En français, le mot « vie » englobe d’innombrables réalités. Le grec biblique, en revanche, déploie quatre termes précis (bios, psychè, zoè et pneuma) pour distinguer les facettes corporelle, psychologique, spirituelle et divine de l’existence. Cette richesse de vocabulaire éclaire la profondeur de la condition humaine et invite à nourrir notre être dans sa globalité.
Comprendre l’existence humaine : la précision du grec biblique
En français, le mot unique « vie » évoque des réalités très différentes. Le grec biblique, lui, utilisait un vocabulaire beaucoup plus précis pour distinguer les facettes de l’existence humaine, et nous guider dans sa compréhension.
Chacune de ces dimensions de la vie est un miracle. Cela éveille notre étonnement et notre émerveillement. Peut-être même notre louange, quand on reconnaît derrière ces merveilles une source de vie, Dieu.
Les quatre dimensions de la vie
Bios (βίος) : la vie biologique portée par la matière : C’est la vie organique, la santé du corps, la durée de l’existence physique ou encore le mode de vie et les moyens de subsistance. C’est la racine des mots biologie ou biographie. L’Évangile nous dit que nous sommes ainsi « fils et filles d’Adam », fils et fille de la terre, de la poussière du sol. C’est effectivement de cela que notre corps est fait. C’est d’ailleurs un miracle incroyable qu’avec de la simple poussière il ait été possible d’évoluer au point que cette matière soit vivante, bouge, et parfois donne elle-même de la vie.
Psychè (ψυχή) : la vie psychique qui comprend notre personnalité (unique), notre conscience, notre capacité à avoir un point de vue, notre intelligence, nos émotions et notre volonté, notre créativité. En grec classique, il s’agit de l’âme, partie éternelle de l’humain qui est tombée dans un corps. La pensée biblique pense plutôt que le corps est d’abord formé dans le sein de notre mère biologique, ainsi que la vie psychique qui va encore se développer et évoluer au cours de notre vie. Il n’y a pas de mépris du corps dans la pensée biblique, il est une bénédiction comme les autres dimensions.
Zoè (ζωή) : C’est notre vitalité, le principe même, divin, qui est en nous source de vie. Ce qui fait que nous évoluons dans le sens de la vie et non de la mort. Cette dimension de la vie est éternelle, enracinée dans la source de la vie.
Pneuma (πνεῦμα) : l’Esprit, appelé aussi souffle de Dieu, Saint-Esprit. C’est Dieu en tant que source de création nouvelle, source d’évolution. Cela suppose une liberté, une inventivité, une créativité.
L’humain, alliance de la poussière et du souffle divin
Selon la Genèse 2:7, l’humain est fait de poussière du sol et de souffle de Dieu :
« L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. » (Genèse 2:7)
- « La poussière de la terre » : c’est la base du bios,
- « Le souffle de vie » : littéralement un pneuma de zoè : Dieu donne son souffle, son Esprit, et cela crée en nous la vie zoè, la vie éternelle, inaltérable.
- « L’homme devint un être vivant » : le résultat de cette combinaison c’est une « psychè vivante« , et même vivante de la zoè.
Notre bios nous enracine dans les milliards d’années de l’histoire de l’univers, notre psychè naît avec nous et évolue au gré de notre existence concrète, notre zoè est un don qui nous mène dans l’éternité, quant à la pneuma elle est une puissance touchant au divin.
Il n’est pas impossible que les animaux aussi soient doués de bios (sans doute), mais aussi de psychè (nous savons que bien des animaux ont une personnalité) et de zoè : la Genèse dit qu’ils ont « un souffle de zoè » (Genèse 1:6). Le Psaume 36:7 soutient que Dieu sauve l’humain comme les animaux : « Éternel, tu sauves les hommes et les bêtes ! » Cette pensée existe donc parmi les voix de la Bible, c’est un développement plus tardif dans l’histoire de la théologie qui rechigne à dire que les animaux n’auraient pas la vie éternelle.
L’humanité : une vocation et une bénédiction
Mais dans la Bible, le propre de l’humain n’est pas fonctionnel, ce n’est pas une performance, c’est un sens, une vocation, une bénédiction, une nomination. L’humain est créé (d’origine) à l’image de Dieu, il est appelé « humain » dès sa création :
« Lorsque Dieu créa l’humain (adam), il le fit à la ressemblance de Dieu, mâle et femme il les créa, il les bénit, et il les appela du nom d’humain le jour-même où ils furent créés. » (Genèse 5:1-2)
Il existe certes des humains qui ont un comportement inhumain (hélas), il existe des humains moins performants que certains animaux sur le plan physique, moins doués de raison, mais ils n’en sont pas moins humains, cela appartient à un autre registre, c’est un don de Dieu.
C’est pourquoi tuer une personne, la peine de mort, mais aussi le racisme, le sexisme, l’homophobie ou tout autre mépris de l’autre… est non seulement un dommage fait à la personne mais à Dieu lui-même, Dieu en tant que source de vie, et considère cette personne comme digne du nom d’humain. C’est ce que rappelle Jésus avec force dans l’Évangile (Matthieu 5:21-22)
Aimer de tout son être : l’accomplissement des dimensions de la vie
Ces quatre dimensions de la vie humaine sont reprises par Jésus dans un passage essentiel où il résume notre vocation. Pour cela, Jésus reprend et ose compléter la confession de foi essentielle juive du Shema Israel (Deutéronome 6:4-5) en ajoutant l’intelligence, la réflexion personnelle pour apporter une quatrième dimension à l’amour dont nous écoutons et aimons Dieu :
“Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force.” (Marc 12:30)
Nous retrouvons ainsi ces quatre dimensions de la vie humaine :
- « de tout ton cœur » : dans la Bible, ce n’est pas le lieu des sentiments (ils sont plutôt dans les tripes), mais le cœur est le centre de décision de l’humain, le lieu de vie de la zoè, le lieu où souffle la pneuma,
- « de toute ton âme » : c’est la psychè, nous invitant à évoluer, cheminer, approfondir tout au long de notre vie,
- « de toute ta pensée » ; c’est la psychè au sens d’intelligence, de réflexion personnelle, de discernement.
- « de toute ta force » : c’est grâce à notre bios, nous invitant à l’action en ce monde, l’action concrète pour créer et bâtir plus de justice et de paix, servir l’autre.
Ces dimensions sont toutes excellentes et bénies puisque l’on peut « aimer Dieu » avec chacune de ces dimensions. Chacune est à développer au mieux, nous sommes appelés à en prendre soin et à en faire quelque chose.
- Bien sûr, pour ce qui est de notre patrimoine génétique, nous ne pouvons rien. Bien sûr notre corps est fragile et s’use, mais il est une bénédiction précieuse à chérir et soigner.
- La psychè se soigne aussi en nous aimant et en prenant soin de notre âme, en travaillant notre intelligence, nous posant des questions, en cherchant des sujets de questionnement un peu trop difficiles pour nous, en ne nous laissant pas enfermer dans des dogmes et des sectes.
- Notre zoè est à sentir et à travailler avec Dieu.
- Quant à la pneuma, Jésus nous appelle à en demander toujours plus à Dieu, comme un pauvre affamé mendie son pain : « Heureux les mendiants de l’Esprit, le royaume des cieux est à eux ! » (Matthieu 5:3)
Le sens même de la vocation de Jésus, nous dit-il, c’est « que nous ayons la vie (zoè), et que nous l’ayons en surabondance (que nous débordions de zoè autour de nous) ! » (Jean 10:10)
Cet article est extrait de notre Petit Dictionnaire de Théologie (niveau 2), voir aussi les Définitions de base (niveau 1), les Mots qui piquent (niveau 3), et les Notions (niveau 4).





Merci pour cet article que j’ai trouvé passionnant, bien plus qu’une définition, même très élaborée ; tout est sujet à prédication. J’ai particulièrement aimé la mise en valeur des quatre dimensions de la vie dans Genèse 2:7 avec les termes qu’on retrouve dans le grec de la Septante, et le parallèle avec les quatre façons d’aimer Dieu en Marc 12:30.
La chimie peut modifier la personnalité, le psychisme peut influer sur l’état du corps, les différentes dimensions de la vie s’imbriquent de mille et une façons. Et donc je trouve que ce n’est pas si mal que cela, de n’avoir qu’un seul terme pour désigner la vie.
Par ailleurs, à propos du rapport entre l’humain et l’animal, je me pose la question s’il est légitime de considérer l’humain prioritaire, toujours et dans tous les cas, sans que ce soit un sentiment de supériorité, ni de manque de respect.
Excellentes remarques : un seul mot, magnifique, pour tisser toute sles dimensions de la vie ! Je pensais justement à ce thème cher à Albert Schweitzer (qui a gagné en particulier avec ça le prix Nobel de la Paix) : « le respect de la vie ». Dans toutes ses dimensions et sous toutes ses formes.
Sur la priorité absolue à l’humain, c’est une question délicate : intuitivement, s’il s’agissait de faire vivre une personne ou bien de faire vivre un animal quel qu’il soit, je choisirais de sauver la personne, quelle qu’elle soit. Je suppose que la plupart des animaux ferait la même chose. La question est de faire corps, un minimum. Mais l’alternative se présente quand même rarement ainsi. C’est en général plutôt cela : s’il fallait que je subisse un certain inconfort pour faire vivre tout un troupeau d’éléphants, je pense que je choisirais les éléphants.
Et vous, comment verriez-vous la question.
Il est clair que du point de vue individuel, c’est plutôt un exercice de pensée. Mais la question peut tout de même s’inviter à propos d’autres problématiques, par exemple celle du développement humain qui se fait nécessairement au détriment de l’animal, de l’utilisation d’animaux dans la mise au point de médicaments, la place du loup face aux éleveurs, … Pas toujours simple.
C’est exactement cela, il ‘st bon de travailler son discernement, avec responsabilité et sans intégrisme.