Quand on dit « je vais bien par la grâce de Dieu » est-ce que cela ne pose pas problème ?

Par : pasteur Marc Pernot

Une jeune femme saute en l'air de joie devant un paysage de montagnes - Photo by Ravi Bhardwaj on https://unsplash.com/photos/LEgwEaBVGMo

Question d’un visiteur :

À propos de l’article sur « le prix de la Grâce » de Bonhoeffer, merci pour cette réponse très édifiante.
Le thème de la grâce est en effet très délicat à aborder dans nos sociétés contemporaines où les nouvelles orientations de la foi chrétienne, surtout en Afrique – où il y a une tendance malsaine la spiritualisation de tous les réalités de la vie – prônent la démission du chrétien face à ses responsabilités. On entend par exemple des gens parler de grâce quand on leur pose des questions sur leur état de santé, sur leur vie. Ils disent par exemple: « je vais bien par la grâce de Dieu », ou encore, « par la grâce de Dieu j’ai réussi mon examen ». Ils le font en s’appuyant sur la Bible qui dit que tout est grâce. Cependant, la banalisation même de l’usage du mot « grâce » dans les discours ne traduit-elle pas finalement une mauvaise conception du prix de la grâce ? Est-ce évangélique de dire par exemple que se réveiller le matin est une grâce de Dieu ?
Je m’efforce souvent à dire à ceux qui le font qu’au vu du sacrifice consenti par le Christ pour nous sauver, l’on ne saurait réduire la grâce à de simples « banalités » telles que la santé, la réussite scolaire, le mariage et autre, surtout que la Bible nous dit de « chercher premièrement le royaume des cieux et sa justice.
J’aimerais avoir votre avis sur tout ceci, puisque j’ai du mal à faire passer autour de moi la haute estime que j’ai pour la grâce et qui d’après moi est l’une des bases même de l’évangile du salut.
Merci d’avance.

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Merci pour cette excellente remarque, interrogation.

Oui, hyper complètement d’accord avec vous : la grâce absolue et radicale de Dieu pour chaque personne est LA base même de l’Evangile du Christ. C’est par amour pour l’humanité pécheresse qu’il a été au bout de sa vocation, manifestant l’amour de Dieu même pour le pécheur, pour la plus perdue des brebis perdue. Et cela change complètement la perspective que nous avons sur Dieu, sur la vie humaine et sur la religion. Quand on y pense, quand on s’en imprègne, quand on le prie régulièrement, au jour le jour.

Il y a la grâce. Et il y a les grâces qui sont autant d’occasion de sourire à la vie.

Je pense que Dieu s’intéresse à tout de nous, et qu’il espère le meilleur pour nous dans les grandes et les petites choses de notre vie. Jésus dit que Dieu connaît même chaque cheveu de notre tête (ce qui ne veut pas dire que c’est lui qui les fait tomber ou qui pourrait les empêcher de tomber).

L’amour de Dieu est assez vaste pour s’occuper de toute la personne et de toutes les personnes. C’est pour notre vie entière que l’on peut remercier Dieu. Je le pense, et je le fais volontiers, car nous ne sommes pas un pur esprit, nous vivons dans un corps en ce monde et c’est aussi par notre existence en ce monde que nous vivons avec Dieu et grâce à Dieu, et que nous sommes heureux de petites choses de la vie, petites choses qui comptent aussi.

En même temps, votre interpellation me semble essentielle, il ne faudrait précisément pas en rester à cette dimension de notre existence, et remercier aussi, remercier principalement pour l’essentiel qui est le fait que nous soyons au bénéfice absolu de la grâce de Dieu : de cet amour qui nous saisit et qui nous gardera pour toujours, cette dignité radicale de notre personne, sans condition, quand nous sommes excellents et quand nous avons raté, remercier Dieu pour cette espérance qu’il place en nous. Cette grâce de Dieu, à ce niveau de l’être, est l’essentiel. Je suis d’accord avec vous, et c’est extrêmement important d’avoir régulièrement médité là dessus afin de mieux vivre ensuite les aléas de la vie et la rencontre avec les autres humains. Seulement, il n’est pas évident pas immédiat de penser à ce niveau de l’être, tellement nous nous noyons dans la vie quotidienne, ses soucis et ses joies, notre égoïsme et nos angoisses. C’est pourquoi, précisément, je trouve votre interpellation essentielle. Nous pouvons choisir de régulièrement revenir à cette méditation sur l’amour de Dieu radical, la grâce de Dieu, et nous ouvrir à la louange, à la gratitude envers Dieu. Et pour le Christ qui a effectivement manifesté cette grâce sur la croix. Et s’il nous est difficile de penser et de prier Dieu pour sa grâce, nous pouvons nous entraîner :

  1. Par la réflexion, la fréquentation des Evangiles, la méditation de ces évangiles, c’est pourquoi je mets sur ce site pas mal de ressources, versets médités (en général méditant la grâce de Dieu), prédications (plus fouillées).
  2. Par la prière, en partant des grâces de notre vie quotidienne, pour en venir à la grâce de Dieu.

Il y a une seconde réserve que vous soulevez et que je trouve aussi fort intéressante, mettant le doigt sur un réel danger théologique et éthique (c’est souvent lié) à dire « Grâce à Dieu je vais bien ». Vous dites qu’il y a un risque de démission du chrétien face à ses responsabilités. C’est vrai. Il y a aussi un risque d’orgueil ou de perte de foi ou de courage, ou pire : de faire perdre courage et foi à d’autres personnes.

En effet, quand on dit « grâce à Dieu je suis en bonne santé », ce n’est pas sans ambiguïtés, ni risques.
Car qu’est-ce que cela dit de rendre grâce à Dieu par exemple pour notre santé :

  1. en même temps cela reconnaît effectivement que Dieu est LA source de la vie, par grâce. Et que nous en sommes effectivement au bénéfice.
  2. en même temps il y a aussi une part de travail personnel : la personne qui prend soin de son corps a plus de chance d’être en bonne santé.
  3. en même temps il y a une part de chance, bien des maladies et des catastrophes frappant au hasard. Et pouvoir bénéficier des derniers perfectionnements de la médecine n’est pas donné à tout le monde, et une personne qui a la chance d’être née dans un pays qui offre cela à tous ses habitants est une vraie chance. Ce n’est pas par manque de grâce de Dieu que certains sont malades et sans soins.

Je vois donc le problème que vous indiquez.

Le point n°2 n’est pas, mais pas du tout, à oublier. Nous sommes appelés à agir dans le bon sens. C’est d’ailleurs pour nous appeler à cela au nous prions avec Jésus « Notre Père que ta volonté soit faite sur terre », c’est un appel à agir pour que ce soit un peu plus le cas, et c’est un rappel pour nous dire que ce n’est pas toujours le cas, et qu’il n’est pas juste de penser la maladie, les sécheresses et les inondations comme étant dans la volonté de Dieu. Ce point N°2 est aussi un appel à se serrer les coudes, car nous ne pouvons pas tout tout seul et qu’en équipe c’est plus sympa et plus efficace – parfois-, car nous sommes tous sur la même barque, et que certains n’ont pas autant de force que nous.

Le point n°3 n’est pas à oublier. Car il y a un risque d’orgueil et se disant favorisé par Dieu par rapport à d’autres. Non : Dieu ne fait pas de favoritisme et il aime tout le monde autant. Le risque en oubliant de point n°3 est qu’une personne qui est pauvre et en mauvaise santé se sente rejetée par Dieu parce qu’elle entend une autre personne dire « grâce à Dieu je suis en bonne santé, et j’ai bien à manger ». Quand on s’est habitué à voir Dieu directement derrière ce qui va bien, on a une idée d’un Dieu tout puissant et magicien qui tire les ficelles de toute chose dans la vie : santé, météo, opportunités de travail, réussite aux examens, rencontres amoureuses, gain au loto… Le problème c’est que ce n’est pas vrai, que Dieu travaille à une autre niveau que cela, et que quand on pense Dieu comme cela, bien des personnes perdent la foi en Dieu au moment précis où une catastrophe leur tombe dessus, précisément donc au moment où Dieu aurait été d’un grand secours. Moment où il aurait été essentiel d’être nourri de la grâce de Dieu, nous disant que Dieu n’est pas contre nous mais avec nous et pour nous dans ces moments difficiles.

Il serait dommage d’oublier le point n°1. Quand même? Car Dieu est vraiment la source de la vie, du mouvement, et de l’être (comme le dit l’apôtre Paul). Quand on regarde une œuvre d’art ou que l’on écoute une musique qui nous émeut, ce n’est pas Dieu qui a peint le tableau ou composé la musique, il n’a pas dicté à Bach sa partition, et tout le monde n’a pas la chance d’avoir vu ce tableau et écoute cette musique. Mais la possibilité même d’être sensible à la beauté vient de Dieu. Et il est bon d’en rendre grâce. Et quand on mange du pain, ce n’est pas Dieu qui l’a mis sur ma table et qui a oublié d’en mettre sur la table de l’enfant qui meurt de faim, mais la possibilité même de s’organiser en société, de faire pousser du blé, que des levures existent et que nosu ayons appris à les utiliser pour aérer la pâte, que l’usage du feu soit possible, que les générations précédentes aient appris à le maîtriser, que nous soyons équipés pour assimiler le pain et que cela nous donne de l’énergie pour vivre, penser et agir… l’ensemble de cela est un tel miracle que l’on peut remercier Dieu pour cette petite chose si simple et concrète qu’on oublie qu’elle est un miracle, qu’on oublie de penser à tous ceux qui ont agi pour que ce miracle m’arrive. Que je fasse quelque chose de ce miracle dont je bénéficie, en pensée, en prière et en acte. Et que je n’oublie pas ceux qui n’ont pas eu de pain à manger aujourd’hui.

Pour cela, il est fort utile de prier pour rendre grâces, même pour les petites grâces. A condition, donc se savoir ce que l’on fait en rendant grâce, y avoir pensé. Rendre grâce à Dieu pour sa santé, pour son travail, son logement, pour la santé, pour la paix dans son pays. Laisser jaillir cette joie de notre cœur et y associer Dieu. C’est une façon de prendre la mesure de tout ce qu’il y a de bon dans notre vie et de le placer devant Dieu.

En plus, cela fait du bien de se rappeler de petites (et de grandes) belles choses de la vie.

Et de laisser ceux qui rendent grâce à leur façon. C’est toujours une chose fort délicate de faire la leçon aux gens. Mais c’est vrai que j’ai un sursaut quand une personne remercie « Seigneur merci pour cette nourriture que nous allons manger », sans une pensée pour ceux qui n’ont pas. J’ai comme un pincement au cœur, je le sens comme une violence contre Dieu, accusé de nous avoir favorisé. Violence de l’oubli de ceux qui souffrent dans la joie d’être dans l’abondance. Mais je me tais, car au moins c’est une prière et que Dieu en fera ce qu’il peut. Dieu purifie par son amour.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

Print Friendly, PDF & Email

Marc Pernot

bio de Marc Pernot

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.