L’héritage, une source d’inégalité sans mérite particulier de l’héritier, a-t-il une justification théologique ?

Illustration : un enfant ouvrant un cadeau -  Image: 'Molly opening presents'  by timfilbert https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/  http://www.flickr.com/photos/54677546@N02/45823778174

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour
Est-ce que la transmission des biens par héritage, dont on peut penser qu’elle est une source d’inégalité sans mérite particulier de l’héritier, a une justification éthique et théologique ?

Réponse d’un pasteur :

Bonjour Monsieur

La notion d’héritage est effectivement quelque chose de très très biblique en ce qui concerne l’héritage spirituel,l’héritage de la bénédiction mais aussi de la vocation. Est-ce qu’il est alors possible d’en conclure que l’héritage matériel serait une bonne chose ? Pas nécessairement.

Premier point de cette enquête : est-ce que l’équité serait une notion particulèrement biblique ? Pas tellement, à mon avis. La vie n’est pas égale. Pourquoi Jésus reçoit une telle bénédiction divine d’être appelé à être le Messie, et pas moi ? Ce n’est pas égal. Pourquoi David est choisi comme roi et pas ses frères plus âgés ? Ce n’est pas égal ni juste. Pourquoi est-ce que Jésus choisi ces 12 hommes pour être apôtres et pas tel autre homme qui aurait été au moins aussi bien que Judas ? Pourquoi est-ce que je suis né dans un pays sympa, tempéré et en paix, n’ayant jamais connu la faim ni le handicap alors que tant d’autres de ma génération ont connu des épreuves terribles, sont nés dans des familles maltraitantes, ou sans système de santé…

Second point de l’enquête : est-ce que le fait que le fait de ne pas avoir de mérite particulier ferait qu’un avantage ne serait pas éthique ? Pas tellement, à mon avis, car sans cesse l’Evangile insiste sur « la grâce », c’est à dire que nous sommes aimés de Dieu indépendamment de tout mérite de notre part. Et dans sa prière du « Notre Père », Jésus nous invite à demander l’aide de Dieu pour ne plus être dans une logique de la dette (c’est ce que signifie en réalité le « pardonne-nous comme nous pardonnons »). Donc au contraire, le fait que l’héritage soit sans mérite le rend encore plus beau, dans l’optique de l’Evangile du Christ.

Donc, je dirais qu’au contraire : il est beau de recevoir avec simplicité tout don gratuit, que ce soit un héritage, le don d’un carré de chocolat ou le don de deux cents cinquante mil francs par un généreux bienfaiteur. Il est beau de le recevoir car le don gratuit et immérité est un signe de la grâce, cela grandit l’humanité, cela fait honneur à un des plus nobles sentiments : souvent l’amour (au sens biblique du terme : juste pour le bien de l’autre,ou pour le bien d’un projet qui nous tient à cœur et que l’on veut soutenir, par exemple en donnant à une fondation). Car les parents ou la tante d’Amérique qui lègue de l’argent aurait pu tout aussi bien vivre dans des palaces et se payer une voiture de luxe avec chauffeur pendant ses dernières années, ou tout donner pour les orphelins d’Haïti et ne rien nous laisser, et le comportement éthique est alors de ne pas se plaindre ni en vouloir même si la déception existe. Car là encore ce ne serait pas (ou pas forcément) un manque d’amour. C’est à analyser. Mais effectivement il peut là s’exprimer de la part du donateur comme du bénéficiaire un amour,un mépris, une préférence (et non pas seulement un projet particulier) et c’est souvent alors cela (la relation problématique) qui blesse bien plus que tout le reste. Mais même cela, il faut bien finir par arriver à cicatriser. L’aide de Dieu est alors souvent d’un grand grand secours, pour qui place sa douleur devant lui dans la prière.

Ensuite, la question se pose de ce que l’on fait après avoir reçu le cadeau. C’est là que se poursuit le caractère éthique, ou non, de l’héritage.
S’il manifeste un don gratuit, et donc un amour, cela appelle à mon avis d’abord à la gratitude. Afin que cet amour manifesté ainsi ne passe pas simplement comme un plaisir de quelques instants qu’il mais s’incarne en nous dans une qualité d’être, que cet amour désintéressé nous rende meilleur et vivant plus sous ce régime de la grâce. Cela demande de ruminer cette grâce reçue, encore et encore. Et c’est un doux devoir. Et cela peut induire précisément un certain usage du don, qui n’est alors pas utilisé dans l’égoïsme mais selon cette logique de faire circuler la grâce. Là encore, ce n’est pas un devoir, dès lors que l’héritage est donné pour que l’on en fasse ce que l’on veut. Si l’on le dilapide pour son seul plaisir de l’instant comme dans le fils prodigue dans la parabole de Jésus (Luc 15), c’est juste triste et tourné vers l’absurdité et un égoïsme qui ne rend pas la vie si belle, en réalité.
Si l’héritage est assorti d’une responsabilité comme de tenir la maison de famille, ou un don pour réaliser un projet, il y a un respect à avoir non seulement de la personne qui donne mais aussi un respect de soi-même. Le minimum est de faire ce que l’on s’est soi-même engagé de faire. Sinon, on ne s’engage pas, mais alors il ne fallait pas accepter le don, non ? La notion d’alliance est importante dans la Bible, ainsi que celle de fidélité à l’alliance. On peut rompre une alliance, cela peut arriver, mais cela doit alors être fait avec le maximum de respect, de loyauté possible. C’est par exemple le cas du divorce. Cela peut arriver que ce soit la moins mauvaise des solutions, il faut alors que ce soit fait avec un grand sens de la responsabilité et le plus humainement possible pour toutes les personnes impliquées (tout particulièrement les enfants éventuels mais aussi l’ex-conjoint). Je dirais que c’est un peu le même principe pour l’alliance contractée à l’occasion d’un héritage assorti d’une consigne d’utilisation. Il ne faut s’engager que si l’on pense pouvoir tenir. Vraiment. En ensuite tout faire pour y arriver. Et soi l’on y arrive pas, se détacher de la mission mais le plus respectueusement possible de l’engagement premier.
A priori, c’est ce que je répondrais à votre très belle et intelligente question. C’est vrai que la grâce, par définition, est injuste. Seulement : dans l’optique biblique elle appelle à une vocation personnelle. Comme tout don, à vrai dire. Comme le don d’être musicien, par exemple, cela appelle de faire quelque chose de ce don pour embellir la vie de ceux que l’on se sent amené à servir.

Peut-être voir ce que dit la parabole des talents que raconte Jésus (Mt 25:14-30). Il y est aussi question de dons inéquitable dont on fait ce que l’on veut. La parabole est ambiguë dan ce que symbolise le talent : c’est soit un don au sens de l’argent, soit du travail à faire. En réalité c’est les deux.

Il en est de même pour l’huile qui symbolise à la fois la bénédiction de Dieu et l’onction qui confère une vocation de serviteur en vue d’une mission.

Dieu vous bénisse

Bien amicalement

pasteur Marc Pernot, église protestante de Genève

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