 2e prémisse).

  • « Le sort du défunt serait scellé entre les mains de Dieu et on ne saurait prier pour lui. » c’est un point important, à mon avis. Principalement pour une question de théologie : car Dieu est un juste juge, quel que soit notre façon de concevoir son jugement. Dieu n’est pas à séduire, ni à soudoyer, ni à convaincre d’être un petit peu plus bienveillant. Dieu aime chacun de ses enfants, c’est ce qui fonde notre confiance en lui. La prière et autre sacrifices dans l’espoir d’arranger la situation de nos chers disparus est donc problématique. Par contre, il est possible, utile, fidèle de prier en pensant à une personne que l’on aime, qu’elle soit vivante ou morte en ce monde. Car cela nous permet de rechercher et de valoriser ce que cette personne a d’important pour nous, que le meilleur de ce que nous avons perçu dans son être s’incarne dans une certaine évolution de notre propre être. Dieu est alors conçu comme source d’éclairage et d’évolution permis par ce geste de prière.
  • « le mort serait en attente de la Résurrection et du Jugement dernier » : il convient de lire cela métaphoriquement, à mon avis. Au point de vue concret : hors de la matière, hors de cet univers matériel, je ne suis pas certain que l’on puisse parler de temps, et donc d’attente au sens que cela peut avoir pour nous ici. D’autres passages montrent que nous sommes en partie déjà dans « le Royaume de Dieu », déjà dans la vie éternelle. Ce jugement de Dieu (qui est donc un service, une purification salutaire) serait donc à recevoir maintenant. Et oui : ce qui est mort en nous actuellement est en attente de résurrection. D’ailleurs ce mot de « résurrection » fait penser à un retour à la vie alors que ce serait plus une surrection qu’une re-surrection car les termes grecs traduit par ce mot religieux sont des mots très usuels : se lever ou s’éveiller. La question est d’être vivant maintenant, d’une vie plus abondante, plus profonde et vraie. Ce qui est profondément vivant restant vivant même au delà de la mort du corps. (voir par exemple Jean 11:25-26).
  • « Le corps du mort, enseveli ou en cendres, ne serait plus rien ; il ne flotterait pas en esprit dissocié du corps – mais demeurerait en souvenir dans les cœurs. » Je suis tout à fait d’accord avec cela. En tout cas pour le mort lui-même, il n’est plus son corps alors que de notre vivant nous sommes ce corps. Nous ne sommes pas un corps habité par une âme, ni une âme revêtue d’un corps mais un corps vivant et spirituel. Mais après la mort, le corps sans vie n’est que de la matière, il n’est plus la personne. C’est important de le noter, d’essayer de le saisir. Cela n’empêche pas d’avoir le droit, bien sûr que certaines personnes soient attachées à une tombe comportant des restes de ce corps pour se recueillir et penser à cette personne qu’ils aiment. Personnellement, ce n’est pas mon cas, mais chacun sa sensibilité. Mais oui, à mon avis « sa tombe serait « vide » », elle est au plus comme une photo de cette personne, un support matériel aidant éventuellement à se souvenir du passé.
  • « Le défunt ne communiquerait pas, on ne pourrait pas lui « parler » » cela me semble un point important, et sain, dans le deuil.
  • « il ne serait pas encore « au Ciel » » comme je l’écrivais plus haut, je pense que nous sommes (tous) à la fois sur terre et au ciel. C’est l’extraordinaire richesse de la personne humaine, une tension (car c’en est une) féconde.
  • « Les liturgies et rituels pour le repos de l’âme du défunt ne seraient pas d’inspiration chrétienne réformée » : certes. Mais cela n’empêche pas. C’est anthropologique : depuis que l’humain n’est plus seulement une sorte de singe, ce passage de la mort, mais encore la naissance sont marquées par des rites afin de marquer ce que ces événements sont extraordinaires et nous dépassent (s’ajoutent l’adolescence et la conjugalité ?). Ces rites remontent donc à l’aube de l’humanité dans les deux races humaines : le Sapiens et le Néandertal. Cela ne me semble pas dévalorisant, au contraire, mais demande à être travaillé pour être conforme à ce que l’on pense juste et utile. Ces rites ont été « évangélisé » et demandent sans doute à l’être encore. Dans le cadre de la théologie protestante, centrée sur la grâce de Dieu, il n’est donc pas question de rituels pour le repos du défunt, mais d’un culte permettant d’entourer ses proches dans le deuil et de commencer à prier Dieu dans la louange pour ce que cette personne a d’extraordinaire pour nous. Cela est souvent bien favorable. Mais certaines personnes peuvent ne pas avoir besoin de cela, voire être gênées par cela, et doit être à mon avis entendu.
  • L’idée d’un second jugement, en cassation ou après probation me semble être un effort, un petit peu désespéré, de mettre un petit peu de progressivité dans le jugement de Dieu, quand il est compris comme une sélection des justes (pour une éternité de délices) et des réprouvés (pour une éternité de tortures – quel dieu sympathique est-ce là !). Cela offre aussi certains avantage pour l’économie d’une église : la pédagogie de la carotte et du bâton (ici exacerbée) est redoutablement efficace, permettant ici de bien dresser les fidèles. Cette théorie est assez utile aussi pour transformer la peine des personnes dans le deuil et leur amour pour le défunt en espèces sonnantes et trébuchantes.
  • Je pense que la mort est en réalité bien plus simple et naturelle que cela. Mais comme vous dites : ne soyons pas pressés. D’abord parce que ce serait injurier la vie elle-même. Mais aussi parce que la vie suivante comporte aussi ses efforts pour la vivre.

Bien cordialement.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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