Un protestant peut il prier 80 % de l’Ave Maria ? Si oui, comment le prier ?

L'annonce faite à Marie selon Fra Angelico - Florence, musée San Marco, 1442

Fra Angelico (1442) – Florence, musée San Marco

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour Marc
Avez -vous vu cette publication du professeur Olivier Bauer
« un protestant peut -il prier 80 pour cent de l’Ave Maria ?  »
Avec tous mes votre yeux pour cette nouvelle année
Fraternellement votre
David

Réponse d’un pasteur :

Cher David

Grand grand merci pour cette question qui m’intéresse beaucoup. Je n’avais pas lu cet article du professeur Bauer, merci de me le signaler !
Personnellement, je garde tout le début de l’Ave Maria, puisqu’il est en réalité le texte de l’Evangile lui-même ! Comment aurais-je à redire à cela,
  • Luc 1:28 « L’ange entra chez elle, et dit: Je te salue, toi à qui une grâce a été faite; le Seigneur est avec toi. »
  • Luc 1:42 « Elisabeth s’écria d’une voix forte: Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. »
Cees deux phrases soulignées formaient d’ailleurs l’Ave Maria en vigueur encore au moyen-âge. La suite a été ajoutée plus récemment.
Seulement, ces mots ce sont pas pour moi une prière que j’adresse à Marie, je suis bien du même avis qu’Olivier Bauer sur ce point. Dans la Bible on ne cherche pas à communiquer avec les morts, laissant la nécromancie aux autres peuples. En effet, même si les personnes décédées sont vivantes, elle le sont dans une autre dimension sans communication possible. C’est l’amour qui est vivant, plus fort que la mort. À ma connaissance, il n’y a dans la Bible que le roi infidèle Saül qui pratique une fois ce type de pratique, et ce n’est pas tellement un bon exemple (1Sa 28:7).
Dans l’Evangile, ces phrases ne sont pas une prière adressée à Marie, elles sont une parole de Dieu adressée à Marie. C’est tout simplement l’inverse.
Ces phrases de l’Evangile n’en sont que plus sublimes. J’en vois deux usages possible afin d’en tirer un grand profit :
  1. Bien des personnes trouvent que la personne de Marie, mère de Jésus, est très inspirante. Et il est possible de méditer sur Marie avec ces textes de la Bible, en particulier sur ces paroles de Dieu qui lui sont adressées, l’une par l’intermédiaire d’un ange (c’est à dire une expérience spirituelle de Marie), et l’autre par l’intermédiaire de sa cousine et amie Elisabeth.
  2. Il y a un second usage de ces textes, usage qui me semble plus essentiel encore. En effet, dans ces textes, Marie est l’archétype de la personne humaine fidèle. Ces phrases sont à entendre comme si elles nous étaient adressées à nous personnellement. Elles sont alors vraiment évangile (« bonne nouvelle ») pour nous personnellement. Et encore pour notre frère, notre sœur à côté de nous, et être peut-être, comme Elisabeth, un ange qui portera à notre prochain cette parole de bénédiction.
Tel était l’Ave Maria au moyen-âge, sans le « Jésus » qui est apparu après :
Je vous salue Marie, pleine de grâce ;
Le Seigneur est avec vous.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes
Et (Jésus,) le fruit de vos entrailles, est béni.
Chaque phrase de ce texte est une merveille d’évangile :
  • Je trouve sublime et bouleversant que Dieu appelle chacun par son nom. C’est comme si notre personnalité, notre histoire, nos goûts, nos faiblesses et nos talents étaient acceptés et reconnus par Dieu. Et aimés par Dieu, plus même que pardonnés. La traduction dit « pleine » ou « comblée » de grâce, cela rend difficilement ve verbe grec qui est au parfait, disant qu’il ne manque rien à ce don de la grâce de Dieu pour nous. Son amour pour nous est déjà au maximum maximorum. Rien de ce que l’on peut faire ne peut donc l’augmenter, ni d’ailleurs le diminuer. Cela dit la fin de tout chantage à l’amour dans notre rapport à Dieu.
  • Je trouve que « Le Seigneur est avec toi » est une promesse trop oubliée. Si souvent des personnes pensent que Dieu sera leur sera favorable s’ils croient bien comme il faut et filent droit sur l’étroit bon sentier, mais que sinon, tant pis pour eux, ce serait comme si la personne avait refusé la grâce offerte par Dieu à la ligne précédente. Avec « Le Seigneur est avec toi » c’est une tout autre théologie qui est dite. Car il n’est pas marqué : le Seigneur est avec toi à condition que…. mais il est marqué «  »Le Seigneur est avec toi » point. Sans condition. Nous pouvons donc nous exprimer en inventant notre chemin, Dieu nous suivra, nous accompagnera. Et nous aurons d’autant plus besoin de sa présence et de son aide que notre chemin sera problématique. C’est exactement l’inverse de la théologie du mérite, c’est la théologie de bons parents, de bons professeurs ou médecins : ils s’occupent d’autant plus de la personne pas en forme.
  • Nous sommes donc ainsi béni par Dieu, personnellement. Et même « entre toutes les femmes et tous les hommes ». Qu’ajoute ce curieux détail ? Cela veut dire que chaque personne est en un certain sens la personne préférée par Dieu. Cela parait un peu paradoxal, cela ne l’est pas. Un père ou une mère parfaite qui a 12 enfants pourrait ressentir cela : chaque enfant est son préféré, chacun étant unique en son genre, irremplaçable. C’est d’ailleurs ce que l’on voit quand il y a des obsèques d’un enfant (hélas), les parents ont l’impression d’avoir absolument tout perdu. C’est ainsi que Dieu nous aime. Ce n’est pas seulement l’humanité qu’il aime. Il nous aime comme si nous étions le seul humain existant au monde.
  • « Le fruit de tes entrailles est béni ». Dans la Bible « les entrailles » est le lieu des sentiments, de l’amour (dans notre culture, on dirait « le cœur »). D’ailleurs en hébreu, c’est la même racine qui désigne l’amour, la tendresse et l’utérus. Cette quatrième bénédiction nous encourage à aimer et à laisser libre court à notre créativité, avec cette promesse que Dieu regarde cela avec tendresse. C’est ce que résume ainsi Saint Augustin : « aime et fait ce que tu veux… aie au fond du coeur la racine de l’amour, de cette racine, il ne peut sortir que du bien ». Ensuite, cette bénédiction donné à Marie parle effectivement de Jésus, et cela nous dit donc, en application à chacune et chacun de nous, que la rencontre où Dieu nous aime et où nous l’aimons fait que nous devenons enfant de Dieu (comme le dit Jean 1:12-13).
Chacune de ces quatre bénédictions donnée à Marie, et à sa suite à chacune et chacun de nous est une merveille à recevoir de Dieu par la foi.
A ce sublime Ave Maria, a été tardivement ajouté une suite qui me semble bien plus discutable:
Sainte Marie, Mère de Dieu,
Priez pour nous, pauvres pécheurs,
Maintenant, et à l’heure de notre mort.
Amen.
Bien que. Là encore si l’on pense à ces phrases dans la suite de celles de l’Evangile qui sont une bénédiction de Dieu descendant sur Marie, nous pouvons entendre ces paroles pieuses comme un appel qui nous est adressé par Dieu :
  • Le « Sainte » de « Sainte marie » ne me choque pas. Car dans le Nouveau Testament, chacune et chacun est appelé « Saint ». Ce n’est pas un brevet de qualité morale ou spirituel au dessus de la moyenne. Mais il nous est dit que c’est Dieu qui nous sanctifie, ce qui veut dire qu’il attache une importance individuelle particulière à nous, et qu’il compte sur nous pour embellir à notre façon la création du monde.
  • Par contre, l’expression « Mère de Dieu » exprime une notion parfaitement étrangère à la Bible, à mon avis. Non seulement il n’y a rien qui pourrait s’en approcher dans aucune parole des évangiles ou des épîtres, mais il me semble que les 10 premières générations de chrétiens n’ont pas imaginé prononcer ni même penser quelque chose de cet ordre. Ni pour Marie, ni pour aucune personne humaine. Cela ne veut pas dire que cela n’a pas de sens en soi, les théologiens qui ont développé le concept n’était pas des idiots et le Saint Esprit n’a pas arrêté de souffler au Ier siècle. Seulement, pour moi, cette expression ne me dit rien, elle me semble même dangereuse. Donc non pour ce bout de phrase. Par contre, la Bible nous appelle effectivement saint et enfant de Dieu, ce qui n’est déjà pas si mal, ni trop haut, ni trop bas. A la place du « Sainte Marie, Mère de Dieu », j’entendrais dont Dieu dire à Marie par la bouche de l’ange Gabriel ou de l’ange Elisabeth « Sainte Marie, fille de Dieu »
  • « Priez pour nous pauvres pécheurs » : que cela nous invite à prier les uns pour les autres, car nous sommes faibles et pécheurs. Certes. Mais ce n’est en tout cas pas pour aider Dieu à nous pardonner !!! Ce n’est absolument pas la question, puisque la base même de l’Evangile c’est que Dieu nous est favorable sans condition. Mais pour que Dieu nous soutienne, nous éclaire. Pour cette phrase, j’entendrais donc Dieu dire à Marie, et à nous tous « Priez les uns pour les autres, afin de vous soutenir mutuellement dans votre faiblesse » ?
  • « Maintenant, et à l’heure de notre mort » : OK, de prier tout au long de notre courte existence.
  • Amen : c’est le mot de la confiance en Dieu, remettant tout entre ses mains. Parfait.
Donc, là où Olivier Bauer gardait 80 % de l’Ave Maria, je garderais presque tout sauf le « Mère de Dieu » que je remplacerais par « Fille de Dieu ». Et bien entendu ce point fondamental qu’il n’est pas question pour moi de parler aux personnes qui ne sont plus vivantes à nos côtés.
Une belle méditation sur la Parole de Dieu à Marie. Et une parole de Dieu, une bénédiction adressée personnellement à chacune et à chacun.
Pour prier ce texte, il faudrait alors remplacer « Marie » chacun par son propre prénom. Et méditer sur ces sublimes paroles de bénédiction que Dieu nous adresse personnellement, en Christ. Ce qui donnerait pour vous, David:
En Christ, la Parole de Dieu m’est adressée, disant :
Je te salue David, comblé de grâce ;
Le Seigneur est avec toi.
Tu es béni entre tous les humains
Et tout ce que tu fais par amour est béni.
Saint David, Fils de Dieu,
Prie pour les pauvres pécheurs,
Maintenant et jusqu’à la mort.
Amen.
Bien amicalement

par : pasteur Marc Pernot

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6 réponses

  1. Marie-France de Meuron dit :

    Avec tous ces arguments, quel est le message que l’on perçoit avec la tête et quelle en est la part qu’on reçoit avec le coeur?

    Vous écrivez : « Marie est l’archétype de la personne humaine fidèle ». Je perçois aussi que Marie est l’archétype de la personne réceptive. Elle se révèle ainsi un modèle pour nous dans les moments où nous réagissons au lieu de bien ressentir ce que nous vivons, afin de laisser se manifester notre intuition profonde.

    • Marc Pernot dit :

      Merci.
      Être réceptif est une des qualités de l’humain fidèle, vous avez raison.
      Surtout que Marie n’est pas bêtement réceptive, comme on l’a trop souvent attendu de la femme. Marie argumente, discute, questionne la parole de l’ange avant d’accepter. Et ensuite, dans son « magnificat », elle montre qu’elle a une vraie pensée, enracinée dans une théologie biblique hardie, et dans un programme proprement bouleversant, décapant. Elle prend ainsi en compte son « ressenti » personnel et spirituel, venant du fond d’elle-même et venant du tout autre, Dieu. Elle prend aussi en compte une vraie pensée, afin d’apporter une réaction personnelle engagée.
      Je trouve que Marie est dans ces textes de l’Evangile selon Luc une très belle figure d’humain fidèle. La tête, le cœur, l’Esprit réconciliés, unifiés en nous ?

  2. Benoit Casterman dit :

    Pasto, vous dites : « l’expression « Mère de Dieu » exprime une notion parfaitement étrangère à la Bible. »
    Mais Élisabeth, lors de la visite de Marie, s’écria : « Comment m’est-il accordé que la MÈRE DE MON SEIGNEUR vienne vers moi. » (Luc 1,43 ; trad. L. Segond)

    • Marc Pernot dit :

      « Mère de mon Seigneur » signifie ici mère du Seigneur Jésus-Christ. Elle est effectivement mère de Jésus en ce qui concerne son corps de chair.
      A l’époque de la rédaction de ce texte, il était totalement impensable de dire de Marie qu’elle serait « mère de Dieu ».

  3. Benoit Casterman dit :

    En tout cas, Pasto, merci pour votre bel article. (Je vais le signaler dans le site Net que je construis en ce moment)

    Sauf que la « communion des saints » dans notre CREDO commun signifie, selon la plus ancienne tradition chrétienne (et le catholicisme), la communion avec nos frères du Ciel, tous vivants en Christ, membres de son Corps. — À distinguer donc absolument de la nécromancie ou du spiritisme.

    NB L’expression « Mère de Dieu » ne signifie évidemment pas que Marie serait mère de la divinité, ou du Fils éternel du Père ! L’expression a été consacrée par les conciles d’Éphèse (431) et de Chalcédoine (451). Ces conciles veulent affirmer avant tout la divinité du Christ face à Nestorius qui la niait. Ils sont en principe reconnus par les églises protestantes.

    — NB. Je suis prêtre. Salut fraternel. 🙂

    • Marc Pernot dit :

      Chacun est libre, si l’on pense que c’est bien, on a le droit de parler à une personne dont le corps est décédé, et d’appeler cette pratique prière, communion, ou spiritisme.
      Il n’y a quand même pas tellement de passages de la Bible où cela soit une pratique encouragée.

      En ce qui concerne le credo des conciles des IVe et Ve siècle, ils ne s’imposent qu’au chrétiens qui s’y reconnaissent. Dans nos églises il n’est nullement demandé aux fidèles d’y adhérer ni même de les connaître pour devenir membre de l’église. Ce qui est le cœur de notre foi est une relation personnelle avec Jésus comme Christ, c’est lui qui nous rassemble en un corps, par l’Esprit. On le voit bien dans l’exemple de Nestorius que vous citez, le but de ces conciles est d »imposer à tous des dogmes choisis par quelques évêques, et d’exclure ceux qui ne sont pas d’accord. C’est assez violent.

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