
« Jésus sauve » : que veut dire ce mot, si tout était déjà dans la Torah ?
Si la Torah contenait déjà la grâce et le salut, que veut vraiment dire « Jésus sauve » ? Un pasteur répond sans mépriser le judaïsme ni en faire un surhomme : le Christ met en lumière une liberté, une dignité et une relation à Dieu déjà présentes, mais qu’il révèle et rend accessibles à chacun personnellement.
Question posée :
Cher Pasteur, bonjour 😊
Je reviens si souvent à vos écrits qui me guident. Pourtant, la question du salut continue de me bloquer, malgré tout ce que vous avez déjà expliqué.
Si Jésus est un humain — très inspiré et proche de Dieu, certes —, c’est Dieu qui me sauve, pas lui. La notion de « salut » apporté par Jésus me gêne : la Torah contenait déjà la grâce, l’amour et l’Esprit pour qui lisait les textes en profondeur. Les Juifs n’étaient pas tous légalistes, et des rabbins ou le judaïsme libéral montrent une vision magnifique des Écritures sans avoir besoin d’être « sauvés » par Jésus. Alors, que veut dire réellement ce mot ?
Plusieurs notions et passages bibliques me troublent particulièrement :
- Fils de Dieu vs Fils de l’Homme : Je comprends l’expression « Fils de l’Homme », mais pourquoi employer « Fils de Dieu » ? Cela donne l’impression d’un surhomme placé au-dessus des autres.
- L’Esprit Saint : Le Souffle divin a toujours existé dans la Bible hébraïque. Pourquoi laisser croire que l’accès à l’Esprit Saint ne devient possible qu’avec Jésus ?
- L’intercession : L’Épître aux Romains dit que le Christ ressuscité intercède pour nous et qu’on s’approche de Dieu par lui. Pourquoi faudrait-il un intermédiaire ? Au lieu de libérer, cela me donne l’impression d’enfermer la foi.
- Jean 3:16 : La phrase « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » me semble incompréhensible. S’agit-il d’une erreur de traduction ou d’ajouts ultérieurs ?
Pardonnez mon ton, mais tout cela me bouleverse. J’ai l’impression que la sacralisation des textes empêche de les recontextualiser, de comprendre la pensée des évangélistes ou l’autorité du discours de Paul. Merci infiniment pour votre aide !
Réponse d’un pasteur :
Bonsoir,
Désolé pour le délai de réponse, surtout pour une question aussi intéressante, essentielle et intelligente.
Vous avez raison sur bien des choses dans ce que vous dites, à mon avis. Bien des choses qui vous dérangent sont en réalité des interprétations assez répandues, mais en tout cas pas obligatoires.
Je suis assez d’accord que la plupart de ce que nous trouvons dans l’Évangile du Christ se trouve déjà, à gauche ou à droite, dans la Bible hébraïque. Et vous avez raison, c’est tout à fait normal, puisque Jésus, les douze apôtres, au moins trois des quatre évangélistes et toutes les épîtres du Nouveau Testament ont été écrits par des Juifs.
Cela dit, précisément, la Bible hébraïque est très pluraliste : bien des sensibilités spirituelles, théologiques, religieuses, philosophiques y sont représentées. Parmi tous ces courants, Jésus sélectionne ce qui lui semble devoir être mis en avant, et il le prolonge avec sa sensibilité particulière. Et cela me semble passionnant, et extrêmement fécond à vivre.
Le « sommaire de la Loi » : trois originalités de Jésus
Par exemple, pour ce que l’on appelle aujourd’hui le « sommaire de la Loi » donné par Jésus, à qui un théologien juif demande quel est le premier de tous les commandements de la Loi :
« Voici le premier : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; et : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. »
(Marc 12:29-31).
Comme vous dites, ce n’est pas d’une originalité absolue, puisque Jésus commence par citer le « Shema Israël », qui est récité par tout Juif matin, midi et soir. Et il ajoute un autre verset célèbre de la Torah. Et pourtant :
- La première originalité est de mettre en avant cette piété personnelle, intime, et non des commandements comme le Shabbat et autres commandements majeurs. Ni sur le fait d’être juif, ni sur la circoncision, le respect des fêtes, la lecture de la Torah, les sacrifices au Temple, etc. L’important n’est pas dans les actes (une orthopraxie) ni dans les dogmes (une orthodoxie), mais dans la qualité de la relation à Dieu ; l’important est de penser à Dieu, de le chercher, de tendre l’oreille. Le reste suivra, la pensée et les actes.
- La seconde originalité est d’ajouter au « Shema Israël » classique le fait d’aimer Dieu avec tout ce que nous avons d’intelligence, de réflexion personnelle. Jésus ajoute ainsi une dimension supplémentaire aux trois dimensions de l’amour de Dieu proposées par le Shema Israël, et c’est particulièrement subversif, car cela appelle toute personne, tout fidèle de base, à développer sa propre réflexion théologique, éthique, sa propre façon de voir quels moyens elle se donne pour nourrir la qualité de sa relation à Dieu. C’est une libération décisive des fidèles par rapport aux institutions, aux théologiens et autorités, par rapport à tous les donneurs de leçons sur ce qu’il faudrait penser et faire afin d’être fidèle à Dieu.
- La troisième originalité est de joindre à cette dimension de la relation à Dieu, première, la qualité de notre relation à notre prochain. Ce second commandement est lui aussi une citation de la Bible hébraïque, mais c’est assez intéressant de le joindre au premier, pour former ainsi les deux tables de la Loi condensées sur l’essentiel. Et mis de façon positive. Par exemple, au lieu du « tu ne tueras pas », il y a « tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; et donc, quand je vis bien tranquille en m’occupant seulement de mes affaires, dans un sens je tue mon prochain, qui avait besoin que je me soucie de ce qu’il devient, de ce qu’il pourrait peut-être aussi m’apprendre. En même temps il n’y a rien de neuf, effectivement, mais le fait d’être allé chercher ce commandement-là, mettant en avant la qualité de relation avec Dieu, avec mon prochain et avec moi-même comme un ensemble essentiel qui surpasse tout autre commandement, dogme, précepte, rite et culte : c’est quand même quelque chose de très créatif, de libérant, d’inspirant. Seulement, effectivement, c’est plus exigeant, plus responsabilisant, et dans un sens, c’est insécurisant. Et c’est pourquoi sans cesse Jésus rappelle que Dieu ne rejette pas le pécheur que nous sommes, mais qu’il l’aime, le garde, le cherche, le soigne.
Ce n’est là qu’une parole de Jésus, il faudrait analyser l’ensemble de ce que Jésus dit et fait, mais je pense que l’on peut voir que cela propose comme un changement de logiciel, de façon de penser la personne humaine de base dans sa foi, sa vie, sa nature limitée et en cours de développement, faisant ce qu’elle peut, avec la grâce et la bénédiction comme assurance.
Jésus « sauve » ?
Le fait que Jésus nous sauve n’est donc pas l’action d’un super-héros sauvant le monde de toute injustice, souffrance, maladie, tyrans, haine et trahisons.
- Le salut qu’il apporte, c’est d’abord un salut qu’il annonce.
- Le salut qu’il apporte, c’est aussi une libération, une responsabilité, une vocation : celle de naître et de vivre par l’Esprit. Vous avez raison, ce n’est pas si nouveau que cela, car Genèse 2:7 nous dit que Dieu crée l’humain à partir de la poussière du sol (l’humus) et de son souffle (l’Esprit saint, le souffle créateur) ; tout le monde est donc équipé d’un minimum de ce souffle, de l’Esprit. Cependant, les grands prophètes ont annoncé que toute personne serait prophète ou prophétesse, alors qu’avant, ce souffle prophétique était donné à quelques grands serviteurs choisis par Dieu pour éclairer tout le peuple, peuple qui devait ensuite éclairer toutes les nations. Voir par exemple Joël 2:28 ou Jérémie 31:33. Ce qu’apporte Jésus, dès lors que l’on pense qu’il est le Messie, le Christ, annoncé, c’est que désormais cette promesse se réalise en vous et en moi également. À la fois ce n’est pas nouveau, puisque c’était annoncé, et c’est tout nouveau quand on pense que c’est pour maintenant, pour soi-même. Que c’est un don et que c’est une vocation, une responsabilité, une mission. Comme celle d’Ésaïe, de Jérémie, d’Amos, ou de Moïse : eux non plus ne s’en sentaient pas dignes. Personne, à moins d’être un peu mythomane sur les bords, ne pourrait dire de lui-même : « Dieu m’a fait prophète. » Sauf que là, il est question que Dieu appelle chaque personne à être prophète ou prophétesse (à sa mesure, à sa façon). C’est cela que le Christ libère : c’est un changement de perspective. C’est comme dans le conte d’Andersen, « Les habits neufs de l’empereur », où un enfant ose révéler, dans son innocence, que « le roi est nu » ; toute la population peut alors le penser et le dire.
Fils de l’homme et fils de Dieu ?
Jésus se présente lui-même plutôt comme « fils de l’homme », ce qui signifie presque tout le temps, dans la Bible hébraïque, un humain (enfant de la terre, de l’humus) comme tout le monde, un fils d’Adam. Le titre de « Fils de Dieu » n’a pas non plus à être exagérément divin, car la question est que nous sommes tous et toutes à la fois « enfants de la terre » et « enfants de Dieu ». C’est ce que rappelle la Genèse, à la fois dans la création de l’humain à l’image de Dieu, né de son souffle, et même conçu avec l’Éternel, comme le dit Ève (Genèse 4:1). Seulement, dans le cadre de l’insistance que Jésus apporte sur l’extraordinaire dignité de chaque personne, cela devient un thème important, mis en valeur par le fait qu’il est appelé « Fils de Dieu » et qu’il est notre frère.
Il intercède pour nous ?
Pour ce qui est d’intercéder, selon Paul, c’est plutôt l’Esprit de Dieu (en nous) qui intercède pour nous, l’Esprit qui prie en nous-mêmes (Romains 8). Cela fait de nous un humain comme Jacob en Genèse 28, avec l’échelle allant au ciel sur laquelle montent et descendent des anges : nous écoutons Dieu, et Dieu nous écoute ; l’Esprit porte notre point de vue, notre espérance, notre lamentation, notre louange. Et l’Esprit nous souffle le point de vue de Dieu, son espérance, ses appels et ses encouragements. Encore une fois, il y a là quelque chose que nous avions dans la Bible hébraïque, mais qu’en Christ nous voyons appliqué à nous, simples humains, ce qui fait de nous un Jacob ou une Jacobette, un Moïse ou une Moïsette, un Élie ou une Éliette. Je ne trouve pas cela enfermant, mais libérant et responsabilisant. Il y a tant de petits despotes locaux pour nous dire : voilà ce que Dieu te demande de faire, voilà ce que c’est qu’un vrai croyant. Nous pouvons entendre ce que disent ces personnes, tout en restant tout à fait libres de faire selon notre propre foi, conscience, intelligence, prière. Écouter personnellement ce que Dieu aurait à nous dire en fonction des circonstances présentes et de ce que nous avons, nous, à cœur de porter comme projet. Dans la confiance que Dieu nous accompagnera, et qu’il nous aidera à affiner notre cheminement.
« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque ait foi par lui ne meure pas, mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3:16)
Cette phrase me semble claire et belle : Dieu aime et a toujours aimé ce monde et chacun de ses habitants, et donc pardonne, car quand on aime, on ne garde pas le mal que fait la personne aimée. C’est là un point fort et assez original de l’Évangile du Christ, qui dit que Dieu aime, bénit et fait du bien même à une personne qui serait son ennemie. Et donc Dieu donne son Fils (unique en son genre, unique par sa vocation) afin de réconcilier chaque personne individuelle avec Dieu. Il n’est pas question ici de la mort de Jésus, il n’est pas dit que Dieu le donne pour qu’on le tue, mais afin qu’il nous aide à évoluer de façon positive : que son action puisse favoriser notre confiance en Dieu, notre intime relation avec lui, cœur à cœur, sans l’intermédiaire d’une Loi, de dogmes, de rites. Ce verset dit aussi la liberté de la personne, le libre cheminement de chacun. (ici : un billet sur ce verset)
Donc, bref, personnellement, je trouve ce que nous a apporté Jésus tout à fait bienfaisant, et même décisif pour vivre, pour embellir la vie. Mais si une personne trouve quelque chose de plus favorable à sa propre évolution, je m’en réjouis pour elle et pour le monde autour d’elle.
par : pasteur Marc Pernot
En écho à ce texte :
-
Comment est-ce que Jésus a sauvé le monde ?
-
Jésus le Sauveur : de quoi sa mort nous sauve-t-elle vraiment ?
-
Salut

Pour décentré un peu, un extrait des Entretiens du philosophe stoïciens Epictète, 2 ème siècle après JC.
« CHAPITRE IX
Des conséquences que l’on peut tirer de notre parenté avec Dieu.
Si ce que les philosophes ont dit de la parenté de Dieu et des hommes est vrai, que nous reste-t-il quand on nous demande « De quel pays es-tu? » si ce n’est de répondre, non pas, « Je suis d’Athènes ou de Corinthe, » mais, comme Socrate, « Je suis du monde. » Pourquoi dirais-tu, en effet, que tu es d’Athènes, et non de ce petit coin seulement où ton misérable corps a été jeté quand il est né? N’est-il pas clair que si tu t’appelles Athénien ou Corinthien, c’est que tu tires ton nom d’un milieu plus important, qui contient non-seulement ce petit coin et toute ta maison, mais encore cet espace plus large d’où est sortie toute ta famille, jusqu’à toi? Pourquoi donc celui qui comprend le gouvernement du monde, celui qui sait que de toutes les familles il n’en est point de plus grande, de plus importante, de plus étendue que celle qui se compose des hommes et de Dieu, et que Dieu a laissé tomber sa semence non-seulement dans mon père et dans mon grand-père, mais dans tous les êtres qui naissent et croissent sur la terre, et en particulier dans les êtres raisonnables (parce que seuls ils sont de nature à entrer en relations avec Dieu, à qui ils sont unis par la raison), pourquoi celui-là ne dirait-il pas : « Je suis du monde ? » Pourquoi ne dirait-il pas : « Je suis fils de Dieu ? » Et pourquoi craindrait-il rien de ce qui arrive parmi les hommes ? La parenté de César, ou de quelqu’un des puissants de Rome, suffit pour nous faire vivre en sûreté, pour nous préserver du mépris, pour nous affranchir de toute crainte ; et avoir Dieu pour auteur, pour père et pour protecteur, ne nous affranchirait pas de toute inquiétude et de toute appréhension ? »