L’apôtre Paul exprime une tension universelle : le tiraillement entre l’envie de tout lâcher et l’élan de rester pour ceux qu’il aime. En mettant en dialogue cette confession biblique avec les concepts de Freud (Éros et Thanatos), cette réflexion explore comment une source intérieure, au-delà de la psychologie, permet de transformer le découragement en une vocation de vie et de joie.
Texte, vidéo et poscasts audio de la prédication. Ceci est un témoignage personnel. N’hésitez pas à donnez votre propre avis ci-dessous.
🎥 Regardez la vidéo :
🎧 Podcast audio de la prédication 🎧 Podcast audio du culte entier
(Voir le texte biblique ci-dessous)
prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève le dimanche 19 avril 2026,
par : Marc Pernot, pasteur à Genève
Transcription de la Vidéo :
Le témoignage bouleversant de Paul
Dans la poursuite de notre réflexion sur la vie plus forte que la mort que nous rappellent les fêtes de Pâques, je vous propose de suivre ce témoignage de l’apôtre Paul. Il écrit quelque chose d’étonnamment honnête, sans masque : Je suis tiraillé entre l’envie de partir — de lâcher, de baisser les bras — et le désir de rester à cause de ceux qu’il aime.
Un découragement plus profond que les peines
L’apôtre Paul, objectivement, a des soucis à affronter à ce moment de sa vie, mais c’est un costaud, et il ne se laisse pas abattre facilement.
Seulement, là, il rencontre un découragement beaucoup plus profond que ses difficultés et il ose le partager avec ses amis. Il est tiraillé entre deux pulsions entre lesquelles il n’arrive pas à choisir : soit s’investir encore auprès des Philippiens, soit choisir de baisser les bras : « de s’en aller et d’être avec Christ », de disparaître soit dans la mort, soit de se retirer quelque part.
Éros et Thanatos : une tension universelle
Quelle est cette tension dont il nous parle ici ?
Sigmund Freud, après des décennies à écouter ses patients, observe que cette tension est universelle : tension entre Éros, la pulsion qui nous attache à la vie, et Thanatos, la pulsion qui voudrait que nous baissions les bras et abandonnions. Il me semble que Freud a vu juste et que c’est ce que Paul décrit ici, avant de témoigner d’une remontée que Freud ne connaissait pas.
Éros ou la pulsion de vie : ce n’est pas l’érotisme (pour une fois, Freud ne pense pas au sexe), mais c’est une pulsion positive qui consiste à chercher à construire, à se rattacher à d’autres et à aimer. C’est ce qui fait que Paul se tourne ici vers ses amis.
Thanatos ou la pulsion de mort : c’est la tentation d’entrer en léthargie, de ne plus penser, ne plus agir, ne plus être en relation et de régresser. Comme Paul quand il dit « la mort m’est un gain. »
Une réalité normale, non une maladie
Freud observe que ces pulsions de vie et de mort se manifestent en toute personne. Il ne s’agit donc pas d’une maladie. C’est important à noter afin de ne pas nous culpabiliser nous-mêmes en sentant que nous sommes traversés par ces pulsions. Cela permet de mieux nous connaître nous-mêmes et d’avancer. Cela nous permet aussi d’analyser l’actualité de notre société à l’échelle de notre famille, de notre église, de notre cité, de notre civilisation et de notre petite planète. Car Éros et Thanatos agitent aussi les sociétés à tous niveaux.
Identifier ces voix pour mieux avancer
Paul nous aide avec cette confession si intime. Jésus l’avait fait avant lui à Gethsémané (Mat. 23:36ss). La pulsion de vie est puissante en Jésus : il se rattache à 2 ou 3 amis proches et se tourne vers Dieu. Il le prie en lui présentant son Thanatos : sa volonté de tout laisser tomber.
On voit que même la foi la plus profonde n’élimine pas cette tension en nous entre Éros et Thanatos. Mais la foi nous aide à avoir le courage de visiter ces pulsions, d’en traverser la tension et de recevoir, comme un miracle, de choisir la vie.[i]
Une tension présente dès la Genèse
Freud a raison : c’est universel. La Bible s’ouvre précisément sur cette tension avec ces célèbres paroles : « La terre était vide et néant, il y avait des ténèbres à la surface du chaos, et l’esprit de Dieu se mouvait à la surface des eaux. » (Genèse 1:2) Ce n’est pas seulement l’Univers qui présente cette tension entre chaos et source de création, nous sommes tout autant habités à la fois par ce chaos et par ce souffle de vie qu’est Dieu. Cette tension est le principe même de l’évolution dont Dieu est la source. Ces deux forces sont en tension à l’intérieur de nous : celle du non-être et celle de la source de l’être, tension entre la mort et l’amour, entre rompre et abandonner plutôt que de construire et s’attacher. C’est normal que cela nous habite puisque nous sommes membres de l’Univers, seulement nous, comme humains créés à l’image de Dieu, nous en sommes conscients, nous gagnons à en être pleinement conscients.
Quand la vie surgit
Parfois, nous avons envie de baisser les bras, d’abandonner, de « lâcher prise », comme disent certains. C’est normal, même en l’absence de graves ennuis, Thanatos s’exprime très puissamment en chacun de nous. Mais Paul témoigne ici que, subitement, quelque chose en lui prend le dessus : le dilemme s’efface et la vie surgit., comme une évidence.
C’est comme dans ce Psaume 22 que Jésus prononce sur la croix et qui dit si bien le désespoir humain, notre Thanatos, plainte qui s’interrompt brutalement sur ce cri « Tu m’as répondu ! » (Ps. 22:22)
Ces récits parlent d’un plus-que-nous qui nous rejoint en nous.
Une solution au-delà de l’humain
Comment cela peut-il arriver ?[ii]
C’est ce que l’on voit dans ces quelques lignes si sincères de l’apôtre Paul. Un travail de lucidité et de courage lui permet de sentir ces pulsions, de les décrire et de les partager. C’est déjà une étape, mais pas encore une solution. Il était en train d’expliquer que ce dilemme était pour lui insoluble quand surgit dans sa parole un « mais… », un « malgré tout… » qui le fait véritablement entrer dans la vie. Avec ce « mais » surprenant, Paul montre qu’il est au bénéfice d’une puissance qui le dépasse. Le niveau où travaillait Freud ne lui permettait pas de la découvrir, elle est plus profonde que la psychologie, plus profonde encore que l’inconscient. Cette source, par principe, touche à l’origine même de l’être, et donc de notre être. Sur elle tout être repose. Comme dans la Genèse, c’est l’Esprit, le souffle de Dieu, qui vient au contact avec le chaos, qui le prend pour faire émerger la vie. Ces mots de la Bible parlent de cette réalité qui dépasse le pensable, mais qui soulève la matière et l’énergie de l’Univers pour faire émerger la vie, le mouvement et l’être (Actes 17:28). Au fond de nous coule cette source depuis l’origine.
Christ, le chemin vers la source de vie
Regardons de plus près : Paul confesse que c’est Christ qui le fait vivre. Christ incarne le chemin vers cette source. En Christ s’est manifestée une vie, un amour et une foi qui sont plus forts que la mort, que la méchanceté et que l’absurde.
Quel est ce chemin ? Il est dit que Christ, avant de ressusciter, doit d’abord descendre dans les profondeurs et traverser le séjour des morts (Actes 2:31), les évangéliser, avant de remonter à la vie et de nous donner la vie en nous accompagnant chaque jour. Concrètement : avec lui, sachant que nous n’avons rien à craindre, nous pouvons avoir le courage de visiter nos profondeurs, notre abîme le plus profond, traverser nos Thanatos, comme Paul : et faire l’expérience qu’au plus profond encore de nous existe cette source : Dieu au-delà de tout, Dieu plus puissant que toutes les forces de chaos et de mort.
Comment traverser cela sans être accompagné par plus que l’humain ?
Les fruits de la source : vocation et joie
Paul témoigne que se manifestent alors deux fruits de cette source de vie : la première est une vocation. Il connaissait déjà cette pulsion de vie dont parle Freud et qui se manifestait par son attachement à ses amis : c’est déjà bien, mais c’est encore à la hauteur de l’humain et donc insuffisant pour dépasser la tension. Maintenant Paul touche à la source de la vie en lui et cela lui donne de chercher à faire vivre ceux qu’il aimait. Il passe de l’Éros (l’attachement à l’autre), à l’Agapè : l’amour créateur au service de l’autre.
Cela tire Paul du côté de la vie. [iii]
Paul parle ensuite de ce second fruit qu’est la joie. Elle est souvent le signe que l’on est arrivé en quelque sorte « chez soi », et de savoir que l’on pourra, désormais, y demeurer avec ceux que l’on aime. Quelle résurrection après son moment de Thanatos.
« Rentrer en soi-même » pour trouver Dieu
Ce chemin vers la source de vie est encore éclairé pour moi par ce que Jésus nous donne avec sa célèbre parabole de Luc 15 : il nous invite à nous reconnaître dans ce « fils prodigue » emporté par une avalanche de Thanatos, d’abord dans l’abandon des siens, puis dans la distraction, et qui finit par régresser au point de se retrouver parmi les cochons. Jésus nous dit qu’« il entre alors en lui-même » (au lieu de se disperser au dehors de lui). C’est clair qu’entrer en nous-mêmes pour visiter nos profondeurs nous fait peur avec la violence de nos thanatos, avec nos craintes et nos culpabilités, nos blessures et notre trop faible désir d’aimer. « Mais » connaissant l’amour de notre Père, comme ce fils prodigue, comme Paul, comme le Christ, « entrant en nous-mêmes » nous trouvons au fond de nous cette source qu’est Dieu, car il a toujours été là, et nous remontons avec lui porteurs d’un peu plus encore de vie et de joie.
pasteur Marc Pernot
Notes :
[i] Saint-Augustin au IVᵉ siècle en parle dans ses Confessions : « Je suis devenu pour moi-même une immense énigme, et j’interrogeais mon âme : pourquoi était-elle triste, et pourquoi me troublait-elle si fort ? Et mon âme ne savait rien me répondre. » (Confessions, IV, iv, 9)
C’est ce que confesse aussi Nietzsche : « Mon abîme parle, mon ultime profondeur je l’ai déployée vers la lumière ! Sauve-moi, viens, donne-moi la main, ah, arrête, ah, ah, dégoût, dégoût, dégoût, malheur à moi. » (Zarathoustra, 3ᵉ partie, Le Convalescent, 1)
[ii] Saint-Augustin en appelle à Dieu, à travers son expérience vive et en même temps intelligente de Dieu.
Nietzsche, bien qu’ayant rejeté Dieu au sens religieux du terme, ne voit de solution que dans le dépassement de l’humain, et il a manifestement raison puisque cette tension entre être et néant fait elle-même partie de ce que nous sommes.
[iii] Paul confesse : « Je suis tiraillé entre les deux : j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, et c’est de beaucoup meilleur, MAIS à cause de vous (mais par vous), demeurer dans la chair est bien plus nécessaire » : c’est devenu impérieux pour Paul : la force indicible dont témoigne ce « Mais » le tire du côté de la vie, où il va pouvoir vraiment « demeurer », ce qui a, dans la Bible, des accents de vie éternelle commençant maintenant. Dans cette confession de Paul nous avons alors pas moins de trois dérivations du verbe « demeurer » dans la même phrase : « demeurer » (μενω), puis « demeurer au-delà » (επι.μενω), et enfin « demeurer ensemble auprès de » (συμ.παρα.μενω).
Textes de la Bible
Philippiens 1:21-25
Pour moi, en effet, vivre c’est Christ, et mourir m’est un gain. Mais si vivre ici-bas doit me permettre un travail fécond, je ne sais que choisir. Je suis tiraillé entre les deux : j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, et c’est de beaucoup plutôt meilleur, MAIS à cause de vous demeurer dans la chair est plus nécessaire. Je suis persuadé de cela, je sais que je resterai et demeurerai auprès de vous tous pour votre avancement et la joie de la foi.








