J’aimerais apprendre à laisser mon jugement en suspens, sans rien affirmer, sans certitudes.

Paul tombé à terre sur le chemin de Damas - Michelangelo

La conversion, et même la résurrection de Paul sur le chemin de Damas, peint ici par Michelangelo.

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonsoir,
Une amie m’a conseillé de cultiver le doute pour sortir de mes certitudes (qui pour certaines d’entre elles étaient mortifères et psychotiques). J’ai écouté son conseil, il m’a semblé même très bon.
Depuis que je me suis convertie au christianisme, j’ai beaucoup de certitudes toute faites. Je pense qu’elles ne viennent pas de Dieu mais de mes propres défaillances. J’aimerais apprendre à laisser mon jugement en suspens, sans rien affirmer ; j’aimerais pratiquer une sorte d’ « ascèse du jugement », et ne plus m’installer dans telle ou telle certitude.
Il me semble que j’ai ces dernières années, idolâtré mes propres sentiments et mes propres idées au point de les confondre avec Dieu lui-même. Depuis que j’ai demandé pardon à Dieu de cette erreur, je me sens libérée : comme si le doute était une libération.
Je me sens attirée par le scepticisme car il m’apporte un grand apaisement et une plus grande liberté d’esprit également. Cependant, je continue à croire en Dieu – bien que ce soit presque équivalent à dire que je ne crois en rien, car je ne sais pas ce qu’est Dieu.
Est-il possible d’être sceptique et chrétien en même temps ou est-ce incompatible ? comment faire pour cultiver le doute ?
Quelles ouvrages me recommanderiez-vous en théologie apophatique ?
Le doute s’oppose-t-il à la foi ?

Merci d’avance pour votre réponse !

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Bravo pour cette belle interrogation.

Oui pour le doute, bien sûr. Mais pas pour laisser systématiquement, par principe, votre jugement en suspens. Cela me semble exagéré. Et bien dommage. Notre capacité à réfléchir, à nous faire notre propre opinion, à décider : c’est là une des plus grandes bénédictions donnée à l’humain par Dieu.

La pensée doit être comme une marche, cela demande le courage d’oser lever un pied et le projeter en avant, ce qui suppose la prise d’un certain courage, avant de le poser sur un endroit qui nous semble approprié. Si on garde sans cesse le pied en l’air on ira pas loin.

Il me semble plus juste d’oser porter un jugement sur une question, mais d’être prêt à le réviser s’il semblait que finalement ce jugement gagnerait à être révisé. Plutôt que de laisser le jugement en suspens indéfiniment, plutôt le rendre moins péremptoire: prendre un temps et des moyens raisonnables de réflexion avant de décider (ni trop ni trop peu), aimer cette décision sans pour autant la sacraliser (comme vous dites : ne pas les confondre avec Dieu lui-même, ce que font hélas bien des églises), garder à notre pensée un statut d’ébauche, de première approximation. Et avancer ainsi par tâtonnement, par itération, par amélioration progressives. Donc bravo sur la volonté de « ne plus m’installer dans telle ou telle certitude », c’est bien « installer » qui pose problème comme si notre sécurité, notre identité reposaient là dessus, ce qui est effectivement problématique. Mieux vaut marcher par la sincérité, par une recherche ardente, hardie, libre et confiante dans ce qui nous dépasse infiniment : l’amour irréductible de Dieu pour nous.

C’est ce que permet, il me semble, la foi chrétienne et ce socle essentiel qu’est le roc de l’amour inconditionnel de Dieu pour la personne, l’appel à avancer librement, en sincérité pour tracer notre propre chemin, et ce service après vente qu’est le fidèle accompagnement de Dieu sur notre route. J’aime tout particulièrement cette promesse, cette bénédiction donnée par Dieu à Jacob : « Voici, je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras… » (Genèse 28:15).

Donc oui à une certaine dose de scepticisme, une certaine dose d’agnosticisme, mais sans renoncer pour autant à penser quelque chose, à dire éventuellement quelque chose. C’est ce que me semblent faire une sensibilité religieuse multimillénaire des théologiens mystiques, qui font de la théologie tout en sachant et confessant que Dieu est et sera toujours au-delà de « Dieu » (au sens de ce que l’on peut dire de lui). C’est par exemple ce que disent des personnes comme Maître Eckhart ou l’auteur anonyme du « nuage de l’inconnaissance ». (voir cette prédication : « Paul fut relevé de terre, et ses yeux ayant été ouverts, il ne voyait rien… et ce « rien » était Dieu »).

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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1 réponse

  1. Cabane dit :

    Du temps de Newton, à peu près, est né chez les anglais (et ailleurs aussi – voyez Diderot, Cuvier, les Universalistes, les grands naturalistes, la naissance dela Chimie moderne,etc.) le culte de l’erreur. Il est certain que toute Vérité nous échappe. Face à cela, si nous voulons avancer, il est nécessaire de s’aventurer sur un chemin rempli d’erreurs de toutes sortes. Ce n’est qu’en les évitant que nous nous rapprocherpns d’une vérité, si partielle soit elle. Il est donc très important de se tromper et de le savoir, car reconnaître une erreur est faire preuve d’un esprit déjà élevé.

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