À propos du soi-disant conflit entre foi et raison, et de la liberté de chacun de réfléchir dans l’église ?

Un pion sur un échiquier, porte une petite couronne dorée - Image parklimkin de Pixabay

Se prendre pour le roi !

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour,

Merci pour toutes vos réponses éclairantes à toutes les personnes qui vous posent des questions, personnelles, théologiques et autres.

Une chose m’a frappé en discutant avec certaines personnes, ou en lisant des articles sur internet, concernant le soi-disant conflit entre foi et raison. Il semble qu’il y ait parfois confusion entre « connaissance » et « connaissance du bien et du mal ». Cette dernière n’est pas recommandée par les écritures, et l’Histoire nous a démontré pourquoi (croisades, pogroms, inquisition, etc.). Par contre, dire que nous avons à faire le choix entre foi et raison me semble complètement à côté de la plaque. Les Proverbes de la Bible, par exemple, font appel à la raison. Les lettres de Paul également. Jésus demande de réfléchir avant de se lancer « par la foi », en utilisant l’image de quelqu’un qui veut construire une tour sans réfléchir aux moyens disponibles. Etc.

Ce sont souvent les mêmes qui disent d’une part que nous avons à faire le choix entre foi et raison, et qui d’autre part sortent des versets de leur contexte, disent « Dieu m’a dit », font des raisonnements biaisés (du style « tiers exclu »), etc. J’ai en fait la nette impression que le monde actuel est en train de basculer dans le « moins de raison et plus d’arbitraire », et ces personnes qui devraient remettre les points sur les i ajoutent en fait de l’huile sur le feu.

Comment font les églises « raisonnables » face à ces mouvements irrationnels, qui empiètent sur le domaine de la foi avec des arguments réducteurs et séducteurs ?

Merci

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir cher Monsieur

Merci pour cette magnifique interrogation, utile, essentielle aujourd’hui.

L’idée que la « connaissance du bien et du mal » serait mauvaise, vient d’une certaine lecture du récit de Genèse 3. Il n’est pas immédiat de savoir ce que le texte entend par là et en quoi ce serait mauvais. Le péché (non pas « originel » mais plutôt fondamental, actuel dans nos vie) est de décider de manger de l’arbre interdit par Dieu, pourquoi Adam et Eve le font-ils ? Le récit montre que c’est parce qu’ils veulent être comme des dieux, et qu’un dieu fait selon son propre désir, pensent-ils. Ce n’est donc pas tant la connaissance qui serait mauvaise mais de se prendre soi-même et son petit désir de l’instant, pour Dieu. Le problème c’est que c’est faux, d’abord, et que cela pourrit notre rapport à Dieu, aux autres, au monde, à notre propre existence.
Effectivement, quand on lit dans sa propre existence les traces de ce désir d’être le centre de l’univers, nous prenons connaissance, en réalité, de la question du bien et du mal. Je pense. Et cela invite en réalité à aimer Dieu, notre prochain, nous même, le monde : en vérité. Et non pour seulement en profiter pour soi.

Mais ce texte ne dit pas du tout que Dieu ne voudrait pas que la personne humaine ait du discernement. Au contraire. La Bible et encore plus jésus-Christ travaille sans cesse à développer la capacité de réflexion de ses disciples, qu’ils réfléchissent par eux-même.

Je pense sincèrement que vous avez raison, il est flagrant que Jésus cherche à éveiller l’intelligence de ses interlocuteurs, avec des paraboles, des paroles provocantes (par exemple « ne résistez pas au méchant », « haïr son père, sa mère, son frère », et bien d’autres). C’est même à mon avis explicitement dans son programme quand il ajoute aux trois points du Shema Israël d’aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force » un quatrième point « aimer avec son intelligence ». Cela ne peut pas vouloir dire, à mon avis, le sacrifice de son intelligence, mais l’usage de son intelligence, comme il est question d’utiliser son cœur, sa force, sa dynamique dans l’exercice de son amour de Dieu. Voir cette prédication développant cette question.

Votre question me fait penser à ce chef d’œuvre de Dostoïevski qu’est un chapitre de son roman Les Frères Karamazov : un petit conte d’une vingtaine de pages appelé « Le grand inquisiteur ». Du coup, j’ai mis ce texte en ligne pour les amateurs de littérature, pour nous donner envie de lire ou relire Dostoievski, et pour alimenter cette question de la liberté de penser voulue par le Christ. Le grand inquisiteur souligne que les gens craignent la liberté, qu’elle ne leur convient pas, mais que pour les conduire à la vérité il faut utiliser des subterfuges.

Il me semble qu’il y a schématiquement deux conceptions, deux logiques possibles pour faire une communauté chrétienne :

  1. La première avec une frontière délimitant un intérieur (les membres du club, plus ou moins justes, mais sauvables) et l’extérieur (les infidèles, perdus à jamais). C’est ce que l’on retrouve par exemple dans le catholicisme traditionnel, l’évangélisme, mais aussi certains « libéraux » attachés à leur catalogue de doctrines aussi. La frontière est alors faite de dogmes, éventuellement de rites, de valeurs, de comportement. Il est aussi un rejet des autres, de l’extérieur considéré comme mauvais. Il est de bon ton de ne pas remettre en cause la frontière sacrée. Face à elle, l’intelligence doit s’effacer et cet effacement est considéré comme un acte de foi indispensable.
  2. La seconde avec un centre commun, et une libre recherche vers ce centre. C’est ce que l’on retrouve chez les chrétiens progressistes avec comme centre le Christ des évangiles. L’intelligence est l’outil de base à développer par chacun, et ne pas en user est infidèle, comme de ne pas respecter la démarche de l’autre.
    Pour plus de détails voir cet article.

Je ne pense pas qu’il faille chercher pourfendre, ni même polémiquer, face aux églises chrétiennes cherchant à limiter la réflexion personnelle de chacun dans les limites autorisées par les autorités. Chacun son style. Et certaines personnes ont un besoin de sécurité, de stabilité, d’identité… peut-être est-il bon que (pour un temps) ces personnes soient par des églises qui leur présentent des certitudes, des « vérités éternelles venant directement de Dieu lui-même », des pratiques à faire exactement pour faire partie du club des justes. Je ne sais pas.

La meilleur façon de promouvoir une foi libérante est de la pratiquer au mieux. Et de pratiquer cette recherche ouvertement, d’essayer de partager les outils permettant ceux qui le désireraient d’avancer plus librement.

C’est une façon de vivre l’église, de concevoir son service. C’est une façon de faire le culte, en particulier :

  • En donnant la première place à la lecture et à l’interprétation de la Bible. Avec une prédication travaillée, amenant à se poser des questions, à pousser nos limites. Que ce soit cela qui forme la plus grande partie du culte.
  • Mais, comme le dit le Grand Inquisiteur de DostoIevski, est-ce que cela arrange les chefs d’église qui veulent avoir leurs ouailles bien en main ? Et est-ce que la solution de facilité ne serait pas de donner aux gens ce qui en réalité est plus facile et plus sympa, plus confortable à vivre dans l’immédiat : plus de moments d’émotion, d’expérience sensorielle comme la communion, la musique, l’encens, le visuel avec de l’art et des croix, des gestes symboliques, des prières bien émouvantes ? Et d’achever d’endormir tout sens critique du fidèle avec une prédication bien courte, comprenant au maximum une seule idée déjà entendue mil fois (ou une paraphrase du texte biblique). Ce stratagème marche effectivement (quand c’est bien fait), cela plaît. Mais avec quel résultat, quels fruits attendus pour le fidèle ? Une émancipation ? Un approfondissement de la réflexion personnelle ? Une prière dans l’intime ? Ou : ne vous inquiétez de rien, on pense pour vous, laissez-vous seulement embarquer, Christ est là au cœur de l’église, au cœur du culte.

Notre mission n’est pas de penser à l’église pour l’église. Ce n’est qu’un outil.

Notre mission est de faire en sorte que l’église rende effectivement service aux personnes : dans le développement de leur liberté et de leur foi personnelle. Et telle qu’est faite la personne humaine, le travail de l’intelligence est une des clefs incontournables, la seconde est à mon avis la relation personnelle, intime, cœur à cœur avec Dieu, en confiance.

Ensuite, chaque citoyen fait ce qu’il veut. Bien entendu. Manquerait plus que cela !

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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1 réponse

  1. guay elisabeth dit :

    Merci.il serait intéressant que nos catéchumènes lisent ce texte! ….peut être reviendraient ils au culte après leur confirmation…

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