Peu avant la mort d’une de mes amies, une bonne sœur a insisté pour qu’elle « proclame sa foi  » !

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour
Je voulais vous demander un conseil. Une de mes anciennes et chère voisine est décédée la semaine passée. Elle avait une amie bonne-soeur de je ne sais quelle congrégation catholique qui a lourdement insisté, les jours précédant la mort de cette dame, pour qu’elle « proclame sa foi, car les oeuvres ne sont rien ». Son insistance a heurté plusieurs personnes de la famille, qui m’en ont parlé, me sachant protestante, en me disant leur blessure et qu’ils croyaient que l’insistance sur le salut par la foi était une caractéristique du protestantisme plus que d’une congrégation catholique. Je leur ai dit un oui tiède, en disant que je répondrais plus longuement plus tard et qu’il ne s’agissait en tout cas pas d’extorquer une confession de foi sur le lit de mort de qui que ce soit. Bref, j’ai préparé la réponse ci-dessous pour expliquer un peu le salut par la foi. Est-ce que vous seriez d’accord d’y jeter un oeil et de me dire si ça vous semble juste et accessible à des gens qui sont juste vaguement familiers d’un catholicisme pas très ouvert d’autre part ? Un grand merci d’avance !

Je n’ai pas vraiment répondu l’autre jour à la question que vous me posiez sur le salut par la foi et les protestants.

Si ça vous intéresse, voilà quelques éléments après m’être renseignée.

Qu’est-ce qu’on entend quand on parle de salut par la foi ? Il faut commencer je crois par réfléchir au salut : de quoi sommes-nous sauvés ? Du péché, mais encore ? C’est quoi le péché ?

Luther avait une jolie expression pour le dire : il disait que le péché c’est le fait pour l’être humain d’être « incurvatus in se », replié sur lui-même. On pourrait dire un peu brièvement le péché c’est se regarder le nombril, mais ça va un peu plus loin : c’est le fait de tout rapporter à soi, de voir l’Autre et les autres non pas comme des personnes, mais comme des objets qui peuvent m’apporter quelque chose. J’aime telle personne non pas en tant que telle, mais parce qu’elle me fait rire et que ça me fait du bien, parce que j’aime l’atmosphère qu’elle sait créer autour d’elle qui me donne de l’énergie, etc. C’est un peu caricatural, mais l’idée c’est ça : dans toute relation, nous avons tendance à tout ramener à notre centre du monde, c’est-à-dire à nous. C’est cela le péché, et c’est de cela que nous sommes sauvés. Le salut est donc le fait d’être déplié de soi-même, d’être remis dans des relations justes avec les autres et avec Dieu lui-même, des relations où l’amour peut s’épanouir.

Comment ? Le protestantisme répond par un certain nombre de formules lapidaires et en particulier sola gratia et sola fide. Si on veut les traduire en français, on peut dire que la grâce seule nous sauve, par le moyen de la foi.

Qu’est-ce à dire ? La grâce seule nous sauve : si Dieu nous sauve de notre repli, ce n’est pas parce que nous l’avons mérité en faisant ceci ou cela qui serait conforme à ses attentes, en guise de récompense donc. C’est simplement parce que lui nous aime déjà, avant que nous ayons fait quoi que ce soit, et malgré tout ce que nous avons pu faire ou ne pas faire.

La grâce seule sauve donc, et elle le fait au le moyen de la foi. La foi n’est pas un contenu de doctrines qu’il faut confesser, mais ce qui, en nous, travaille à cette ouverture, à ce dépliement de soi vers l’altérité. C’est la confiance que nous apprenons à nous faire, à faire aux autres, à faire à Dieu et qui mène à des relations aimantes. On peut résumer cela par ce verset très fort qui a été lu à la cérémonie l’autre jour : « quiconque aime est né de Dieu ». Mais on est très loin du fait qu’il faudrait confesser ou proclamer une « foi juste » pour être sauvé ou pour avoir une « belle mort »…

Mais il me semble que lorsqu’on dit qu’il faut proclamer sa foi pour être sauvé, on fait de la foi une œuvre, quelque chose qu’il faut faire, dire, de la bonne façon pour plaire à Dieu afin qu’il nous sauve, ce qui n’est pas le sens du salut par la foi !

Voilà, j’espère avoir été à peu près claire…

Bon courage pour ces jours de deuils, nous pensons bien à vous,

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

J’aime beaucoup votre réponse. En particulier le « incurvatus in se » si parlant, et qui permet de bien rendre compte que la question du péché est plus comme une maladie de notre existence, que la question n’est pas devant Dieu celle d’une comptabilité des fautes, et d’une amnistie.

Ce « incurvatus in se » me fait penser à ce magnifique et si parlant dessin de Escher (ci contre).

Je préciserais, personnellement, dans ce développement :

  • Que nous sommes sauvés par la grâce seul en ce qui concerne la vie future. Notre salut éternel repose sur l’amour dont nous sommes aimé par Dieu. Sans condition de foi, de croyances, de parcours de vie. Dieu garde le meilleur de la personne et purifie ce qui est impur, souffrant…
  • Mais que ce n’est pas tout. La question n’est donc pas tant celle de la vie future (nous verrons bien), que la question de notre vie présente en ce monde. C’est à mon avis là qu’intervient le salut par la foi. Dans la vie en ce monde, nous pouvons en partie nous reconnaître dans cette personne incurvée en elle-même. La foi est l’ouverture à la source ultime d’épanouissement de cette personne. Même l’athée, qui « croit en quelque chose », qui aime, s’engage déjà se décentre un peu de lui-même. La foi c’est déjà cela, c’est même bien plus que cela? Par la prière ouvrant à cette source ultime qu’est Dieu.

Mais Dieu n’a pas besoin de la prière et de la foi pour nous aimer et nous conserver. Il nous aimait avant et c’est cet amour sans chantage ni condition qui permet la foi. Vous avez raison, en menaçant cette pauvre dame sur son lit de mort, cela donne une image terrible de Dieu. Un Dieu qui serait comme cela n’aime pas, puisque l’amour (par définition) aime sans condition, et ne s’achète pas. Ensuite, quelle sincérité à cette « confession de foi arrachée par la menace » ? Ce n’est pas un amour de ce Dieu bien peu aimable, c’est à elle-même que pense la personne qui avoue sous la torture quelque chose qu’elle ne pense pas.

Ensuite, c’est un terme traditionnel mais trompeur d’appeler « Crédo », ou « confession de foi »  ce qui est en réalité une confession de croyances. La foi est une relation à une personne (Dieu). La croyance est une hypothèse sur le CV de cette personne (des expressions théologiques).

Les croyances, quand elles sont sacralisées, peuvent être un obstacle à la foi. Dans la démarche de la bonne-sœur, cela se sent bien puisqu’apparemment, tant que LA confession de foi est faite, ce n’est pas un problème si elle est faite sous la contrainte d’un chantage, alors que la foi suppose une recherche sincère, ce qui est incompatible avec l’idée même d’une contrainte ou d’un chantage.

Le salut par une « confession de foi » est en réalité un salut par un certain type d’œuvres, vous avez raison.

Vraiment désolé que cette pauvre dame ait eu à subir cette torture indigne. Désolé au nom de tous les croyants et du christianisme réuni.

Et pourtant, cette bonne sœur voulait bien faire. Je pense que c’était sincère de sa part, « pavé de bonnes intentions ». Son intégrisme (c’en est, à mon avis) est une pathologie de la religion. Mais pour elle, avec le point de vue qui est le sien, cette « confession de foi » est le meilleur du meilleur de ce qu’est la vie, et c’est ce qu’elle a voulu offrir à son amie. Cela n’excuse pas son geste, évidemment. Peut-être faut-il le prendre comme si un enfant avait voulu offrir son vieux doudou tout baveux. C’est dégoûtant pour celui qui le reçoit, mais le geste est plein d’amour.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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