Garçon, je me sens attiré par les hommes, j’ai peur de perdre l’amour de Dieu

Par : pasteur Marc Pernot

Extrait de "Lîle mystérieuse" de Tintin par Hergé : Philippulus le prophète menaçant

Question d’un visiteur :

Bonjour Monsieur,

Je me permets de vous écrire, car je suis psychothérapeute et accompagne actuellement un jeune homme de 16 ans qui est pétrifié par l’angoisse. Il se sent un intérêt croissant pour les hommes, mais est terrifié à l’idée de perdre l’amour de Dieu et de finir en enfer. Il m’a dit récemment se sentir déchiré entre le respect de sa foi et le respect de sa personne. Je le sais en souffrance et aimerais l’aider. Néanmoins, je manque de ressources pour ce faire. Votre site me semble de nature à alimenter une réflexion plus ouverte, plus souple et déculpabilisante, réconciliant sa foi et sa personne.

Ce jeune se sent aujourd’hui coupable d’être ce qu’il est et cela me semble très dur à vivre pour lui. Comment, selon vous, serait-il adéquat d’accompagner ce jeune ? Auriez-vous des pistes à me suggérer ? La lecture de certains passages de la Bible, des ouvrages de référence ?

Merci d’avance pour votre réponse.

Recevez, Monsieur, mes salutations les plus respectueuses.

Réponse d’un pasteur :

Cher Monsieur

Hélas ! Je suis désolé de la détresse de ce jeune homme et je vous suis reconnaissant de chercher à l’aider de la meilleure des façons : non pas en le poussant à perdre la foi mais en cherchant à le réconcilier avec elle. Et vous avez raison, c’est tout à fait possible.

Je suppose que sa famille ou lui-même sont dans une église réactionnaire, du genre catho tradi ou protestante « évangélique ». La plupart des chrétiens et du clergé de ces églises ont ce genre d’opinion sur l’homosexualité. Ils ne pensent pas à mal, cherchent le meilleur (en général), mais ils ne se rendent pas compte que cette opinion fait effectivement de terribles traumatismes chez des personnes, et que ce genre de conviction théologique fait de vrais morts par milliers.

À mon avis, il serait bon pour lui qu’il change d’église. Ce n’est pas forcément facile car cela risque de poser à court terme un problème supplémentaire vis à vis de sa famille et de ses amis. Souvent ce genre d’église st très communautaire, soudée. Ce n’est pas facile non plus car dans ce genre de communauté, le discours quotidien vise à identifier le discours de l’église avec la vérité de Dieu lui-même. Mais à mon avis, il serait vital néanmoins pour ce garçon qu’il change d’église car elle est pour lui maltraitante. C’est dangereux pour lui de vivre ce grand écart entre sa foi et ce qu’il est. Il existe bien des églises qui sont « inclusives », ou au moins des églises ou des paroisses qui, même si elles ne s’affichent pas publiquement ainsi, le sont dans les faits.

Plutôt que d’abandonner sa foi, il est bon de la redéfinir. En particulier de distinguer entre Dieu et l’église. Entre la foi (la recherche de Dieu) et les les croyances (toujours relatives et faites pour évoluer). Il me semble utile de désacraliser l’église et ses bons apôtres, remettre toute cette institution à sa place comme une simple salle de musculation au service (normalement) du développement de la personne humaine… Il me semble favorable de remettre au centre l’amour infini de Dieu, sa tendresse radicale pour lui, pour ce qu’il est, sans condition. Il n’y a pas de terreur à avoir, juste la confiance. Dieu le connaît et il l’aime tel qu’il est, et rien de coupera cet amour.

 

Il faudrait à mon avis l’encourager à rejoindre un groupe de chrétiens homosexuels (et hétéro gay-friendly) qui aideront aussi ce jeune homme à réconcilier sa foi et ce qu’il est.  Car beaucoup ont traversé ce qu’il traverse. Ils lui indiqueront des prêtres et des pasteurs qui ont une autre opinion théologique, biblique et spirituelle vis à vis de l’homosexualité. Ce n’est absolument pas un péché, ce n’est absolument pas contre nature ou anormal, c’est seulement minoritaire et ce qu’il subit dans son milieu est comparable à ce que peuvent subir un albinos dans certaines tribus préhistoriques.

Enfin, si vous le désiriez vous pouvez lui transmettre ce texte qui est magnifiquement écrit par ma collègue la rabbin Delphine Horvilleur, publié dans Le Monde des religions en 2012 :

Puis-je lapider mon oncle ?
Peut-être avez-vous reçu, vous aussi, cette lettre très amusante qui a circulé sur internet ces derniers mois. Son auteur, qui n’est pas identifié, l’aurait adressé à l’origine à l’animatrice américaine d’un programme de radio, qui citait régulièrement la Bible (Lévitique 18) pour dénoncer l’homosexualité comme une « abomination ». En voici un extrait :

« Chère Madame,
Merci de nous informer si justement de la loi divine. (…) J’ai toutefois besoin de vos conseils au sujet d’autres éléments du texte biblique et de leur mise en pratique :
– Lorsque je brûle un bœuf sur l’autel comme sacrifice, je sais que c’est une odeur agréable pour l’Éternel (Lévitique 1, 9) mais mes voisins s’en plaignent. Dois-je les éradiquer ?
– J’aimerais vendre ma fille en esclavage, comme l’autorise Exode 21, 7. Comment savoir ce qui constitue un bon prix ?
– Je sais qu’aucun contact avec une femme en période menstruelle ne m’est autorisé (Lévitique 15). Le problème est : comment savoir ? J’ai essayé de demander aux femmes qui m’entourent mais la plupart d’entre elles s’en offusquent (…).
– Mon oncle a la fâcheuse habitude de jurer et de blasphémer souvent. Est-il vraiment nécessaire de demander à toute la ville de le lapider (Lévitique 24). Ne peut-on plutôt le brûler à une fête familiale privée comme nous le faisons lorsque quelqu’un couche avec un membre de sa famille ? (Lévitique 20).
Je sais que vous avez beaucoup étudié ces questions et je suis sûr que vous pourrez m’aider. Merci à vous de nous rappeler que la parole de Dieu est éternelle et inaltérable.
Signé : votre fan. »

Cette lettre pleine d’humour place efficacement les « littéralistes » face à leurs contradictions.

La démarche de ceux qui se parent du texte comme d’un argument absolu souffre constamment d’incohérence. Le sens premier d’un verset est parfois invoqué comme légitime pour justifier une norme sociale établie, un mode de vie, ou un statu quo politique. Mais il est réfuté sans discuter – quand il s’agit de juger anachroniques certaines lois et pratiques pourtant légales dans la Bible, ou même prescrites (peu de gens militent aujourd’hui pour la lapidation de la femme adultère ou la réhabilitation de l’esclavage…)

Le paradoxe de ces lectures littérales est donc que leurs partisans invoquent le texte ou le réfutent tour à tour, au nom du « c’est écrit » ou au contraire de la distance interprétative.

Quand certains aujourd’hui encore citent l’écrit indiscutable, il est utile de rappeler qu’un texte est sacré si l’on accepte que son message n’est pas clôturé par son sens premier, et si l’on se refuse à l’instrumentaliser, En cela, la lecture rigoureuse des sources religieuses est celle qui demande le plus de souplesse. Elle est aussi celle qui soulève les questions théologiques les plus complexes : Quels sont les versets dont nous percevons la vérité littérale comme intemporelle ? Quels sont ceux qui nous faut approcher plus humblement encore ?

Une lecture honnête consiste peut-être à ne jamais laisser la source être kidnappée par un a priori, à ne pas permettre au texte d’être réduit ni à l’un des sens, ni à l’indécence.

Delphine Horvilleur

Avec mes amitiés fraternelles

pasteur Marc Pernot

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