Mosaïque de Pélage, fin IVe siècle, Musée du Louvre
Question

Le moine Pélage, du Ve siècle m’intéresse car il valorise notre liberté.

1x
100%

Pélage, moine du Ve siècle, affirmait la liberté humaine face au péché originel défendu par Augustin. Un pasteur revient sur ce débat ancien et explique pourquoi la grâce de Dieu, loin d’écraser notre liberté, la fait grandir jour après jour.


Question posée :

Bonjour cher pasteur,

Je lisais récemment un article sur le pélagianisme, à savoir l’idée que l’Homme est en pleine possession de son libre-arbitre et que la grâce divine n’est en rien responsable du choix que fait chacun d’exercer le bien ou le mal. C’est à mon sens une responsabilisation de l’Homme qui ressemble un peu à ce qu’a fait le protestantisme au XVIe siècle en Europe.

Sauf qu’apparemment ce Pélage était un moine du Ve siècle. Je suis donc étonné d’apprendre qu’une doctrine aussi moderne ait existé dès le Ve siècle.

Pouvez-vous m’en dire plus ? Me dire ce que vous en pensez ? Me dire la position de l’Église protestante qui m’intéresse de plus en plus ?

D’avance, merci.

Réponse d’un pasteur :

Cher Monsieur,

Bravo de vous poser ainsi des questions et de chercher, avec liberté et sincérité, ce qui vous semble à vous conforme à ce qui vous semble juste, fidèle et bon. C’est une démarche, effectivement, de liberté, et donc de sincérité, qui est très prometteuse. Certaines personnes ont peur de le faire, de peur de penser faux et d’être jugées sévèrement par Dieu. Il me semble que c’est une erreur, car Dieu aime même son ennemi, nous dit Jésus, comment n’aimerait-il pas davantage celui qui le cherche sincèrement parce qu’il pense de travers ? Au contraire, Dieu fera preuve d’amour et de pédagogie afin d’aider cette personne à avancer, et cela lui sera d’autant plus facile de le faire que la personne a comme vous une recherche sincère et ouverte à une évolution. Cette grâce de Dieu est ainsi source de liberté pour nous, une source de liberté très concrète, quotidienne. Car c’est la fin de la menace et du chantage, notre pensée, notre pratique et notre prière ne sont plus prises en otage.

Pélage et Augustin : un débat ancien sur la liberté

Pélage (IVe-Ve siècle) est connu car l’immense Saint Augustin est entré en discussion avec lui, s’opposant à sa pensée. Effectivement, cela a trait à la question de la liberté. Pélage a été condamné par l’Église officielle, lui et ses amis ont été décrétés hérétiques. Cela ne doit pas nous arrêter, car bien des prophètes ont été mal jugés par l’establishment alors que de faux prophètes triomphaient. Le fait d’être persécuté n’est pas non plus une preuve d’être dans le vrai, évidemment.

Comme souvent, il y a de belles choses à prendre chez Pélage et de bien belles choses à prendre chez Augustin sur cette question. Personnellement, il me semble que Pélage a exagéré son idée, mais qu’il y a du bon.

Augustin soutenait fortement cette idée de «péché originel». Martin Luther, au XVIe siècle, pensait également que le « péché originel » avait totalement ruiné la capacité de la personne humaine à être libre, et donc à faire le bien. Pélage refuse cette idée, il pense que la personne humaine est capable de faire le bien et de se sauver elle-même. Qu’en penser ?

Le péché originel et la capacité humaine à se sauver

  1. Sur le « péché originel » ayant pourri l’humanité, de génération en génération, cette idée me semble absolument abracadabrante. Comment Dieu, révélé en Jésus-Christ comme un amour infini, garderait-il une telle rancune de génération en génération ? N’importe quel père ou mère humain n’aurait pas fait de drame si son enfant avait commis un tel « péché » de gourmandise ou de puérile envie d’autonomie en désobéissant, comment imaginer que Dieu serait pire que des parents raisonnablement aimants ? De toute façon, ce récit de la Genèse n’est pas un compte rendu historique mais une prédication qui parle de l’actualité de toute personne humaine.
  2. Pélage pense que l’homme est bien assez capable de se sauver lui-même, qu’il en a la liberté, même sans l’aide de la grâce de Dieu. C’est un peu ce que professe le bouddhisme, où la personne humaine est appelée à se sauver elle-même par sa propre sagesse et sa méditation. C’est à mon avis exagéré, mais pas complètement faux. Plus précisément, je pense que c’est totalement faux pour le bébé, qui est dans la situation d’égoïsme d’Adam et Ève à la chute, mais le bébé, recevant des soins de l’extérieur, en particulier de ses parents et autres personnes, et de Dieu soufflant de son Esprit, progressivement, un début de liberté et de bonté lui devient possible. Cette bonté et cette liberté seront toujours relatives et bien fragiles, mais à mon avis bien réelles quand même, le reste comptant sur la grâce de Dieu pour nous subvenir. Je suis donc du même avis que vous, il me semble qu’il faut retenir un peu de Pélage et un peu d’Augustin en ce qui concerne notre liberté.

Salut futur ou vie présente : une distinction essentielle

Cela dit, il me semble qu’il faut distinguer ici la question du salut et celle de la vie personnelle. Ce qui préoccupait énormément les personnes dans l’Antiquité était la question de la vie future. Même encore au XVIIe siècle, le « pari de Pascal » place la question de la vie future au centre. Le débat théologique sur la liberté ou non de la personne humaine est profondément marqué par cette question du salut futur.

Les textes de la Bible, dont les évangiles, sont peu portés sur la question de la vie future, mais sont plutôt un appel à vivre dans une belle association avec Dieu, à être en relation de confiance avec lui (sa grâce suscitant et rendant possible la foi sincère). La liberté humaine est donc importante, car sans elle, point de sincérité. En même temps, cette liberté est en genèse, elle est à venir, à recevoir dans une évolution, une croissance de notre être venant de Dieu : le récit fondateur de Pâque définit Dieu comme l’acteur d’une libération en cours. Concrètement, le peu de foi que nous avons nourrit en nous une liberté croissante, invitant et permettant de s’ouvrir et de cheminer davantage vers Dieu.

Aujourd’hui, notre mentalité contemporaine est moins centrée sur la question de la vie future ; cette question est ouverte, mais elle est moins vécue comme angoissante (nous verrons bien, faisons confiance en ce Dieu dont on connaît l’amour pour nous dans cette vie présente, il est plausible qu’il y ait une vie après la mort, si cela se vérifie, tant mieux, sinon nous ne nous en rendrons même pas compte). Par contre, la question essentielle, le lieu du salut, c’est plutôt celle de la liberté personnelle présente, d’être heureux, d’avoir une belle et bonne vie. Et dans ce sens, les évangiles sont plus modernes, plus proches de nos préoccupations actuelles que les questions brassées au temps de la Réforme du XVIe siècle, par exemple. Et il est bien possible que l’Évangile soit pour nous plus proche de nos préoccupations que des personnes ayant vécu 1500 ans plus tard, et qu’un Pélage au IVe siècle reste bien intéressant et moderne pour nous.

La Réforme : une liberté paradoxale et responsabilisante

C’est vrai que la Réforme du XVIe siècle a été, paradoxalement, responsabilisante pour les personnes. Paradoxalement, car elle affirme que le salut appartient à Dieu seul et que nous ne sommes pas libres d’être sauvés ou non, que cela appartient à Dieu, contrairement à l’Église catholique qui insistait sur la participation de la personne à son propre salut, ou non, par ses bonnes œuvres, ses prières et ses rites. En quoi cette théorie sur le salut indépendant de nous est-elle responsabilisante ? C’est qu’elle est libérante : nous ne sommes plus sous le coup du jugement et des menaces, Dieu continue de toute façon à offrir sa grâce. Cette façon de penser, considérant la question (éventuelle) de la vie future comme déjà réglée, permet de ne plus s’encombrer l’esprit avec cela, et de se tourner alors vers la vie présente afin de la vivre de la façon la plus belle et la plus vraie possible, et depuis les origines de l’humanité, nombreux sont ceux qui ont constaté que la foi en Dieu peut être un grand apport pour cela (quand la foi est vécue d’une belle façon, ce qui peut ne pas être le cas). L’humain est ainsi libéré d’un immense poids de peur, de chantage qui venait tordre la façon de vivre dans cette vie que nous vivons maintenant. L’humain peut ainsi être inspiré par cette belle façon d’être.

Par exemple, en ce qui concerne la solidarité : aider un pauvre en pensant ainsi mériter des bons points et augmenter ses chances de vie future ? C’est encore de l’égoïsme (même si cela a pu aider le pauvre sans trop l’humilier d’avoir été regardé par le riche comme un simple accessoire dans sa course au meilleur avenir possible). Se sentir obligé de penser (ou se sentir culpabilisé de ne pas arriver à penser) ce que dit son église afin de favoriser son avenir éternel ? Ce n’est pas de la foi, ni de l’amour de Dieu, c’est de l’égoïsme et de la méfiance vis-à-vis d’un Dieu qui pourrait devenir méchant. Alors qu’avec l’affirmation de la grâce de Dieu sans condition, cette affirmation peut être inspirante quand on prend quelques instants régulièrement pour la méditer, pour se placer face à cela, pour se laisser inspirer des projets et des façons de prendre en compte les autres et de réagir à leur situation.

La position de l’Église protestante : pas de dogme imposé

Par principe, il n’y a pas de position particulière défendue par notre église, elle se fait plutôt le relais de l’appel à se faire sa propre opinion et à expérimenter cette grâce à la fois comme un don de Dieu et comme une belle façon d’être, de vivre et d’espérer. En général, comme sur ce point particulier de la liberté, l’Église n’impose pas d’opinion sur cette question complexe entre le libre arbitre à 100 % et le serf arbitre à 100 %, l’Église nous aide à creuser cette question, et cette façon de nous accompagner est en elle-même une réponse disant oui à la liberté, comme valeur et comme qualité personnelle en cours de développement. Les personnes les plus instruites, comme les moins instruites, sont capables de réfléchir, de choisir, et de grandir dans leur capacité à être libres, grâce à un travail à la fois d’elles-mêmes mais aussi de Dieu en elles.

Il vous bénit, vous libère et vous accompagne

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

À lire aussi : Sur le sens théologique et spirituel de la notion de péché originel, et celle de Liberté, voir les articles dédié  dans notre Petit Dictionnaire de Théologie.

Partagez cet article sur :
  • Icone de facebook
  • Icone de twitter
  • Icone d'email

En écho à ce texte :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *