En affirmant qu’il parle en paraboles afin que l’on ne comprenne pas, Jésus ne cherche pas à exclure, mais à désamorcer les dogmatismes et les forteresses mentales. Cet éclairage de Marc 4:10-34 met en lumière la pédagogie du Christ, qui invite chacun à quitter les schémas religieux préconçus pour faire germer une pensée libre, autonome et vivante.
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prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève le dimanche 12 septembre 2025,
par : Marc Pernot, pasteur à Genève
Transcription de la Vidéo :
Jésus avoue chercher à troubler les gens avec ses gestes, et parler afin que nous ne comprenions rien. Le pire, c’est que cette parole de Jésus elle-même produit cet effet : nous ne comprenons rien. Comment peut-il dire cela alors qu’il est venu pour proclamer l’Évangile par ses gestes et ses paroles ?
Le pire du pire, c’est que Jésus dit que quand il cherche à ce que les gens ne comprennent plus rien, c’est afin que, surtout, ils ne se convertissent pas et qu’ils ne soient pas sauvés. Or, par définition de la fonction de Christ, le boulot de Jésus est de sauver tout le monde. Alors oui, nous ne comprenons rien. Pour ça, il a réussi. Mais c’est certainement une bonne chose pour nous, en réalité, puisque c’est par ce chemin que Jésus compte nous amener à la vie.
Première piste : Jésus cite Ésaïe 6
Cette parole de Jésus est en réalité une citation du livre d’Ésaïe, juste après le formidable récit de sa vocation : Ésaïe est envoyé par Dieu par ces paroles : « Va dire à ce peuple : Vous entendrez et vous ne comprendrez rien ; vous verrez, et vous ne saisirez rien. Rends insensible le cœur de ce peuple, endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux, pour qu’il ne voie point de ses yeux, n’entende point de ses oreilles, ne comprenne point de son cœur, ne se convertisse pas et ne soit pas guéri. » (Ésaïe 6:9-10). Il n’y a pas de doute du point de vue de la grammaire : le texte dit que le but de Dieu est d’empêcher la conversion et la guérison des gens. Ésaïe s’insurge, mais Dieu lui explique que le peuple sera alors comme une souche de térébinthe ou de chêne élagué lui permettant de repousser à partir du meilleur que nous sommes, chacun à notre façon. Bien sûr que c’est pour le meilleur que Jésus nous secoue ainsi, mais de quoi cherche-t-il à nous débroussailler ?
Nos schémas et nos dogmatismes
Les sciences humaines relèvent que nous avons tendance à nous trouver enfermés dans des schémas que nous répétons encore et encore, machinalement. Ces schémas nous viennent de notre enfance, de nos traumatismes, de nos rencontres, de nos parents et grands-parents. Jésus, en avance de 2 000 ans sur les neurosciences et les multiples écoles d’accompagnement, cherche à nous aider à nous libérer de ces schémas qui nous enferment.
Nous sommes enfermés dans notre système de croyances et nos schémas, nous croyant ainsi protégés, mais étant enfermés. La difficulté, c’est que dès que l’on attaque frontalement ces barrières, nous avons tendance à nous rétracter comme un hérisson : notre ego se barricade, devient agressif et cherche à justifier ses positions. C’est ce que nous voyons sans cesse dans les Évangiles dans l’opposition que rencontre Jésus chez les pharisiens ou les spécialistes de la Bible. Ces hommes sont les figures de nos schémas, de nos doctrines, de nos identités, de nos rituels qui nous enferment plus que de nous faire vivre.
Comment Jésus nous sauve de nos forteresses ?
Comment est-ce que Jésus nous sauve ? Il commence ses paraboles par une petite histoire toute simple. Les personnages sont souvent typés et l’auditeur a tendance à appliquer ses jugements de valeur selon ses codes habituels du juste et du pécheur. C’est là que Jésus introduit une anomalie ou une extravagance surprenante qui retourne complètement la logique habituelle, puis Jésus se tait, laissant l’histoire en suspens sans tirer de morale, laissant l’auditeur désemparé. Cette étrangeté fait tomber l’auditeur de ses schémas confortables, trop évidents. Il est amené à se poser des questions : mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qui suis-je en réalité dans cette histoire boiteuse où les repères se troublent ? Et ce n’est pas facile de répondre sans sortir des schémas tout faits. L’auditeur doit devenir acteur de sa propre pensée, élargissant, enrichissant son modèle de pensée.
C’est par cette désorientation que Jésus nous aide. Jésus ne cherche pas à nous orienter d’une autre façon en nous apportant un système de nouvelles doctrines ou de nouvelles règles. Son enseignement ne cherche pas à nous offrir un nouveau savoir. Ce qu’il cherche à nous apporter, Jésus le compare à une graine envoyée et qui pousse en profondeur, ou à du levain dans la pâte, ou à un berger qui sauve la plus perdue des brebis perdues, ou à un vigneron qui plante et émonde sa vigne, ou à un moissonneur… Un point commun à toutes ces métaphores : le Royaume de Dieu que Jésus nous offre est un principe actif, une source vive. C’est ça que Jésus veut nous apporter.
On attribue à divers sages cette petite maxime : si un homme a faim, donne-lui un poisson et il vivra une journée, apprends-lui à pêcher et il mangera toute sa vie. C’est cette différence de niveau que nous avons entre l’action des Pharisiens et celle de Jésus : entre fournir une doctrine et apporter une capacité nouvelle : Dieu nous rend capables de penser par nous-mêmes. C’est ainsi que nous pouvons déjà comprendre le « afin qu’ils ne se convertissent et ne soient sauvés ». Car avec un nouvel enseignement théologique et moral bien clair, les auditeurs se convertiraient peut-être à un nouveau savoir, mais ils n’accéderaient pas à cet autre niveau de l’être extraordinaire.
C’est ce qu’Ésaïe appelle élaguer afin de faire place à une source de vie jaillissante en nous.
Le secret messianique
Dans ce même évangile de Marc, on voit souvent Jésus interdire à quiconque de dire qu’il est le Christ. Cela aussi nous semble étrange. C’est le même problème : en entendant ce savoir, la foule appliquerait ses schémas tout faits en projetant sur Jésus des rôles qui ne lui correspondent pas : l’un penserait à un messie politique comme David chassant les ennemis, ou à un messie prophétique comme Moïse annonçant une nouvelle loi religieuse, ou à un messie religieux comme Melchisédech inaugurant de nouveaux rites, ou à un sage comme Salomon. Alors que la messianité de Jésus est à recevoir personnellement comme un principe actif faisant germer en nous une source de vie puissante. Le savoir sur Jésus risquerait d’empêcher ces personnes de vivre cette puissance en elles-mêmes.
Le secret messianique et les paraboles se rejoignent dans leur but et dans la stratégie de débroussaillage des schémas anciens, avant une renaissance à partir de la racine.
L’endurcissement des cœurs
Mais pourquoi l’humain est-il souvent enfermé dans ces schémas mortifères ? Le fameux théologien catholique Eugen Drewermann souligne que ce qui nous met en péril, ce qui nous ronge, c’est l’angoisse existentielle. Pour s’en protéger, l’homme a tendance à se forger des forteresses de moralisme, de dogmatisme, de ritualisme, d’activisme, d’identité avec le traditionalisme… Attaqué, ce système de défense se renferme encore comme un hérisson. Parfois, la personne se « convertit » en adoptant une nouvelle forteresse, mais ce sera sur le même schéma : mais elle ne s’en sort pas pour autant.
« Ceux du dehors » dans ce texte, ce sont les personnes frappées par ce mal : elles qui sont en dehors d’elles-mêmes, elles demeurent ailleurs, dans une forteresse souvent construite par d’autres. Mais quand nous sommes touchés par une parabole, ou faisons l’expérience du Christ qui ouvre une source intérieure en nous : cela nous permet d’entrer en nous-mêmes, cela nous permet de repartir de notre propre racine de térébinthe ou de chêne et de vivre enfin. C’est cela être disciple.
Plus à ceux qui ont, moins à qui n’a rien ! ?
Ceux qui sont disciples peinent à comprendre également ce que raconte Jésus. Mais quelque chose a bougé, ils sont déjà sortis de leur forteresse : ils se posent des questions, ils s’interrogent avec Jésus (verset 10). C’est extrêmement prometteur. Cela n’apparaît pas bien dans nos traductions car hélas elles disent que Jésus « expliquait tout » à ses disciples, comme s’il y avait un enseignement réservé à certains. Pas du tout, explique le texte : tout est pour tous (versets 21-23). Mais en réalité, il n’est pas dit que Dieu expliquait tout à ses disciples, mais qu’il « déliait toute chose » pour eux. C’est là encore un principe actif : à ceux qui sont déjà riches d’un début d’émancipation, Jésus peut alors les faire avancer dans leur émancipation. Mais à ceux qui n’ont rien que la fausse sécurité de leur forteresse : pour ceux-là, la seule stratégie possible est d’ébranler cette fausse réassurance, afin de les en libérer. Il y a pour eux un moment de trouble, c’est vrai, mais comme l’élagage d’un arbre avant sa résurrection.
Pris de vertige
Cela montre à quelle profondeur Jésus travaille pour nous sauver. Il s’adapte au niveau de chacun (versets 33-34). Mais le plus dur est de briser la logique de forteresse. Jésus fait tous les efforts d’inventivité pour cette véritable conversion, cette naissance. C’est difficile car l’humain adore se rassurer en se barricadant, et il craint comme la peste le fait d’être libre et responsable, autonome, adulte dans sa vie et dans sa foi. L’humain se rend alors volontairement aveugle et sourd alors que notre vie est ailleurs : dans cette source de vie que Dieu a déjà mise en nous depuis l’origine, elle est à libérer.
Textes de la Bible
Évangile selon Marc 4:10-34
Lorsque Jésus fut à l’écart, ceux qui l’entouraient avec les douze l’interrogèrent sur les paraboles.
11Il leur dit : C’est à vous qu’a été donné le mystère du royaume de Dieu ; mais pour ceux qui sont dehors tout se passe en paraboles, 12afin qu’en voyant ils voient et n’aperçoivent pas, et qu’en entendant ils entendent et ne comprennent pas, de peur qu’ils ne se convertissent, et que les péchés ne leur soient pardonnés. 13Il leur dit encore : Vous ne comprenez pas cette parabole ? Comment donc comprendrez-vous toutes les paraboles ? …
21Il leur dit encore : Apporte-t-on la lampe pour la mettre sous le boisseau, ou sous le lit ? N’est-ce pas pour la mettre sur le chandelier ? 22Car il n’est rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être mis au jour. 23Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende.
24Il leur dit encore : Prenez garde à ce que vous entendez. On vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez servis, et on y ajoutera pour vous. 25Car on donnera à celui qui a ; mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. 26Il dit encore: Il en est du royaume de Dieu comme quand un homme jette de la semence en terre ; 27qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment. 28La terre produit d’elle-même, d’abord l’herbe, puis l’épi, puis le grain tout formé dans l’épi ; 29et, dès que le fruit est mûr, on y met la faucille, car la moisson est là. … autre parabole sur la graine de moutarde …
33C’est par beaucoup de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole, selon qu’ils étaient capables de l’entendre. 34Il ne leur parlait point sans parabole ; mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples.






