28 septembre 2019

Témoignages

Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski : le Christ a-t-il eu raison de nous donner la liberté ?

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Dans « Les Frères Karamazov », Dostoïevski imagine le Christ de retour à Séville, arrêté par le Grand Inquisiteur pour lui avoir légué le fardeau de la liberté. Ce conte interroge notre rapport à la foi, à l’autorité religieuse et à l’émancipation intérieure — un texte puisant offert à notre réflexion.


Ce texte est un chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre qu’est le roman « Les Frères Karamazov » de Fiodor Dostoïevski.

L’action se passe au XVIe siècle à Séville, en Espagne, au temps de la terrible Inquisition contre les hérétiques. Ivan Karamazov invente un conte mettant en scène le Christ revenant sur terre et la façon dont il est reçu. Le grand inquisiteur lui reproche d’avoir donné la liberté à la personne humaine. Selon lui, c’est nocif, et d’ailleurs les humains ne veulent pas de cette liberté qui leur fait peur. L’Église aurait ainsi corrigé l’œuvre du Christ en la fondant sur ce qui, seul, peut conduire les humains : le miracle, le mystère et l’autorité.

Je partage ce texte afin de nourrir une réflexion sur notre façon de vivre la foi chrétienne, personnellement et aussi dans la façon de vivre l’Église, de choisir son Église, de bâtir ensemble l’Église. Dans notre refus du moralisme (ce qui n’empêche pas d’avoir des valeurs). Certes, la liberté n’est pas toujours confortable, comme le soulève l’argument de l’inquisiteur, mais l’émancipation de chaque personne demeure le choix fondamental du Christ.

Ce texte de Dostoïevski cite un passage de l’Évangile où Jésus est tenté de mettre son existence au profit de lui-même, voir ci-dessous, au cas où vous ne le connaîtriez pas : Matthieu 4:1-11.

Par : pasteur Marc Pernot

À lire aussi : Sur le sens théologique et spirituel de la notion de Christ – Messie – Oint, voir l’article dédié dans notre Petit Dictionnaire de Théologie.

 

Le Grand Inquisiteur

(dans l’extrait ci-dessous, je n’ai conservé que le conte lui-même)

Le retour du Christ à Séville

Quinze siècles se sont écoulés depuis qu’il a promis de revenir dans son royaume, depuis que son prophète a écrit : « Je reviendrai bientôt ; quant au jour et à l’heure, le Fils même ne les connaît pas, mais seulement mon Père qui est aux cieux » (Matthieu 24 :36). L’humanité l’attend avec une foi plus ardente encore, car quinze siècles ont passé depuis que le ciel a cessé de donner des gages à l’homme :

Crois ce que te dira ton cœur,
Les cieux ne donnent point de gages

Il est vrai que de nombreux miracles se produisaient alors : des saints accomplissaient des guérisons merveilleuses, la Reine des cieux visitait certains justes, à en croire leur biographie. Mais le diable ne sommeille pas ; l’humanité commença à douter de l’authenticité de ces prodiges. À ce moment naquit en Allemagne une terrible hérésie qui niait les miracles. La foi des fidèles ne fit que redoubler. Les larmes de l’humanité s’élèvent vers lui comme autrefois.

Mais voilà qu’il a voulu se montrer pour un instant au peuple souffrant et misérable, au peuple croupissant dans le péché, mais qui l’aime naïvement. L’action se passe à Séville, à l’époque la plus terrible de l’Inquisition. Dans sa miséricorde infinie, il revient parmi les hommes sous la forme qu’il avait durant les trois ans de sa vie publique. Le voici qui descend vers les rues brûlantes de la ville.

Attiré par une force irrésistible, le peuple se presse sur son passage. Silencieux, il passe au milieu de la foule avec un sourire d’infinie compassion. Son cœur est embrasé d’amour, ses yeux dégagent la lumière. Un vieillard, aveugle depuis son enfance, s’écrie : « Seigneur, guéris-moi, et je te verrai. » Une écaille tombe de ses yeux et l’aveugle voit. Le peuple verse des larmes de joie.

Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment où l’on apporte le cercueil d’une fillette de sept ans. La mère s’écrie : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » Il la contemple avec pitié et prononce : « Talitha koumi », et la jeune fille se leva (Matthieu 9:25). Dans la foule, on est troublé, on crie, on pleure.

MORENO GONZÁLEZ, MATÍAS Copyright de l'image © Museo Nacional del Prado

Juan Pardo de Tavera, inquisiteur général de l’Espagne à partir de 1539 – copie d’un Greco

L’arrestation par le Grand Inquisiteur

À ce moment passe sur la place le cardinal grand inquisiteur. C’est un grand vieillard presque nonagénaire. Il a tout vu, la résurrection de la fillette, et son visage s’est assombri. Il le désigne du doigt et ordonne aux gardes de le saisir. On conduit le Prisonnier au sombre bâtiment du Saint-Office.

La nuit venue, la porte de fer du cachot s’ouvre et le grand inquisiteur paraît. S’adressant au prisonnier, il déclare : « Je ne le sais que trop, tu n’as pas le droit d’ajouter un mot à ce que tu as dit jadis. Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Demain je te condamnerai et tu seras brûlé comme le pire des hérétiques. »

Le poids de la liberté et les trois tentations

L’inquisiteur poursuit sa critique : « N’as-tu pas dit bien souvent : “Je veux vous rendre libres.” Eh bien ! Tu les as vus, les hommes “libres”. Nous avons enfin achevé cette œuvre en ton nom. Jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu’à présent, et pourtant, leur liberté, ils l’ont humblement déposée à nos pieds. »

Faisant référence aux tentations dans le désert, l’inquisiteur analyse les trois questions posées par l’Esprit du néant. La première concerne le pain terrestre : l’homme ne supporte pas la liberté et préfère échanger son indépendance contre de la nourriture et de la sécurité. En refusant de transformer les pierres en pain, le Christ a imposé un fardeau trop lourd à l’humanité faible.

La deuxième tentation concerne le miracle et le besoin de se soumettre à une autorité indiscutable. Au lieu d’apporter des certitudes simples, le Christ a laissé l’homme dans l’angoisse du libre arbitre. L’Église, selon l’inquisiteur, a dû corriger cette œuvre en s’appuyant sur le miracle, le mystère et l’autorité pour apporter la paix aux masses.

Enfin, la troisième tentation touche au glaive de César et à l’unification universelle. L’inquisiteur assume pleinement d’avoir pris le pouvoir temporel pour offrir un bonheur terrestre et soulager les consciences, quitte à mentir au nom du Christ.

La réponse silencieuse du Christ

L’inquisiteur se tait, attendant une réplique. Le Captif l’a écouté tout le temps en le fixant d’un regard calme, décidé à ne pas répondre. Tout à coup, le Prisonnier s’approche en silence et baise les lèvres exsangues du vieillard. C’est toute sa réponse. Le vieillard tressaille, ouvre la porte et lui dit : « Va-t’en et ne reviens plus… plus jamais ! » Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville.

Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1880), traduction par Henri Mongault. NRF, 1935 – Wikisource

Dostoïevski - wikicommons

Matthieu 4 :1-11

Jésus fut conduit dans le désert par l’Esprit pour y être mis à l’épreuve par le diable. 2Après avoir passé quarante jours et quarante nuits sans manger, Jésus eut faim. 3Le diable, le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à ces pierres de se changer en pains. » 4Mais Jésus répondit : « L’Écriture déclare : “L’être humain ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.” »

5Le diable l’emmena jusqu’à Jérusalem, la ville sainte, le plaça au sommet du temple 6et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car l’Écriture déclare : “Dieu donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte pas de pierre.” » 7Jésus lui dit : « L’Écriture déclare aussi : “Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.” »

8Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde et leur splendeur, 9et lui dit : « Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour m’adorer. » 10Alors Jésus lui dit : « Va-t’en, satan ! Car l’Écriture déclare : “Adore le Seigneur ton Dieu et ne rends de culte qu’à lui seul.” » 11À ce moment-là, le diable laissa Jésus. Des anges vinrent auprès de lui et le servaient.


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En écho à ce texte :

5 Commentaires

  1. Christine1708 dit :

    J AVAIS DEJA LU CE TEXTE ILY A QUELQUES ANNEE
    LE RELIRE AUJOURD HUI MILLUMINE ENCORE PLUS COMPTE TENU DES EVENEMENTS ACTUELS
    MERCI ENORMEMENT

  2. Linus Fedora dit :

    Bonjour,

    merci pour ce texte !

    L’analyse sociale de Fédor Dostoïevski me paraît très subtile et il me semble pertinente au regard de l’histoire du XXème siècle par exemple. Il lui manque peut-être toutefois quelques éléments de solution en dehors du diagnostic sombre et pessimiste.

    Mais l’ensemble du récit tombe si l’on pose par principe (dogmatique ou scientifique) l’inexistence des miracles, en ne conservant que la seule transcendance de Dieu vers la partie métaphysique des humains, qui ensuite irradie éventuellement leur partie physique. Dans ce cas, les trois tentations de Jésus au désert n’ont pu avoir lieu telles quelles, car cela supposerait un être autre que Dieu qui soit transcendant, et en fait une sorte de dythéisme Dieu versus Satan, un peu comme les mazdéens puis les zoroastristes sauf erreur de ma part.
    Selon ce principe de non miracles, Jésus des évangiles ou de retour comme dans le roman, que l’on soit en christologie haute ou basse, trinitaire ou non trinitaire, n’effectue pas non plus de miracles, au sens où les lois physiques sont respectées par tous les acteurs.

    Après sur le fond, le commentaire des trois tentations symboliques reste assez pertinent il me semble : la satisfaction des besoins vitaux versus la liberté, le pouvoir pour le pouvoir plutôt que la recherche du bien universel et pour chacun…

    .

  3. Emma dit :

    Merci beaucoup pour cette réponse, vraiment intéressante, et pour tout votre blog en général.

    Bonne journée à vous !

  4. Emma dit :

    Bonsoir,
    J’ai une question au sujet du Grand Inquisiteur. Voici l’un des passages qui me questionnent :
    « Ton éminent prophète dit, dans sa vision symbolique, qu’il a vu tous les participants à la première résurrection et qu’il y en avait douze mille pour chaque tribu. Pour être si nombreux, ce devait être plus que des hommes, presque des dieux. Ils ont supporté ta croix et l’existence dans le désert, se nourrissant de sauterelles et de racines ; certes, tu peux être fier de ces enfants de la liberté, du libre amour, de leur sublime sacrifice en ton nom. Mais rappelle-toi, ils n’étaient que quelques milliers, et presque des dieux ; mais le reste ? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, s’ils n’ont pu supporter ce qu’endurent les forts ? L’âme faible est-elle coupable de ne pouvoir contenir des dons si terribles ? N’es-tu vraiment venu que pour les élus ? »

    Pourquoi ces « élus » (comme les appelle le Grand Inquisiteur) sont-ils si peu nombreux ? Il y a beaucoup de chrétiens qui ont cherché une foi plus libre et se sont éloignés de l’Eglise catholique, notamment les protestants. Est-ce que le Grand Inquisiteur considère que ces derniers ne se sont pas vraiment libérés ? la véritable liberté mène-t-elle nécessairement au désert ?

    Merci d’avance pour votre réponse !

    1. Marc Pernot dit :

      Chère Emma
      La Bible met en scène souvent :

      d’un côté des justes, qui ne sont parfois qu’un « petit reste », les élus de Dieu

      d’un autre côté des méchants, des pécheurs, les étrangers à l’alliance

      Chacune et chacun d’entre nous étant évidemment les deux à la fois.
      D’ailleurs c’est le sujet de l’alliance Noé et tous les vivants, Dieu assumant le fait que l’humain ne peut être parfait (Genèse 8:21)
      C’est ainsi que l’on peut lire bien des textes de la Bible, en comprenant que c’est en chacun que Dieu sépare le bien du mal, le bon du méchant. Par contre, oui, c’est l’attitude du grand inquisiteur est sectaire, il est dans cette horrible idée de sélection de quelques personnes plus performantes que d’autres. C’est une théologie contraire à l’amour de Dieu manifesté en Christ, et cette théologie inspire une façon d’être abominable dans le monde avec son prochain.

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