
La foi est-elle un pur don de Dieu ou un choix personnel ?
Certaines personnes semblent avoir la foi comme une évidence, tandis que d’autres, même familières des textes bibliques, se disent incroyantes. Cette réflexion explore l’origine de notre spiritualité : s’agit-il d’un pur don de Dieu réservé à quelques-uns ou d’une libre réponse humaine à un appel universel ? Un éclairage philosophique et théologique sur une question qui traverse les siècles, pour mieux comprendre la relation de confiance entre l’être humain et le divin.
Question : La foi, donnée à certains et refusée à d’autres ?
Bonjour,
Merci encore une fois de votre accompagnement et de la profondeur de votre réflexion lors de nos réunions comme ailleurs.
Je souhaitais revenir sur la question de la foi qui semble être « donnée » à certains et pas à d’autres, ce qui peut en effet paraître injuste.
Je pense que l’absence de foi recouvre très souvent une forme d’anticléricalisme. Mais pas toujours…
Si je vous ai bien compris, la foi est à la portée de tout un chacun. Et pourtant il est des esprits très bien informés, je pense en particulier à Luc Ferry que j’écoute souvent sur radio classique le lundi matin dans la chronique « Esprits libres » (sans pour autant partager ses idées, tant s’en faut, mais je le trouve intéressant) ; il ne cesse de porter aux nues l’Évangile selon Jean mais se dit néanmoins incroyant. Il est pourtant entouré de croyants dans sa famille et parmi ses amis et connaît bien la Bible et les évangiles en particulier…
Et que dire de ceux qui disent avoir perdu la foi, comme André Comte-Sponville ; mais quand je l’écoute, je me dis que le Dieu auquel il avait cru n’est pas le même que le mien… En d’autres termes, a-t-il jamais eu la foi ? Même interrogation à propos de Jean-Paul Sartre par exemple.
En fait, la foi peut-elle se transmettre ?
Ce n’est souvent pas faute d’essayer et pour parler de ma famille, je pense que mon mari et moi avons été de très mauvais témoins auprès de nos filles ; quelle responsabilité…
Voici en vrac les quelques pensées suscitées par nos échanges.
À bientôt j’espère
Réponse du pasteur : La foi, un pur don de Dieu ou une libre réponse ?
Grand merci pour cette question qui me semble très importante.
Cela pose une question aiguë : pourquoi certains ont la foi et d’autres non ? Et que bon nombre de personnes naviguent quelque part entre les deux, en réalité.
D’où vient cette idée que la foi serait un pur don de Dieu ? Ou qu’elle serait au contraire la réponse d’une personne à ce Dieu qui l’appelle ? S’il y a un débat entre théologiens depuis des millénaires, c’est bien que cela influe sur notre compréhension de la relation entre Dieu et la personne humaine.
Le témoignage de la Bible : grâce divine et libre arbitre
Comme toujours, notre enquête peut partir de ce qui est dit à ce sujet dans la Bible. La foi serait-elle un pur don de Dieu, ou une réponse de la personne aux dons de Dieu ?
Il existe des textes du Nouveau Testament qui peuvent laisser penser que la foi serait un don de Dieu, même si c’est toujours délicat de se baser sur quelques versets isolés pour bâtir une théologie car la Bible réunit bien des voix diverses et il existe bien des façons d’interpréter un même verset. Les plus connus parmi ces versets seraient :
- Jésus dit : « Je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père. » (Jean 6:44 et 65)
- Paul : « C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés au moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. » (Éphésiens 2:8)
Avec cela, la cause semble entendue en faveur de ceux qui disent que « la foi est un pur don de Dieu » ? Non, car vous pensez bien que ceux qui disent que la foi est une libre réponse de la personne ont une autre lecture de ces versets, c’est ce qui fait tout l’intérêt de débattre les uns avec les autres dans l’écoute et le respect mutuels. Ceux qui pensent que la foi est une libre réponse disent que dans ces paroles de Jésus de Jean 6, la foi n’est pas imposée par le Père, ce serait un viol, mais que c’est la possibilité d’avoir la foi qui est donnée, de sorte que, oui, personne ne peut avoir la foi et aller au Christ s’il n’avait pas été attiré par Dieu en premier lieu, mais que c’est précisément une attirance, ce n’est pas un déplacement forcé que la personne subirait passivement comme un objet. L’amour de Dieu est inspirant (Romains 2:4), il est un appel dans l’espérance que Dieu a de voir la personne y répondre par sa participation active. Si la foi était imposée à la personne, où serait l’amour de cette personne pour Dieu ? Sa foi ne serait qu’une programmation. Et où serait l’amour de Dieu ? Traite-t-on quelqu’un que l’on aime en le forçant à entrer en relation ? Peut-on forcer qui que ce soit à aimer d’un véritable amour, comme avec une sorte de drogue que Dieu injecterait dans le cœur ?
A contrario, de ces versets qui semblent en première lecture favorables à l’idée que la foi est un don de Dieu, d’autres passages des évangiles semblent aller dans le sens de la liberté de la personne à se tourner vers Dieu ou à refuser cette relation, ou même l’idée de Dieu. Il y a en particulier l’appel à se convertir, à se tourner vers Dieu, qui est central dans les évangiles, avec Jean-Baptiste puis avec Jésus. C’est ce que relève le grand humaniste Érasme qui débat avec le réformateur Martin Luther au début du XVIᵉ siècle. Érasme considère que ce serait cruel d’inviter les foules à faire quelque chose (se convertir) s’ils n’avaient pas la possibilité de le faire librement. Luther lui répond dans son traité « Du serf arbitre » : « Quand la Loi dit : « Fais cela », elle indique ce que tu dois faire, non ce que tu peux faire. » Ce n’est pas faux, il faut le reconnaître, et quand Jésus nous dit d’aimer, nous voyons ce qu’il veut dire, mais y arriver est une tout autre affaire. Nous pouvons avoir néanmoins le désir de plus et de mieux aimer, ce qui est déjà une réponse libre.
Ce que disent les théologiens qui pensent que la foi est un don de Dieu, c’est que quand le Christ dit : « Le temps est accompli et le règne de Dieu s’est approché, convertissez-vous et ayez foi en la bonne nouvelle. » (Marc 1:15), non seulement c’est un appel, mais, en même temps, sa parole accorde ce qu’il commande à la personne qui l’entend. Manifestement, cela ne marche pas pour tout le monde car nombreux sont les disciples de Jésus qui se détournent de Jésus (Jean 6:66), même les apôtres quand Jésus est arrêté et exécuté.
Le débat historique : d’Augustin à la grâce universelle
La question reste donc ouverte, mais nourrie, avec ces passages de la Bible. Dans l’histoire de la théologie, c’est Saint Augustin qui a développé cette théorie de l’homme incapable d’avoir par lui-même la foi si ce n’est quand Dieu la lui donne. Cela fait partie de son système théologique partant du « péché originel » de nos plus lointains ancêtres, Adam et Ève, qui se seraient rebellés contre Dieu et auraient mangé le fruit défendu (Genèse 3). Selon cette théorie, cela aurait radicalement pourri l’humanité, dès lors incapable de tout bien, cette maladie se transmettant de génération en génération, jusqu’à ce que le Christ nous en délivre sur la croix, notre baptême nous permettant de bénéficier de ce système. J’aime beaucoup lire Saint Augustin et je vous recommande de lire ses extraordinaires « Confessions », mais cette théorie me semble être nocive. Cela ressemble à une tentative de manipulation pour rendre l’Église et ses sacrements indispensables à notre salut. Cela est hors de sens : une personne non baptisée n’est pas un monstre incapable d’aucun bien, ce n’est pas vrai du tout et c’est particulièrement injurieux.
Cette théorie d’Augustin a eu un succès étonnant. Cela a été repris par les réformateurs protestants au XVIᵉ siècle, Luther, donc, et aussi par Calvin et sa théorie de la double prédestination. Le génial Sébastien Castellion s’est opposé à son ami Calvin sur ce point. Il fait remarquer que si c’était le cas, quand une personne fait le mal, ce serait alors Dieu l’auteur de ce mal puisque c’est Dieu qui n’aurait pas voulu lui donner les moyens d’avoir la foi et de s’améliorer. Bien vu ! Castellion souligne que cette théorie d’un Dieu tyrannique qui forcerait certains à avoir la foi et qui la refuserait à d’autres a une mauvaise influence sur les valeurs de ces théologiens osant persécuter des personnes pour leurs idées comme Jean Calvin et Théodore de Bèze l’ont fait (ou laissé faire) à Genève au détriment de Michel Servet. Pour Castellion, l’amour de Dieu rend la personne libre de répondre, et il cite ce passage des évangiles où Jésus pleure sur la ville : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ! Mais vous ne l’avez pas voulu. » (Matthieu 23:37). Ces paroles désabusées de Jésus montrent bien que Dieu ne demande rien de mieux que de donner la foi à chaque personne de l’humanité. Il est comme un soleil, dit Castellion, qui éclaire toute personne (c’est la grâce universelle de Dieu), mais chacun a la liberté ensuite d’ouvrir ou de fermer les yeux.
Il est donc vrai qu’une longue chaîne de théologiens a défendu l’idée que la foi serait un pur don de Dieu (et tant pis pour ceux qui ne l’ont pas). Cette idée me semble épouvantable. Heureusement que cela a toujours été débattu et qu’aujourd’hui elle n’est plus défendue que par quelques luthériens ou calvinistes très conservateurs et quelques théologiens catholiques thomistes. La plupart des théologiens du XXᵉ et XXIᵉ siècles sont complètement revenus de cette fâcheuse théorie. Les théologiens protestants ont en général pris leur distance avec la sinistre théorie de la double prédestination de Calvin, selon laquelle Dieu aurait choisi certains pour le salut et choisi ou abandonné les autres à la perdition. Ces théologiens de différents courants refusent de penser que la foi serait une sorte de soumission forcée à un décret de Dieu réservé à certains : c’est le cas d’Emil Brunner, Karl Barth, Jürgen Moltmann, et Paul Tillich (dont nous connaissons l’admirable formule : la foi est le courage d’accepter que l’on soit accepté bien que nous soyons inacceptables). Tous se sont éloignés de cette théorie de la foi comme d’un don de Dieu qui s’imposerait à la personne. Pour eux, le don de Dieu est universel et immérité : c’est sa grâce, son amour qui libèrent la personne de croire ou de ne pas croire. La foi est alors la libre réponse de la personne à cette proposition d’amour de Dieu.
Croire ou chercher Dieu : la confusion spirituelle de notre époque
Mais nous sommes tous d’accord sur le fait que l’initiative vient de Dieu, que c’est un don, car si Dieu n’allait pas vers l’humain, l’humain n’aurait pas une seconde cherché Dieu. Cela est hors de portée de notre philosophie, de notre sagesse, de notre piété ou de nos actes de bonté. C’est déjà un socle commun. Ensuite, la question est de savoir si la personne a, ou non, le choix d’avoir la foi, d’entrer dans une relation de confiance avec Dieu ?
Une difficulté est à mon avis de savoir ce que l’on entend par « foi ». Au sens de l’Évangile, c’est avoir une certaine relation confiante et tenue avec Dieu. C’est sans doute l’essentiel de la foi. Mais pour nos contemporains, la notion « d’avoir la foi » est liée au fait d’adhérer ou non à un certain catalogue de croyances, ce serait avoir une certaine pratique religieuse, être membre d’une église. Les chrétiens et les églises sont en partie responsables de ces confusions, voulant bien faire en valorisant les moyens que sont le fait de travailler ce que l’on croit, de profiter de cet exercice utile pour notre cheminement qu’est d’entraîner notre foi dans des exercices spirituels collectifs comme le culte. Mais confondre les moyens et les buts est ravageur. Comme vous dites, les personnes qui disent ne pas avoir la foi sont souvent anticléricales ou allergiques aux églises, plus que dépourvues de spiritualité ou réfractaires à l’idée de transcendance, au sentiment qu’ « il y a quelque chose »…
Notre conception de ce que nous entendons par « avoir la foi » est plus large qu’être en relation ou en recherche consciente de Dieu. Si l’on écoute l’apôtre Jean dans ce célèbre passage de sa première lettre : « L’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. » (1 Jean 4:7) Celui qui ne croit pas en Dieu par sa tête et qui cherche sincèrement le bien de son prochain a, au sens de Jean, foi par ses tripes, par ses actes, ils apportent déjà une réponse à la grâce de Dieu. Bien entendu, le mieux étant d’être sensible à Dieu et de répondre par toutes les différentes dimensions de notre être : la tête en cherchant Dieu consciemment, le cœur en aimant, les actes en faisant le bien, en se donnant les moyens de travailler notre intériorité par les exercices spirituels que nous choisirons de mettre en place dans notre vie quotidienne : prière ? étude ? cultes ? discussions ? temps de retraite dans un lieu ?
Il me semble que c’est le cas des penseurs que vous citez, Luc Ferry et André Comte-Sponville. Libre à eux de se déclarer non croyants, voire athées, cela se respecte. Mais avec ce que dit Jean, je ne serais pas si catégorique. Il y a ainsi chez certaines personnes une réticence à utiliser les grands mots marqués et peut-être trop chargés par l’histoire comme les mots « Dieu », « foi », « salut »… même si ces personnes sont ouvertes à la transcendance et à la spiritualité. Il me semble que ce serait mieux d’oser revisiter personnellement ces notions, car cela permet précisément d’entrer en dialogue avec les peuples et les arts sur des millénaires.
La transmission aux enfants
En ce qui concerne la transmission de la foi ? Vous avez raison : pas plus que Dieu nous ne pouvons donner la foi à quiconque, et encore moins, peut-être, à nos enfants. Là encore, heureusement ! Quelle tyrannie ce serait. Et du coup, il y a dans nos églises en tout cas plus de sincérité et de place aux sensibilités personnelles que jamais.
Mais afin de pouvoir choisir, encore faut-il être informé ; et pour répondre, encore faut-il avoir entendu exprimer la question. Pour choisir librement, encore faut-il qu’il n’y ait ni chantage ni menaces. C’est ce que vous avez offert à vos enfants : ils ont reçu une connaissance de ce que c’est que la foi chrétienne, ils ont reçu l’amour qui leur a permis d’être libres de répondre à leur façon. On ne peut pas faire mieux, franchement. Ils savent aussi que la foi a une réelle importance pour vous dans votre vie présente, ce travail de semailles se poursuit donc en profondeur.
Dieu, lui aussi, fait ce qu’il peut. Les hasards des rencontres et de la vie sont autant d’occasions aussi de nourrir leur cheminement. Le reste est précisément leur liberté.
Le reste ne nous appartient pas. Jésus parle de cela dans la parabole du semeur (Matthieu 13) : les grains semés mettent parfois du temps à pousser en profondeur et ne sortent que plus tard. J’ai vu des centaines de personnes découvrir la foi une fois devenues plus mûres à 30-40 ans, voire bien plus. J’ai vu aussi souvent la foi passer une génération, fleurissant chez les petits-enfants. Dans cette parabole, Jésus parle aussi de ce qui empêche la semence de produire du fruit : les soucis de la vie, les persécutions (c’est-à-dire l’ambiance négative contre la foi), le manque de profondeur. C’est pourquoi, même si vos enfants n’ont pas la foi, j’espère pour eux qu’ils ont quand même à leur façon une recherche de profondeur : qu’ils prennent un peu de temps pour travailler leur intériorité, leur réflexion et leur conscience. Qu’ils le fassent à leur façon, qu’ils philosophent, discutent, prennent le temps pour s’émerveiller de ce qui est beau dans les êtres et dans cet Univers… Mais là aussi, c’est leur liberté à eux, et personne ne peut le faire à leur place.
Dieu nous bénit et nous accompagne tous avec tendresse, respect et confiance.
En écho à ce texte :
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La foi est-elle un don de Dieu ? Ce qu’en dit vraiment la Bible
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Vous parlez de « choisir d’avoir la foi », il me semble que la foi est toujours un don de Dieu.
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Peut-on choisir d’avoir la foi ? La réponse d’un pasteur
