Dieu connaît-il tout de nous, jusqu’à la moindre de nos pensées ?

Par : pasteur Marc Pernot

Groupe de galaxies photographié par le téléescope James Webb - Domaine public https://webbtelescope.org/contents/media/images/2022/034/01G7DA5ADA2WDSK1JJPQ0PTG4A

Question d’un visiteur :

Bonjour

Me voilà avec une question peut-être triviale, du moins à en croire certains, question qui me trotte dans la tête depuis quelque temps : Dieu connaît-il tout de nous, jusqu’à la moindre de nos pensées ? En relisant le Psaume 139, j’ai eu l’impression qu’au début du psaume l’auteur s’émerveille du fait que Dieu le connaisse parfaitement, puis qu’il trouve même cela un peu étouffant et, à la fin, il demande à Dieu de sonder son cœur, ce qui me paraît plutôt contradictoire. C’est vrai qu’il faut une grande confiance en la bienveillance de Dieu pour vivre sereinement avec l’idée selon laquelle rien de ce que nous faisons ou pensons ne se fait sans le regard de Dieu.

Chercher à répondre à la lumière de sa propre vie n’est pas chose aisée, tant il est compliqué de se débarrasser de ses idées préconçues, d’avoir un regard lucide sur ce que nous vivons.

En essayant de voir ce que la Bible propose comme réponse à cette question, je me rends compte que c’est, là aussi, un exercice bien difficile car cela demande de grandes connaissances du texte dans sa totalité, si on ne veut pas s’arrêter à un seul point de vue. Par exemple, dans un passage du livre de l’Exode que j’ai lu récemment, on trouve : « Longtemps après, le roi d’Egypte mourut ; les Israélites gémissaient et criaient encore dans leur esclavage. Les appels au secours qu’ils lançaient dans leur esclavage montèrent vers Dieu. Dieu entendit leurs soupirs. Dieu se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu regarda les Israélites et il sut… » (Exode 2:23-25). Ici, si on lit le texte de façon naïve, on a l’impression que ce sont les prières des Israélites qui informent Dieu de la situation. Ce n’est certainement pas à lire au sens littéral, mais on pourrait peut-être y voir l’idée selon laquelle s’ouvrir à Dieu par la prière lui apporte d’une certaine manière des informations.

Par ailleurs, dans l’Ancien Testament, il me semble que pour parler de Dieu, on le présente souvent comme un personnage parmi d’autres dans un récit, un peu comme un super héros qui aurait à la fois des pouvoirs très supérieurs à celui des humains et un comportement parfois similaire à eux. On a alors l’impression que toute question concernant Dieu et qui pourrait aussi concerner un être humain, fait sens ; mais est-ce vraiment le cas ?

Dans les paraboles de Jésus, Dieu est parfois présenté comme un maître qui s’absente quelque temps. Serait-ce alors un élément de réponse à ma question, dans la mesure où quelqu’un qui s’absente ne sait pas ce qui se passe pendant son absence ? Mais ailleurs, Jésus parle de Dieu qui connaît tous nos besoins et même le nombre de nos cheveux !

Pour en revenir à la question de la prière, je crois profondément que celle-ci n’est pas un monologue et peut-être que, dans ce cadre, Dieu connaît tout de moi si je décide volontairement de m’ouvrir entièrement à lui. Ou bien Dieu connaît de la même façon celui qui ne s’intéresse pas à lui, car chaque personne a une part du souffle de Dieu en lui. Ou bien encore, le concept « connaître » n’a tout simplement pas de sens lorsqu’on l’applique à Dieu ; mais tout de même, si on imagine que Dieu peut nous apporter quelque chose de personnel, il faut bien qu’il ait d’une certaine manière une connaissance de ce que nous sommes.
Comme vous pouvez le constater, ma réflexion ne va pas bien loin à ce sujet. De votre côté, avec votre grande expérience de vie et de lecture de la Bible, avec votre ouverture et votre sincérité, si vous aviez quelques pistes de réponse, ce serait génial.

Bien amicalement,

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Cette question est tout à fait passionnante, à mon avis, et sur le plan théologique et sur le plan spirituel.

Je reconnais que le Psaume 139 est assez effrayant. J’ai d’ailleurs l’impression que son auteur balance effectivement entre l’émerveillement et l’étouffement avec ce Dieu qui est tellement proche et en même temps tellement transcendant.

C’est vraiment heureux que nous ayons, au sein même de la Bible l’expression de ce sentiment ambigu. Dans la Bible, ce sentiment ambigu est d’ailleurs souvent décrit lors d’une « théophanie », c’est à dire quand une personne se surprend à sentir un contact avec Dieu : entre émerveillement et frayeur, la première chose apportant le divin est de rassurer le peureux et heureux bénéficiaire d’un « n’ayez pas peur ».

Cette ambiguïté me semble importante. Car elle correspond assez bien à ce que pourrait être Dieu pour nous : à la fois une réalité infiniment intime en nous, comme une source de vie, de réconfort, d’avancée. Et d’autre part une réalité totalement différente qui dépasse l’Univers entier.

Pour saisir pourquoi, il me semble qu’il faut examiner à quoi pense-t-on quand on parle de Dieu ? Il y a deux plans très différents :

  1. Il y a notre expérience de Dieu, ce vers quoi nous prions, la figure qui nous inspire
  2. Il y a Dieu en tant que tel, Dieu en lui-même, en dehors de toute relation avec lui.

Du second, il faudrait mieux ne pas trop en dire, ou en rester à dire ce que Dieu n’est pas (voir la théologie « apophatique »), et pour le reste en rester au saisissement, plus encore que devant l’univers si vaste des milliards de galaxies. Ce n’est pas une pirouette, car avec la mécanique quantique aussi nous avons cette difficulté ne serait-ce pour parler ce qu’est un électron, un simple électron dont on sait qu’il existe, et pourtant dont on ne peut dire où il se trouve et sa vitesse, ou ce grain de lumière que l’on appelle photon et dont on est obligé de parler souvent en termes d’onde plus que de particule… nous sommes habitués à parler de ce qui est à notre échelle. Alors en ce qui concerne Dieu il est normal que nous trouvions des mots qui disent comment nous observons notre rapport avec lui, tout en sachant qu’il est bien autre « chose » que ce que nos mots peuvent en dire.

Pour parler du premier, nous ne pouvons faire autrement que de parler en termes tirés de notre expérience quotidienne, car nous n’en avons pas d’autre. On peut parler comme impliqué d’une certaine façon dans notre propre conscience, en sentant que là, au fond de l’humain existe une source qui nous dépasse et qui nous donne vie et enthousiasme. On peut alors en parler comme une sorte d’humain comme nous mais amical, écoutant, répondant plus ou moins d’une certaine façon. Dieu est alors comme une personne aimante et puissante à la quelle nous nous adressons en la tutoyant, osant nous dire de façon infiniment intime et confiante. On peut aussi penser Dieu comme incarnant la perfection ultime, et c’est une source d’inspiration. On peut penser à Dieu comme source de création incroyable, suscitant des nouveautés et des bonnes surprises, on l’imagine alors un petit peu comme un oncle d’Amérique ?

Il y a vraiment un grand, très très grand écart entre les deux. C’est vrai. Mais d’abord, ce n’est pas notre faute si effectivement Dieu, cette sorte d’ahurissante dynamique d’évolution dans l’univers, nous concerne d’une façon si proche, intime, familière. En même temps comment cette sorte de dynamique infinie pourrait « travailler » si elle ne rejoignait pas les éléments dans leur propre réalité. Même pour une bête antenne de 5G, pour fonctionner, va chercher dans la bande passante adaptée avec un protocole compréhensible par notre téléphone. Et ce téléphone ne voit que ce protocole qui le salue amicalement dans sa langue, il ne sait rien de l’antenne et des moyens techniques mis en œuvre au niveau mondial.

Quand Saint-Augustin parle de son expérience de Dieu, il essaye de tenir les deux perspectives, celle de notre expérience intime et celle de la pensée de Dieu en lui-même. Augustin dit à Dieu « Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même. » (Confessions III, 6, 11)

Est-ce que Dieu nous surveille, comme le dit le Psaume 139 ?
De toute façon, il n’est pas assis sur un nuage quelque part et qui nous surveille, et le Dieu terrible juge tient plus de la terreur nocturne de l’enfant, et du monstre caché sous le lit.

En ce qui concerne Dieu en lui-même, le 2. ci dessus, cette dynamique d’évolution devrait avoir une sorte de conscience cosmique, de la place et des réseaux entre les différentes parties, me semble-t-il, mais il me semble aussi qu’il vaut mieux simplement admirer et se taire sur ce plan, bouche ouverte d’ébahissement. Comme quand on est en montagne la nuit, surtout l’hiver, et qu’on lève les yeux sur la voie lactée. Rien que cela, qui est si peu, et que nous avons la faculté de prendre connaissance sans jamais pouvoir l’atteindre.

En ce qui concerne le 1., que Dieu, en tant que la source profonde de notre dynamique de vie, connaisse tout de nous n’aurait rien d’extraordinaire. Même le petit orteil de notre pied droit, si sensible (surtout quand il cogne contre le pied de notre table de nuit), ce petit doigt sait tout de nous, il sait quand nous nous couchons et quand nous nous levons, il sait si nous sommes fatigué et si nous avons froid ou chaud, il souffre quand nous avons mal à la tête, à l’autre bout de notre être. Et donc la source en nous de notre élan de vie, de notre capacité d’aimer, de ressentir notre prochain, notre capacité à espérer, à nous réjouir ou à réagir à la détresse : cette source profonde sait tout de nous. Car elle est à l’intérieur de nous-même, comme le dit Augustin. Et ce n’est absolument pas comme une surveillance, et encore moins comme un jugement, mais participant à ce que nous sommes et irrigant ce que nous serons.

Encore en ce qui concerne le 1., Dieu n’est pas seulement le plus intime de notre intérieur. Et en même temps il est aussi « plus élevé que les cimes de nous-même ». Ce n’est pas seulement en tant que l’au-delà de tout ce que l’on peut en dire, et même penser. C’est aussi en tant que notre idéal. L’idée que nous nous faisons des qualités de Dieu nous donne une visée, à nous, simple personne humaine. Comme le dit le philosophe juif Maïmonide : tout attribut que nous donnons à Dieu est à entendre à l’impératif pour nous. Par exemple quand on dit que Dieu est créateur, il ne l’est pas au sens où il aurait des mains immenses qui auraient façonné les galaxies, les planètes et aussi les fourmis, bien sûr, ce n’est pas une sorte de super-héros, je suis d’accord avec vous, son pouvoir de création et d’intervention est d’un autre ordre. Seulement quand on dit que Dieu est créateur cela nous invite, nous les humains à être créateur, cela nous dit qu’il est plus « juste » de créer que de ne rien faire, et bien plus juste que de détruire et gaspiller. En ce sens, la théologie est fort utile quand elle cherche à parler de Dieu, et d’une belle façon car le portrait que nous nous donnons de Dieu va influencer notre propre évolution. Si on l’imagine en terrible juge laissant à leur propre mort et tourments éternels les individus les moins performants : cette théologie (nauséabonde) va de toute façon plus ou moins nous façonner selon ce type de comportement, de terrible juge. C’est pourquoi je trouve que la théologie du Christ qui parle d’un Dieu comme un Père qui aime même ses enfants les moins sympathiques,un Dieu dont les qualités dressent un portrait de l’idéal qui est bien inspirant pour nous : créativité, bonté, patience, fidélité, bienveillance… En même temps, penser un idéal nous engage un peu quand même, par simple soucis de cohérence. Notre idéal nous surplombe comme une cime plus élevée que nos sommets, et ce n’est pas toujours confortable de saisir cet écart, comme une tension entre notre conscience profonde où Dieu nous ouvre les yeux (par sa tendresse bienveillante qui nous aide à être lucide), en ebsion avec cet idéal infini qu’est la justice de Dieu (au sens où il est par définition juste, idéal).

Donc oui, dans un sens, je pense que nous pouvons ressentir Dieu connaissant tout de nous, ressentir la douleur de cet écart, on peut penser Dieu comme idéal de perfection. Cela »fonctionne » quant à notre expérience de Dieu, expérience tr!s utile. Seulement, il est bon aussi de se rappeler que Dieu dépasse infiniment cette expérience, et encore plus ces mots que l’on utilise pour en parler.

Nous expérimentons et parlons en conséquence de Dieu comme un ami, ou un père ou une mère sur qui on peut vraiment compter est précieux aussi, non pas littéralement, bien sûr, là non plus, mais c’est utile pour le type de rapport que cela nous invite à avoir avec Dieu. Il est difficile de s’adresser à un Dieu qui ne serait que notre fond de conscience, ou comme un idéal philosophique, ou comme une dynamique d’évolution transcendante que l’on ne peut même pas imaginer. Le fait est que la prière apporte énormément à la personne humaine. Cela n’est pas très étonnant, là encore, si Dieu est une dynamique d’évolution, il faut bien qu’il y ait une sorte de relation. Mais pour nous, pour entrer en relation avec ce truc là, il est à la fois juste et pertinent, en tout cas fonctionnellement, de penser Dieu comme une personne infiniment bienveillante que l’on tutoie, comme une personne qui écoute notre parole et qui en fait quelque chose. C’est le cas, d’une certaine façon, sauf que Dieu ne peut pas répondre comme nous répondrait un bon ami avec qui nous prenons un café sur la terrasse car Dieu n’a pas de bouche. Sa réponse est, elle, ne peut être, concrètement, que d’un autre ordre. Nous nous adressons à Dieu sur le mode du 1. ci dessus, et il ne peut répondre que comme il est, le N°2, à une autre échelle de temps et d’influence sur la réalité. Je pense que c’est ce qui fait qu’il nous arrive de ressentir Dieu comme absent. Même Jésus ressent cela sur la croix. Ce n’est donc pas notre faute, c’est normal. Et dans les paraboles, ce Dieu absent repasse ensuite. Cela décrit bien l’expérience humaine de la prière à Dieu (comme un ami que nous tutoyons, qui parle au fond de nous et qui nous inspire d’un idéal). Et l’exaucement de la prière que l’on constate souvent bien après et bien différent de ce que nous attendions. Ce que montre l’expérience c’est que la meilleure réaction qui soit avec le sentiment de l’absence de Dieu, de nos doutes : c’est de continuer tranquillement à prier. C’est ce que fait Jésus.

Est-ce que Dieu pourrait être absent ? au sens 2. de Dieu ? je ne pense même pas qu’il puisse s’absenter. D’abord car il est la trame même de la réalité, ou plutôt de l’évolution, de la vie, de la relation, de ce qui tient le tout ensemble. Et ensuite parce que la notion de présence n’a de sens que pour quelque chose appartenant à notre espace matériel. en ce sens, il connaît donc celui qui prie comme celui qui ne prie pas.

Prier ce n’est pas apprendre quelque chose à Dieu, prier c’est connecter d’abord à ce que nous sommes, ce qui nous préoccupe, au plus profond. Et c’est prendre notre place, modestement et avec fierté, joie, dans l’ensemble de l’univers.

Désolé, j’ai été un peu long à répondre (en temps) et un peu long à répondre (en longueur de texte).

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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