Je ne comprends pas très bien « Toute chair est comme l’herbe, et sa gloire comme la fleur de l’herbe… »

herbe fleurie - Image par Aleksey Kutsar de Pixabay

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Cher Marc,

L’idée selon laquelle la parole de Dieu demeure éternellement est claire.

Cependant, je ne comprends pas très bien la formule : « Car Toute chair est comme l’herbe, Et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe. L’herbe sèche, et la fleur tombe ».

D’abord, l’herbe porte-t-elle des fleurs? Qu’est-ce donc que la fleur de l’herbe? Des graines ? Mais le texte ne vise style pas implicitement la beauté de la fleur ? Les graines sont-elles belles ?

Ensuite, l’herbe sèche et la fleur tombe. Mais la fleur ne sèche-t-elle pas avant l’herbe, comme les fleurs sèchent avant les feuilles, dans les vases ?

En d’autres termes, l’idée est très belle, mais la poésie tombe à plat. S’agit-il d’un problème de traduction?

Même problème quand on dit :  » Ta parole est une lampe à mes pieds ». Si je suspens une lampe à huile à la hauteur de mes pieds, la flamme monopolisera mon regard et je n’apercevrai pas les obstacles. D’ailleurs, qui a des lampes à ses pieds ?

Bien amicalement

Réponse d’un pasteur :

Cher Monsieur

Je trouve cette courte prédication en deux lignes d’une force incroyable. Elle est dans le style des quatrains d’Angelus Silesius, et on trouve aussi ce style littéraire dans les haikus.
A mon avis, l’original est dans les Psaumes :
  • Psaume 37
    1 Ne te fâche pas contre les mauvais, ne sois pas jaloux de ceux qui agissent injustement.
    2 Car ils sont fanés aussi vite que l’herbe et ils se flétrissent comme le gazon vert.

=> Au sens moral, c’est une exhortation à ne pas être méchant. On peut la lire comme une menace pour nous si nous exagérons dans la méchanceté, le jugement de Dieu nous emportera bien vite. C’est aussi une exhortation à ne pas se venger, Dieu s’en charge comme le dit Paul (Romains 12:19 : « Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère; car il est écrit: A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur. »).

=> Au sens du salut, à la lumière de l’Evangile, on peut lire cela comme une promesse de Dieu qui nous délivrera du mal qui est en nous, qui nous délivrera de l’humain méchant que nous sommes aussi, libérant l’enfant de Dieu qui est en nous. Un jugement à recevoir bien vite en cette vie. Plutôt que de se désoler de notre incapacité à nous améliorer par nos seules forces, comme le dit Paul encore, avec son homme intérieur et son homme charnel, notre entendement et notre chair (Romains 7:24 « Misérable que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort?… Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur!… Ainsi donc, moi-même, je suis par l’entendement esclave de la loi de Dieu, et je suis par la chair esclave de la loi du péché. »)

  • Psaume 90
    2Avant que les montagnes soient nées, et que tu aies donné le jour à la terre et au monde, depuis toujours et pour toujours tu es Dieu.
    3Tu fais retourner l’homme à la poussière, et tu dis : Etres humains, retournez !
    4Car mille ans sont, à tes yeux, comme le jour d’hier, quand il passe, et comme une veille de la nuit.
    5Tu les emportes ; ils sont comme un songe, qui, au matin, passe comme l’herbe :
    6elle fleurit au matin et elle passe, on la coupe le soir, et elle se dessèche.
    7Nous défaillons à cause de ta colère, ta fureur nous épouvante….
    17Que la beauté du Seigneur, notre Dieu, soit sur nous ! Affermis pour nous l’œuvre de nos mains, oui, affermis l’œuvre de nos mains !

=> Il y a ici plus une réflexion sur la transcendance de Dieu et sur notre finitude. Et l’espérance de pouvoir laisser une œuvre qui demeure. L’œuvre est comme la fleur du matin, peut-être lors de la jeunesse ? J’y verrais plutôt le résultat de la rosée du matin qui fait fleurir même le désert ? Ces fleurs du matin seraient alors une image de la bénédiction de Dieu qui nous rend capable de porter des fruits, comme dans le Psaume 1er, et comme le suggère aussi le verset 17, la bénédiction de l’Eternel, ou son côté agréable et beau, est bien capable de faire durer l’œuvre de nos mains. De leur donner une certaine pérennité. Qui ne va pas quand même jusqu’à la transcendance, l’éternité, ici.

=> Je pense qu’il y a ici une piste sur votre question en ce qui concerne le fait que dans le verset cité par Jésus l’herbe sèche avant que la fleur se fane. Effectivement, cela est plutôt rare pour des végétaux, mais dans le cadre des allégories, un peu de bizarreries sur les marges n’est pas rare. Du point de vue de cette allégorie, si l’herbe est une image de la vie humaine, et la fleur une image de ses fruits portés en ce monde, ils peuvent subsister un petit peu après la mort de la personne, ou beaucoup, comme sa pyramide commence à se faner un petit peu sur les bords et je ne garanti rien sur les 200’000 ans à venir, mais monsieur Khéops est bien desséché de puis déjà quelques 4500 ans.
  • Psaume 103
    14 (l’Eternel), il sait de quoi nous sommes formés, il se souvient que nous sommes poussière.
    15L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe, il fleurit comme la fleur des champs.
    16Lorsqu’un vent passe sur elle, elle n’est plus, et le lieu qu’elle habitait ne la reconnaît plus.
    17Mais la bonté de l’Eternel est depuis toujours et pour toujours en faveur de ceux qui le craignent, et sa miséricorde pour les fils de leurs fils,

=> Il n’est pas question a priori de penser que ce vent, c’est à dire ce souffle, cet Esprit qui dessèche l’herbe soit le souffle de Dieu. Même si à 99% « rouar » est l’Esprit de Dieu, reste quelques rares cas où c’est apparemment la colère d’ennemis (par exemple Juges 8:3 et Job 15:13). Et le Psaume 103 annonce d’emblée que l’Eternel « pardonne toutes tes iniquités, et guérit toutes tes maladies, arrache la vie à la tombe », le thème me semble plutôt être le secours de Dieu contre le mal adverse. Et notre allégorie développe cela, donnant une rare ouverture vers l’éternité. Et donc non seulement contre le mal sous toutes ses formes mais même sur le temps dont le souffle est usure. Cette image de l’herbe qui sèche avec le vent qui souffle est là, je pense assez concrète, il y avait de terribles vents desséchants venant du désert dans ces contrées.

=> ici, la source de salut est la bonté de l’Eternel, c’est « résèd », qui n’est pas seulement un regard favorable ou une amnistie, mais une bienfaisance en actes pour soutenir dans l’adversité et même au-delà de notre finitude
Cela est repris ensuite par le prophète Esaïe dans l’ouverture de ce que l’on appelle son « livre de la consolation » (Esaïe 40-55), s’ouvrant sur le bouleversant « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu, parlez au coeur de Jérusalem, et criez lui : Que sa servitude est finie, que son iniquité est expiée, qu’elle a reçu de la main de l’Eternel au double de tous ses péchés… », suivi du passage bien connu appelant à préparer les chemins du Seigneur venant sauver son peuple, vient alors cette reprise de la métaphore
  • Esaïe 40
    5Alors la gloire de l’Eternel se dévoilera, et tous la verront ensemble— c’est la bouche de l’Eternel qui parle.
    6Quelqu’un dit : Crie ! On répond : Que crierai-je ? — Toute chair est de l’herbe, tout son éclat est comme la fleur des champs.
    7L’herbe se dessèche, la fleur se fane quand le souffle de l’Eternel passe dessus.Vraiment, le peuple est de l’herbe :
    8l’herbe se dessèche, la fleur se fane ; mais la parole de notre Dieu subsiste toujours.
=> « la gloire » de quelqu’un, c’est pas sa réputation, je pense que ce sont sa capacité à changer le cours des choses, à peser sur l’histoire. C’est ainsi que « la gloire de l’Eternel » est cette colonne de feu qui accompagne, guide et nourrit les hébreux dans le désert.
=> toute chair : toute personne, mais aussi souvent les animaux ayant souffle de vie.
=> même le peuple est, globalement, de l’herbe. C’est à dire que non seulement les individus passent, mais même le peuple passe, alors que l’on pouvait espérer que le renouvellement des générations, et parfois un petit reste dans l’ensemble corrompu, puissent assurer sa pérennité… même pas. Cela ruine l’espérance de ceux qui pensaient vivre par leur descendance, comme envisagé avec Abraham et sa descendance plus nombreuse que les étoiles du ciel, ou David et son règne durable. Mais non.
=> ici, c’est la parole de l’Eternel (« dabar » comme dans les « les dix paroles » de la Loi, et non « amar » la parole créatrice de Dieu), ce mot parole est aussi l’acte de Dieu, car il fait ce qu’il promet et il se révèle par ses actes changeant l’histoire. C’est cette parole qui peut décréter que l’humain durera pour l’éternité si cela lui chante. C’est la clef de la vie éternelle, non pas nos actes (notre gloire, nos fleurs), pas même par les actions de Dieu et notre faculté à bien les recevoir, mais par décret divin.
Puis par la première lettre de Pierre :
  • 1 Pierre 1
    23 puisque vous avez été régénérés, non par une semence corruptible, mais par une semence incorruptible, par la parole vivante et permanente de Dieu.
    24 Car Toute chair est comme l’herbe, Et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe. L’herbe sèche, et la fleur tombe;
    25 Mais la parole du Seigneur demeure éternellement. Et cette parole est celle qui vous a été annoncée par l’Evangile.
=> La parole de Dieu est plus que simplement celles de la Bible ou des apôtres, puisqu’elle est « vivante et demeurante », c’est Dieu lui-même dans sa dynamique de Parole. L’Evangile annonce cette parole vivante, il en parle mais n’est pas cette parole vivante.
=> la parole-semence fait bougrement penser au « logos spermatikos » des stoïciens, comme d’ailleurs le qualificatif de « logikos » du lait de Dieu. Cette inspiration aurait aisni commencée avant les travaux de Justin Martyr attaché à promouvoir la foi chrétienne dans les milieux grecs. Il faut dire que la parole créatrice de Dieu dans la Bible Hébraïque et dans le prologue de Jean peut aussi avoir influencé cette pensée. Il y a là une convergence.
=> en tout cas, le pense que ce logos est plus qu’une parcelle divine, elle est une semence dans le sens qu’elle se donne pour que la plante pousse. C’est donc la dynamique de vie qui est pérenne. Ce n’est pas le fruit de la pousse et de la fleur.
Enfin dans la lettre de Jacques, honnie par Luther car laissant une place à l’importance d’une foi active :
  • Jacques 1
    9 Que le frère de condition humble se glorifie de son élévation.
    10 Que le riche, au contraire, se glorifie de son humiliation; car il passera comme la fleur de l’herbe.
    11 Le soleil s’est levé avec sa chaleur ardente, il a desséché l’herbe, sa fleur est tombée, et la beauté de son aspect a disparu: ainsi le riche se flétrira dans ses entreprises.
    12 Heureux l’homme qui supporte patiemment les afflictions, car, après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie, que le Seigneur a promise à ceux qui l’aiment.

=> A son habitude, Jacques fustige les riches, ce n’est pas une question de compte en banque mais une richesse de ses fruits en ce monde
=> ce qui reste c’est l’être (la solidité, la patience, l’endurance) de la personne, par opposition au faire (les riches succès). Je pense que ce n’est pas une théorie du salut, mais plutôt à lire comme une exhortation, d’abord à approfondir sa foi, et aussi à supporter les persécutions.

En ce qui concerne la « lampe aux pieds », j’ai bien ri à votre remarque. Je suppose qu’ils veulent dire que la parole de Dieu éclaire où l’on pourrait mettre les pieds, nous donnant ainsi une liberté de choisir en connaissance de cause où tracer notre propre sentier. « Les pieds » sont une figure de notre cheminement de vie, notre mouvement.
Amitiés
Marc
J’ai oublié un détail peut-être significatif, même si c’est à mon avis secondaire.
L’herbe est ici חָצִיר ratsir, ce qui pousse dans le parc à bétail, près de la maison : חָצִר ratser. Or c’est ce mot ratser qui est aussi utilisé pour dire le parvis du temple, où se tiennent les fidèles venus faire leurs dévotions.
Cette métaphore de l’herbe qui sèche et de ses fleurs qui tombent, contrairement à la Parole de l’Eternel qui demeure, cette métaphore se trouve dans les Psaumes et dans Esaïe qui s’inscrivent dans un courant spiritualiste, qui n’est pas sur la même longueur d’onde que le courant ritualiste sur ce qui fait l’essentiel. Même si à l’époque des Psaumes et du deutéro-Esaïe la synagogue n’existe pas encore, c’est peut-être cela qui se prépare dans les esprits ?

par : pasteur Marc Pernot

Print Friendly, PDF & Email

Vous aimerez aussi...

2 réponses

  1. Aubert dit :

    Cher Marc, merci de ce trésor de réponses ! Je croyais qu’il s’agissait de traduction, mais je vois que c’est un problème d’interprétation.

    Comme vos prédications, vos réponses ne sont pas faites pour être lues à la façon d’un article de journal. Dans une vivace tradition protestante, elles demandent réflexion et méditation.

    Avec mes amitiés

    Gabriel

    • Marc Pernot dit :

      Grand merci pour ces encouragements.
      Là, on est quand même un petit peu au dessus du niveau école biblique, c’est vrai.
      Amitiés
      Marc

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *