
Dieu connaît-il vraiment l’avenir ?
Dieu connaît-il l’avenir, entièrement ou seulement en partie ? À partir de la Bible, de la théologie et d’une réflexion scientifique sur le hasard et les probabilités, un pasteur explore un Dieu qui crée encore dans le présent, s’adapte à notre liberté et reste ouvert à l’imprévu, sans pour autant tout maîtriser d’avance.
Question posée :
Bonjour,
Vous avez la générosité de nous laisser cet espace d’expression et je vous en remercie. Je voudrais vous soumettre une question qui me titille régulièrement avec toute sa naïveté : Dieu connaît-il l’avenir ? À court ou long terme, entièrement ou partiellement ? Cette interrogation n’est pas seulement théorique : elle influe sur notre façon de vivre, sur notre prière et sur ce que l’on attend de Dieu.
Bien des chrétiens répondent que oui, car Dieu serait hors du temps, sans y voir de contradiction avec la liberté de l’homme. Pourtant, il me paraît difficile d’accorder logiquement omniscience divine et liberté humaine, la notion de prédestination me paraissant plutôt incongrue.
Personnellement, je n’ai pas l’impression que la Bible fournisse une réponse uniforme, et l’Évangile n’offre guère de piste. D’un autre côté, certaines circonstances extrêmement improbables se recoupent parfois si bien que cela donne le vertige, comme si « quelqu’un » avait tout prévu à l’avance. Mais peut-on raisonnablement accorder du poids à ces expériences, ou est-ce comme déduire qu’un chat noir porte malheur le jour d’une tuile ?
Enfin, la transcendance de Dieu rend-elle cette question sans objet, faute de moyens sérieux d’y répondre, un peu comme la question d’une éventuelle vie après la mort ?
Ce serait pour moi une joie de lire votre point de vue sur la question.
Amicalement,
Réponse d’un pasteur :
Bonsoir,
Merci pour cette question qui m’intéresse autant comme théologien que comme scientifique.
Du point de vue de la Bible
- Dès ses premières lignes, il y a le chaos et le souffle de Dieu qui l’effleure, et s’active pour donner du sens là où il n’y en avait pas. Il y a donc à la fois du hasard et une action visant à donner du sens.
- Cet effort de création n’appartient pas seulement au passé. Bien des passages de la Bible évoquent une création encore en cours, par exemple le Psaume 121 qui présente Dieu comme « créant le ciel et la terre » (et non comme ayant créé dans le passé), c’est-à-dire que la nature même de Dieu est de créer dans le présent. Cela veut dire qu’il demeure du chaos primordial et que ce geste de Dieu visant à apporter du sens n’est pas terminé. Cela va dans le sens d’une réponse nuancée à la question de savoir si Dieu connaît l’avenir, car le chaos rend l’avenir inconnaissable et l’ordre le rend prévisible.
- Bien souvent, le récit biblique nous montre Dieu en train d’aller voir comment tourne son œuvre, et en être fort étonné, ce qui l’amène à réagir. C’est le cas par exemple pour Adam et Ève en Éden, mais aussi pour l’humanité au temps de Noé avant et après le déluge, ou l’humanité à Babel, et vis-à-vis d’Abraham dans son lent processus d’intégration de la promesse dans son propre cheminement. C’est le cas aussi à la fin d’Exode 2, quand Dieu entend les gémissements des Hébreux, ou avec Samuel quand les Hébreux demandent un roi, ce qui semble une fort mauvaise idée à Dieu… jusqu’aux prophètes par qui Dieu fait annoncer toutes sortes de catastrophes qui finalement ne se produiront pas toujours, les humains ayant changé de route entre-temps (c’est d’ailleurs ce qui énerve Jonas, qui refusait de faire le prophète à cause de cela, dit-il, au début du chapitre 4 du livre éponyme).
- L’Évangile va dans ce sens d’une création inachevée, en cours, avec un appel à ce que nous participions à ce chantier. Voir par exemple Jean 9, où Jésus constate que le handicap de naissance d’une personne aveugle n’est pas la volonté de Dieu, et est un appel à ce que nous fassions les œuvres de celui qui a envoyé le Christ, Dieu. L’apôtre Paul voit également la création entière comme en gestation du monde tel que Dieu l’espère, et cette création attend impatiemment que nous nous mettions au travail (Romains 8:19-22).
Du point de vue théologique
- Je suis bien d’accord avec vous, un Dieu qui aurait tout programmé à l’avance serait un épouvantable tyran. Et la vie elle-même serait une farce, notre créativité une illusion, la prière serait un monologue.
- Dieu est ce qu’il ou elle est. Cependant, c’est fondamentalement aussi un modèle, une inspiration pour l’humain. En théologie biblique, tout attribut de Dieu (dans notre théologie) est un impératif pour nous, humains, dans notre éthique. Si Dieu avait tout décidé à l’avance du haut des cieux et n’était pas disposé à changer ses plans en fonction de notre libre choix, qu’est-ce que cela dirait sur notre idée de la justice et d’une vraie relation ? Cela donne la vision d’une personne totalement campée sur ses convictions, ses projets, ses valeurs, fermée à tenir compte en quoi que ce soit des projets de l’autre pour évoluer dans ses propres projets. Or, l’amour, ce n’est précisément pas cela, mais sortir de l’enfermement sur soi-même pour se laisser changer pour le bien de l’autre.
Du point de vue scientifique
- Nous savons que le hasard fait partie intégrante de la structure même de la matière. Que le hasard est un des moteurs de l’évolution des espèces.
- La logique binaire est bien pratique pour un certain nombre de raisonnements. Elle est cependant bien trop simpliste pour dire la réalité. Une logique floue, une logique des possibilités et des probabilités est plus proche de la réalité. À chaque phénomène de l’avenir, il serait plus intéressant de donner un degré de probabilité entre 0 et 1. Par exemple, il est possible que nous prenions quelque nourriture demain, c’est en général le cas, mais pas absolument certain. On pourrait dire que notre mort un jour est à peu près la seule chose certaine à 100 %. Pour le reste, le fait que nous mangerons demain est vrai avec une probabilité de 0,999, mais la probabilité que je mange de la viande est de 0,1, car j’en ai déjà mangé aujourd’hui et que je n’en mange pas fréquemment ; il est possible que je sois invité par surprise au restaurant et qu’un appétissant ragoût de chevreuil soit au menu… À mon avis, Dieu est comme cela : il a une certaine connaissance de la vie en général, et de chacun en particulier, mais cela ne veut pas dire qu’il régit tout, sa connaissance de l’avenir est de l’ordre de la plausibilité.
- Quand on se blesse un petit peu, les empreintes digitales sur notre index, je ne sais comment, ne sont plus là mais se reconstruisent (éventuellement à une petite cicatrice près). Je verrais Dieu un petit peu comme cela. Il semble juste de penser Dieu en termes de projet, de finalité, avec une réactivité, une résilience qui font qu’il est assez tout-terrain. Même s’il y a de l’imprévu en chemin, il s’adapte afin de garder son cap général vers le bien ultime. Au lieu d’être fermé à toute écoute, tout au contraire, il tient compte, il intègre ce que nous faisons et projetons dans le projet global, en vue du bien. Et il en résulte alors quelque chose d’encore meilleur que si nous n’avions pas été là. Par exemple, pour ce qui est des cantates de Bach : sans Jean-Sébastien, elles n’auraient pas existé, car même Dieu ne peut écrire une cantate de Bach sans Jean-Sébastien Bach. Par contre, pour ce qui est du mal que nous faisons ou du malheur qui nous arrive par malchance, cela sort du plan de Dieu, mais même de cela, Dieu cherche à faire sortir du bien (comme le dit le Joseph de la Genèse 50:20). Cela ne « marche » pas à 100 % non plus : quand un fou ou une catastrophe naturelle tue un enfant, c’est que Dieu n’a pas pu l’empêcher, et rien de ce qu’il fera ne pourra faire que cela n’ait pas eu lieu. Il y a aussi de l’irréparable, même pour Dieu.
- C’est ainsi que des prévisions peuvent être faites et sont faites, en termes de probabilité, d’incertitude, de possibilité. Et aussi d’action. Car la prévision appelle l’action, comme le message du prophète appelle à la conversion. De sorte qu’on peut dire qu’une bonne prévision, une bonne prophétie, est fausse : car elle nous a éclairés pour agir le mieux possible.
En conclusion
Cela fait, je pense, que les événements du futur ne sont nullement écrits d’avance dans une sorte de destin. Même Dieu ne connaît pas absolument l’avenir.
Cependant, pour ce qui est du bilan général, nous pouvons avoir confiance en Dieu pour « s’en sortir » le mieux possible et en tout cas pour nous garder. Dans une certaine mesure, j’ai aussi confiance dans l’humanité : elle est moins bête qu’il peut sembler parfois.
Dieu vous bénit et vous accompagne.
par : pasteur Marc Pernot
Réponse de la visiteuse :
Merci beaucoup d’avoir pris le temps de me répondre et je sais combien le temps est précieux pour chacun de nous.
Merci aussi d’avoir pris un point de vue résolument rationnel en examinant la question sous différents angles, car c’est bien à votre double formation ainsi qu’à votre honnêteté intellectuelle que je m’adressais. On voit trop souvent, sur ce type de question, des réponses sans nuance, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, ou avec des argumentations plutôt fumeuses. Quitte à me tromper, je préfère prendre des positions qui me satisfont au niveau intellectuel, sachant qu’évidemment il y a bien des choses auxquelles mon cerveau n’accède pas. Je trouve votre réponse vraiment passionnante à bien des titres, notamment j’ai particulièrement aimé l’idée selon laquelle la création, qui est encore en cours, donne un élément de réponse avec la phrase « le chaos rend l’avenir inconnaissable et l’ordre le rend prévisible ». Et votre conclusion optimiste fait du bien dans l’ambiance morose actuelle.
Merci pour tout ce que vous m’apportez à travers vos réponses.
Une petite anecdote pour finir. Il y a quelques jours, je lisais dans une revue une citation d’Albert Schweitzer qui m’a fait penser à vous, derrière votre ordinateur, à mettre des ressources en ligne sans trop savoir qui, quand, comment : « De même, aucun de nous ne se doute de l’action qu’il exerce sur autrui et de ce qu’il donne. C’est un mystère pour nous et il doit le rester. Parfois, il nous est permis de l’entrevoir pour que nous ne nous décourations pas. » Et j’aimerais faire partie de ceux qui vous permettent, de temps en temps, d’entrevoir.
Oserais-je dire, moi aussi : « Dieu vous bénit et vous accompagne. » ?
En écho à ce texte :
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