Cette prédication explore la place des émotions et des passions humaines à la lumière de l’Évangile de Jean et de la philosophie de Spinoza. Loin de l’idéal stoïcien d’un Jésus impassible, elle montre comment la foi et l’amour du Christ permettent de convertir nos émotions intérieures pour en faire des forces de vie.
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prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève le dimanche 12 septembre 2025,
par : Marc Pernot, pasteur à Genève
Transcription de la Vidéo :
L’illusion de la civilisation judéo-chrétienne
On entend parfois dire que notre civilisation serait judéo-chrétienne. Je pense que c’est une erreur. Il bien question de judéo-chrétiens à propos de personnes qui, dans les premiers siècles de notre ère, suivaient la loi juive tout en pensant que Jésus était le Messie. Leur représentant le plus connu est Jacques, le propre frère de Jésus. Ce courant a rapidement été assimilé par la foule des pagano-chrétiens, issus du monde grec. Il existe encore aujourd’hui des juifs messianiques, mais l’immense majorité des chrétiens ne suit pas la loi juive. Alors pourquoi cette expression de « civilisation judéo-chrétienne » ? À mon avis, c’est de la propagande politique car ce n’est pas vrai pour les chrétiens et ce n’est pas sympa pour les autres : cela gomme la légitime spécificité des juifs et cela fait des personnes non croyantes des sous-citoyens.
Nos trois racines : Jérusalem, Athènes et Rome
Notre civilisation n’est donc pas « judéo-chrétienne », il me semble qu’elle est biblico-greco-latine : avec un enracinement important dans la Bible, que l’on soit croyant ou non ; avec un mode de pensée profondément inspiré par la pensée grecque ; avec des lois inspirées du droit romain et notre langue provient en grande partie du latin ou du grec. Ces trois racines que sont Jérusalem, Athènes et Rome s’interpellent mutuellement dans notre culture et cela ouvre un magnifique espace de dialogue, de liberté et de profondeur. Mais il vaut mieux que ce soit réfléchi afin que nous puissions choisir.
Le piège stoïcien : le mythe du Jésus zen
Cela fait que bon nombre de nos façons de penser et d’être sont un héritage grec plutôt que biblique. Par exemple : dans notre culture, il est considéré comme inconvenant, particulièrement pour un homme, de pleurer. Cela ne se fait pas d’élever la voix avec colère, c’est considéré plus ou moins comme enfantin ou déséquilibré d’avoir des émotions et encore plus de les manifester en société. C’est un héritage stoïcien. La Bible n’a pas ce préjugé. Elle montre même Dieu ayant de vives émotions avec heureusement l’amour qui l’emporte souvent, par exemple dans ces paroles de l’Éternel : « Mon cœur s’agite au-dedans de moi, toutes mes compassions sont émues : je n’exécuterai pas l’ardeur de ma colère… » (Osée 11:8-9)
Du coup, la rumeur publique fait du Christ un doux Jésus tout à fait zen, sans affects, qui connaît une paix intérieure comme le miroir du lac quand il n’y a pas un souffle de vent. Ce Jésus imaginaire n’est pas celui de l’Évangile, il répond plutôt au modèle d’un sage stoïcien ou d’un bonze bouddhiste. Alors, il y a de bonnes choses dans le stoïcisme, mais sur ce point en particulier, il me semble préférable d’être plus biblique que grec.
Les passions du Christ, sources de vie
Jésus vit intensément sa vie, avec des émotions parfois violentes ou bouleversantes, et il en fait quelque chose de magnifique. Dans les Évangiles, nous le voyons être pris par la colère et la déception (pas moins de 9 épisodes), par la tristesse et le trouble (5 épisodes), par les larmes et même des sanglots (2 fois), par un étonnement qui le bouleverse (3 épisodes), par une compassion qui le prend aux tripes (6 épisodes), par une explosion de joie (5 épisodes), par une subite prise en affection (5 épisodes), par l’impatience que ce qu’il espère arrive (2 épisodes).
Quand on parle de « la passion du Christ », on pense bien sûr à la Croix. Certes, mais on pourrait parler DES passions du Christ, elles aussi sont source de résurrection.
Le Christ nous autorise et nous appelle à ne pas étouffer nos émotions, elles sont la vie, par elles nous sommes véritablement présents dans notre monde, nous mettent en relation avec ses habitants, par elles nous recevons une énergie vitale nous permettant de faire de très belles choses.
La proposition de Spinoza : un affect supérieur
Comment Christ transforme-t-il l’énergie brute de ses passions en miracles source de vie ?
Le philosophe juif Baruch Spinoza remarque que nous sommes esclaves de nos passions et de nos sentiments, nous sommes impuissants à les gouverner et à les contenir (Éthique, 4e partie). Comment faire ? Les bonnes résolutions sont souvent impuissantes face à la force d’une passion. Par exemple, tout le monde sait que fumer est mauvais pour la santé, mais cette connaissance est en général trop faible par rapport à l’envie de fumer, il faudrait une force plus puissante que cette gourmandise. Spinoza avance cette proposition célèbre qui est à mon avis très juste : « Un affect ne peut être réprimé ni ôté que par un affect contraire et plus fort. » (VII)
Si nous avons une addiction ou une passion comme la haine, la colère ou le dégoût de soi, par exemple : pour convertir ces forces, il faut une contre-force positive d’une plus grande puissance. La seule pensée ne suffit pas, à moins qu’elle ne se transforme en passion elle-même.
Le zèle de la foi : chasser les marchands de notre temple intérieur
C’est ce que les disciples de Jésus observent dans l’épisode que je vous ai lu : « Le zèle de ta maison me dévore. », analysent-ils en voyant ce surprenant et libre Jésus. Le zèle, c’est l’affect supérieur dont parlait Spinoza. Ce zèle de Jésus, c’est sa passion pour le fait que la maison de Dieu est notre corps : que Dieu est en nous, cœur à cœur avec nous. Pour Jésus, la foi n’est pas croire en ceci ou cela ni un rite : la foi c’est une puissance, celle de Dieu en nous, qui guérit, qui remet debout le paralysé, qui ouvre les yeux, qui ressuscite un mort. La foi est pour Jésus une passion immensément puissante, elle « transporte les montagnes », nous dit-il : elle convertit nos passions.
« Le zèle de ta maison me dévore. » : ce zèle dévore nos passions tristes comme nous digérons des nouilles pour en faire une bonne énergie nous rendant capables de grandir, d’avancer et d’agir. Le zèle de la foi du Christ dévore ce petit moi étriqué comme une chenille qui refuserait de devenir papillon.
Si l’on prend la grille de lecture que Jésus apporte ici et que les disciples comprendront plus tard : le temple qui importe n’est pas le bâtiment à Jérusalem, c’est notre corps, notre âme où Dieu est présent. Les marchands du temple sont alors nos petites passions calculatrices, nos aliénations, notre ego qui fait du « troc » (ex. : « Je t’aime si tu m’aimes », « Je fais le bien pour être reconnu », « Je prie pour que Dieu me bénisse », « Je me fais chrétien pour avoir la vie éternelle »). Ce commerce, c’est la logique de l’intérêt personnel, même avec Dieu.
Il ne suffit pas de le comprendre, la question est d’arriver à changer de logique interne. Et pour cela, il faut une force puissante, comme pour Jésus ici, permettant de déplacer les montagnes de nos passions. Pas de les détruire sinon nous deviendrons une sorte de zombie apathique, mais de les convertir.
Prendre sa croix : regarder en face nos passions
C’est ce que Jésus nous propose : « Si quelqu’un veut avancer à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » (Mat 16:24)
Nous pouvons lire « notre croix » comme ces passions, ces forces que nous subissons et qui nous aliènent. Prendre notre croix, c’est regarder en face ce qui nous mène par le bout du nez, ce qui nous enchaîne : nos « passions tristes », comme Spinoza les appelle : la peur et les faux espoirs, la haine, l’envie, la colère, la culpabilité, le sentiment d’être indigne, la pitié qui n’agit pas, la joie méchante du malheur de l’autre…
Il est bon de renoncer à ces dimensions de nous-même : ne pas se complaire dans ce moi aliéné, égoïste, étriqué, désespéré. Ce n’est bien entendu pas une destruction de notre être, mais une libération de notre moi vivant et sensible. Comment ? En suivant le Christ, c’est-à-dire en étant passionné par sa façon d’aimer, par sa foi et son attachement à la fidélité. Nos passions sont alors transformées, nos croix peuvent devenir résurrection.
L’amour du Christ comme élan de vie
C’est ce dont témoigne Paul : « L’amour du Christ nous presse (littéralement « nous passionne ») » (2 Corinthiens 5:14). Cet amour du Christ est une passion plus puissante que tous nos démons.
C’est ainsi que quand le Christ ressent de la colère contre des personnes méchantes, par exemple les théologiens ou ses disciples quand ils cherchent à l’empêcher d’aider quelqu’un, le texte nous dit bien souvent que sa colère devient une tristesse de voir la méchanceté s’être emparée de ces personnes (Mc 3:5), et sa tristesse devient volonté de les aider, elles aussi.
C’est ainsi que quand le Christ se laisse surprendre par une foi à laquelle il ne s’attendait pas, celle d’un centurion (Mt 8:10) ou d’une femme étrangère, c’est le signe de sa disponibilité d’esprit, le signe d’une vraie rencontre, Jésus se laisse alors déplacer, lui aussi, il s’émerveille, il le dit et entre dans la louange.
C’est ainsi que quand un sentiment d’affection le prend, ce qui arrive plusieurs fois (Mc 10:21), Jésus en est physiquement remué : il est « pris aux tripes » (Mc 1:41), il ne manque pas alors d’agir de façon remarquablement créative et féconde.
Cet amour du Christ nous presse, transforme nos passions en élan de vie.
Texte de la Bible
Évangile selon Jean 2:13-22
La Pâque juive était proche et Jésus monta à Jérusalem. 14Il trouva dans le temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes ainsi que les changeurs qui s’y étaient installés. 15Alors, s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, et les brebis et les bœufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables ; 16et il dit aux marchands de colombes : « Ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » 17Ses disciples se souvinrent qu’il est écrit : Le zèle de ta maison me dévore. 18Mais les autorités judéennes prirent la parole et lui dirent : « Quel signe nous montreras-tu, pour agir de la sorte ? » 19Jésus leur répondit : « Détruisez ce temple et, en trois jours, je le relèverai. » 20Alors ces Judéens lui dirent : « Il a fallu quarante-six ans pour construire ce temple et toi, tu le relèverais en trois jours ? » 21Mais lui parlait du temple de son corps. 22Aussi, lorsque Jésus se releva d’entre les morts, ses disciples se souvinrent qu’il avait parlé ainsi, et ils crurent à l’Écriture ainsi qu’à la parole qu’il avait dite.










Merci pour cet accent mis sur les émotions, c’est tellement en adéquation avec votre amour de la vie !
L’intensité de la vie de Jésus que vous décrivez ma paraît effectivement indispensable à la réalisation de sa mission. Comment un homme aurait-il pu faire ce qu’il a fait sans être passionné ?
Dans la liste des émotions de Jésus, je mettrais bien le fait d’avoir des amis. Je trouve que ce n’est pas anodin, on peut par exemple y voir qu’aimer son prochain ne signifie pas être ami avec tout le monde.
Oui, merci Pascale,
L’amitié prend parfois Jésus. J’ai noté par exemple : Mc 10:21, Jean 11:5, Jean 13:1, Jean 13:23, Jean 15:13-15
Avec effectivement une grande différence avec l’l’amour-agapè qui tend plus au choix de servir l’autre
Vous aviez cité Marc 10:21 dans votre prédication, mais ce soudain sentiment d’affection me paraissait différent de la relation qu’il a dû avoir avec Lazare, présenté comme son ami. Avoir un ami implique la réciprocité, la durée. C’est un épisode qui me touche, m’a déjà presque choquée en raison de la notion de préférence que cela implique (ce qui rejoint le mythe du Jésus zen que vous évoquez), mais cet épisode l’ancre si résolument dans son humanité.
C’est très touchant et profond. Merci
Très éclairante votre prédication par cette perspective inattendue des affects. On s’aperçoit de la grande différence d’avec le dieu des philosophes qui se veut infini, tout-puissant, omniscient, finalement un brin hors sol et certes pas embêtant mais inaccessible, à qui il ne manque qu’un détail : la vie. Cela est surprenant d’observer un Jésus aussi sensible et Spinoza serait sûrement d’accord avec ces passions du Christ puisqu’il estime qu’être vivant, c’est justement produire des affects. On est loin de l’image d’Epinal, des représentations semi romantiques du « doux Jésus ».
Pour réorienter une pensée, c’est vrai qu’il faut sans doute rencontrer ou produire une pensée plus « puissante », qui peut être néanmoins tout à fait simple, mais puissante car permettant de voir plus clair et d’avancer avec un peu plus d’assurance, d’agir différemment, d’en ressentir de la joie, dirait Spinoza. Et cela ne peut pas se produire si nous ne reconfigurons pas nos affects, si nous circulons toujours dans le même cercle. En tout cas, cela semble difficile. Comment modifier, par exemple et au hasard, nos représentations d’un dieu méchant qui voudrait nous pourchasser de ses foudres, voire nous tuer après nous avoir donné la vie si nous ne sommes confrontés qu’à cette idée ou ne rencontrons que faiblement des idées contraires ? D’où le nombre important de questions que vous traitez à ce sujet.
Votre observation me fait dire que c’est avec cela que Jésus se débat et peine pas mal. Cela ne m’avait pas sauté aux yeux mais il apparaît comme ouvert à la réception de ses affects, n’ayant pas anticipé la réaction à avoir dans telle ou telle situation. Ce que a contrario les disciples anticipent, eux, par exemple au puits, lorsqu’ils s’étonnent, voire reprochent à Jésus de dialoguer avec la Samaritaine. Ou les pharisiens lorsqu’ils s’offusquent d’une guérison le jour du sabbat. Eux aussi sont dans des affects disons « orientés », comme on voit cela aujourd’hui avec les réactions épidermiques de la cancel culture à certains mots, à certaines idées, à des œuvres d’art qui sont balayées, réécrites ou tartinées de sauce tomate sans examen de leur contenu.
Avec cet angle des affects, je comprends mieux peut-être le rajout de Jésus au premier commandement : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence » comme un protocole de production des passions actives qui, associant la sensibilité et l’intellect, permettent de discerner le mieux à faire. Ce serait vraiment étrange qu’une parole s’incarne dans la sensibilité sans en porter la marque. Ce serait comme les paroles froides de la Pythie, pas très passionnant.
Merci de cette désorientation qui permet la conversion du regard. Quelle chance nous avons.
Merci Lili, merci beaucoup pour ce magnifique apport.
J’ai aimé le « être vivant c’est produire des affects », plutôt que subir des affects. C’est un bel accomplissement que d’être capable de ressentir.
Oui, désolé pour cette ritournelle sur le Dieu 100% bon, les circonstances l’impose malheureusement. Ça et la place de l’intelligence, du débat intérieur, pour chaque personne. Ce sont peut-être les deux points sur lesquels la foi chrétienne s’appuie pou rnous aider à avancer, nourrissant notre prière et notre cœur.
Quelle chance nous avons de vous avoir pour approfondir la réflexion.
J’admire la cohérence de votre démarche ! Je lis ou j’écoute énormément de prédications diverses et il est rare de voir une telle rigueur dans l’articulation entre un concept philosophique pointu (le jeu des affects chez Spinoza) et une exégèse biblique aussi incarnée.
A mon avis, votre prédication évite deux pièges majeurs :
1) Le moralisme abstrait (le fameux « il n’y a qu’à » de la volonté).
2) L’intellectualisme froid (qui comprend tout mais ne change rien).
En remettant l’émotion, le « zèle » et l’énergie au centre de la foi, vous proposez quelque chose de profondément libérateur et, au sens noble du terme, thérapeutique pour ceux qui bénéficient de cette prédication.
Merci pour cette excellente analyse.
Je me demande si ce “zèle” vivifiant, n’est pas aussi inhibé en nous par l’idée culpabilisante du péché et de ses répercussions, le repentir, la peur de Dieu, le pressentiment constant de la punition.
Comment concilier (séparer dans notre psyché?) le Dieu de l’Ancien Testament et celui du Nouveau Testament?
Oui, hélas, vous avez bien raison. Il nous faut d’abord arriver à chasser cette sorte de marchands dans notre temple intérieur. Pour cela :