
Une relation fidèle avant le mariage est-elle une véritable alliance devant Dieu ?
Face au sentiment d’indignité suscité par certains discours cléricaux sur la sexualité prénuptiale, cet échange entre un jeune croyant et un pasteur propose un éclairage théologique libérateur. Il invite à distinguer la lettre légaliste de l’éthique vivante de l’Évangile, en replaçant l’amour mutuel, le respect du rythme de chacun et la conscience personnelle au cœur de la véritable alliance devant Dieu.
Question d’un jeune couple profondément croyant
Bonjour Monsieur le Pasteur,
Chrétien très attaché au Christ et à la foi catholique, je chemine spirituellement depuis plusieurs années. Avec ma compagne, nous partageons un quotidien fidèle, sincère et aimant dans un studio de 25 m². Notre vie comporte une intimité charnelle que nous vivons comme l’expression naturelle de notre tendresse et de notre attachement mutuel.
Ce dimanche, nous avons franchi le pas de nous confesser pour la première fois auprès d’un prêtre catholique. Nous en sommes ressortis profondément désemparés et rabaissés. Jugeant notre situation moralement mauvaise, le prêtre a réduit notre relation à sa seule dimension sexuelle. Il a comparé ma compagne à une « bouteille de whisky » qu’un alcoolique ne devrait pas garder chez lui, et m’a enjoint de dormir par terre pour fuir la tentation. Il nous a également pressés de nous marier rapidement. Or, je refuse de précipiter un engagement si sacré par peur ou culpabilité, comme une simple formalité destinée à rendre licite notre amour.
Devant cette rigidité qui sacralise la règle au détriment de l’écoute et de la miséricorde — me rappelant les reproches du Christ aux pharisiens —, j’ai refusé l’absolution. Nous sommes repartis avec le sentiment d’être indignes et salis, alors que nous cherchions simplement à nous approcher de Dieu.
Vos écrits sur le mariage et l’engagement sincère m’ont apporté un grand soulagement. Ne souhaitant pas renier ma foi mais peinant à croire que Dieu condamne deux personnes qui s’aiment fidèlement, je me permets de vous soumettre mes interrogations :
- Une relation amoureuse fidèle, exclusive et profondément engagée peut-elle être considérée comme une véritable alliance devant Dieu, même sans mariage religieux ?
- Les Écritures condamnent-elles réellement toute relation sexuelle avant le mariage, ou cette interdiction résulte-t-elle également d’interprétations théologiques et de traditions développées au cours des siècles ?
- Comment comprendre la place du plaisir charnel lorsqu’il ne s’agit ni de rechercher des aventures sexuelles ni d’utiliser autrui, mais simplement d’exprimer l’amour que l’on porte à la personne avec laquelle on partage sa vie ?
- Enfin, comment un chrétien peut-il continuer à cheminer sereinement dans sa foi lorsqu’il se trouve en désaccord profond avec certaines prescriptions de son Église, sans avoir le sentiment de devoir choisir entre Dieu et la personne qu’il aime ?
Je vous remercie sincèrement pour votre écoute et pour le temps que vous consacrerez à ma démarche.
Bien respectueusement,
Cédric
Réponse d’un pasteur : Dieu regarde au cœur
Cher Cédric,
Je suis effaré par l’attitude de ce prêtre. Certes, il applique les consignes officielles de son église, mais il aurait pu assumer un petit peu plus d’humanité. Bien des prêtres le font. Ces règles peuvent être comprises comme un schéma nominal théorique. L’appliquer avec une telle rigueur, alors qu’il aurait dû sentir combien c’était choquant pour vous, cela me semble être un manque d’amour, au sens de l’agapè recommandée par le Christ dans l’Évangile.
À mon avis, cela révèle que ces hommes, supposés être célibataires et chastes, ont un vrai problème avec la sexualité. Eux. Pas vous. La Bible ne considère pas le sexe comme étant sale, ni comme étant uniquement destiné à la procréation (il n’y a qu’à lire le Cantique des Cantiques où l’union des deux fiancés dans leur lit est digne de représenter l’amour de Dieu et de l’humanité).
La compréhension actuelle du mariage est plus basée sur l’harmonie du couple que par le passé. Cela me semble quand même une avancée, d’ailleurs en grande partie due à l’Évangile. Or, la sexualité peut avoir un grand apport en faveur de cette dimension, dès lors que le conjoint pense réellement à l’autre conjoint. Dans le passé, le mariage s’intéressait plus à perpétuer l’héritage des domaines familiaux et donc à la maîtrise de la procréation, fixée par contrats, surveillée férocement, le but étant d’avoir une descendance et de remembrer les parcelles de bois et de champs… très très romantique.
La morale rigide développée par ce prêtre sacralise trop la forme au détriment du fond. Or, Dieu regarde au cœur, à ce qui est invisible, ce sont les humains qui regardent à l’apparence, au visible, à l’écorce de l’existence. C’est bien dommage, la lettre tue, comme le dit Paul aux Corinthiens, c’est l’Esprit qui fait vivre.
J’en viens à vos questions :
– Une relation amoureuse fidèle, exclusive et profondément engagée peut-elle être considérée comme une véritable alliance devant Dieu, même sans mariage religieux ?
Je pense très sincèrement que oui, en tout cas pour Dieu. Comme je le dis plus haut, Dieu regarde au cœur. La cérémonie ne fait pas l’alliance, elle doit précéder dans les cœurs, la cérémonie est un outil utile pour vous aider à tenir cette alliance. En effet, le rite est puissant pour graver plus dans la durée quelque chose dans notre être, il implique les proches qui s’engagent ainsi à vous soutenir, la mairie implique la société… Tout cela est utile au service de l’essentiel qui est l’alliance de vos deux cœurs, de vos deux consciences. Mais ne fait pas l’alliance. D’ailleurs, en théologie catholique, les ministres du sacrement du mariage sont les deux époux, le prêtre n’est que témoin de cette alliance.
À ce propos, leur interdiction d’intimité avant la cérémonie fonctionne comme un chantage. C’est à mon avis profondément nocif, comme vous le soulignez, tordant la sincérité de la démarche de mariage à l’église. C’est vraiment la forme au détriment du fond. C’est très triste.
– Les Écritures condamnent-elles réellement toute relation sexuelle avant le mariage, ou cette interdiction résulte-t-elle également d’interprétations théologiques et de traditions développées au cours des siècles ?
Adam et Ève n’avaient pas de prêtre, pas d’église ni de grandes orgues pour former un couple et avoir des enfants. Que je sache. Mais à mon avis ce n’est pas la question. Encore une fois, la lettre tue et c’est l’Esprit qui fait vivre. Par exemple, Jésus dit solennellement : « Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. » (Matthieu 5:39) Cela nous impose de laisser la porte de sa maison ouverte ? Cela veut dire de laisser un méchant violer un enfant sous nos yeux ? Bien sûr que non. Ces paroles très claires de Jésus lui-même sont à interpréter. Pour ce qui est des mœurs, et en particulier de la conjugalité, bien de ces passages bibliques sont très dépendants de la culture de l’époque. Abraham a une façon de vivre sa sexualité que nous reconnaissons aujourd’hui comme inacceptable et qui ne posait pas question à l’époque. Les théories de l’apôtre Paul sur la sexualité encouragent au viol conjugal, honte à ceux qui en feraient une théorie de ce qui serait juste dans ce domaine…
Mieux vaut, à mon avis, se baser sur le commandement du Christ (Marc 12:30-31) d’écouter Dieu par soi-même, de discerner avec intelligence dans un dialogue à l’intérieur de soi, et de se décider, que cela nous conduise à aimer notre prochain et à un peu mieux nous aimer nous-mêmes aussi. C’est cette démarche de discernement personnel avec l’aide de Dieu qui va vous permettre à vous deux de décider s’il est juste et bon de faire un couple, et d’avoir des relations sexuelles, et de quelle façon. Personne n’a à s’immiscer dans cette prise de décision, seulement l’Esprit saint élevant vos propres consciences, vos personnalités. Personne d’autre et encore moins des hommes qui n’ont aucune idée de ce que c’est qu’un couple.
– Comment comprendre la place du plaisir charnel lorsqu’il ne s’agit ni de rechercher des aventures sexuelles ni d’utiliser autrui, mais simplement d’exprimer l’amour que l’on porte à la personne avec laquelle on partage sa vie ?
Vous avez tout dit.
Manque peut-être de se fixer explicitement comme règle de marcher au pas du plus lent. Comme en randonnée. Si un des deux a moins envie de sexe, on en fait moins. S’il préfère ceci et pas cela, ce sera comme cela. Encore faut-il sentir ce que l’autre n’ose pas forcément dire. S’il n’a pas trop envie de sexe, on n’en fait pas, c’est tout simple. Cela ne veut absolument pas dire qu’il aimerait moins, cela n’a pas de rapport. L’amour s’exprime de bien des façons et c’est cela qu’il faut sentir. Chacun son rythme, sa peau, sa sensibilité à telle ou telle dimension de la relation.
– Enfin, comment un chrétien peut-il continuer à cheminer sereinement dans sa foi lorsqu’il se trouve en désaccord profond avec certaines prescriptions de son Église, sans avoir le sentiment de devoir choisir entre Dieu et la personne qu’il aime ?
C’est une question de rapport à son église. Elle n’est pas Dieu ! Elle est servante, elle n’est pas votre Seigneur. Il est important d’être dans la gratitude pour ce que votre église vous apporte. Et de laisser tout simplement de côté le reste : ce qui ne vous apporte pas grand-chose, et encore plus ce qui ne vous convient pas. C’est finalement cela aimer : aimer l’autre tel qu’il est, garder le meilleur et s’en réjouir, passer sur ses défauts tout en espérant qu’il progresse encore. L’Église cherche Dieu, elle tente de servir les hommes en suivant Dieu, mais elle est pécheresse et doit encore se convertir. Comme nous. Et souvent encore plus que nous, à vrai dire.
Jésus n’a jamais dit d’écouter l’Église, ni d’obéir à l’Église, ni à qui que ce soit. Il a dit au contraire : « Ne vous faites pas appeler Rabbi ; car un seul est votre Maître, et vous êtes tous frères. Et n’appelez personne sur la terre votre père ; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Ne vous faites pas appeler directeurs ; car un seul est votre Directeur, le Christ. » (Matthieu 23:8-10)
C’est Dieu, votre directeur de conscience. C’est le Christ votre visée, c’est l’Esprit qui vous inspire. C’est Dieu qui pardonne et il ne pardonne pas parce qu’un homme le lui ordonnerait, mais Dieu pardonne tout simplement car il vous comprend et qu’il vous aime. C’est sa nature d’aimer. Faites-lui confiance, il vous bénit, il vous accompagne avec tendresse, même et encore plus si vos pas allaient sur des chemins improbables. Mais je ne pense absolument pas que ce soit votre cas. Vos paroles à maintes reprises montrent que vous alliez dans votre démarche à la fois le cœur, l’intelligence, la foi, l’engagement, la sincérité, l’attention à l’autre.
Dieu vous bénit et vous accompagne,
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