Une analyse du célèbre passage d’Ésaïe 53 sur le serviteur souffrant. L’article examine les différentes interprétations – juive et chrétienne – de ce texte prophétique, et explore comment la figure du Christ révèle un Dieu de réconciliation plutôt que de châtiment.
Bonjour Monsieur Pernot, Tout d’abord, merci pour votre site, si enrichissant et nourrissant. J’ai une question : comment interpréter le verset « c’est dans ses meurtrissures que nous sommes guéris » ? Merci d’avance pour votre réponse.
Réponse :
Merci, grand merci pour vos encouragements !
Vous vous interrogez sur l’interprétation de ce passage du livre du prophète Ésaïe, souvent relu par les chrétiens comme s’appliquant à Jésus-Christ :
Le texte d’Ésaïe 53:4-5
« Ce sont nos souffrances qu’il a portées, C’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; et nous l’avons considéré comme puni, frappé de Dieu, et humilié. Mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. » (Esaïe 53:4-5)
L’interprétation juive traditionnelle du serviteur souffrant
Les rabbins identifient depuis toujours ce « serviteur souffrant » au peuple d’Israël persécuté depuis des millénaires pour prix de sa fidélité à l’Éternel Dieu. Et ceux qui reçoivent la paix à cause de cette fidélité lourde à porter, ce sont les peuples païens qui finiront par saisir que l’Éternel est Dieu, le Dieu de tous les peuples, pas seulement celui d’Israël.
D’autres juifs pensaient que ces passages parlaient d’une personne individuelle (ou le peuple tout entier) qui serait le Messie, le Christ promis par Dieu et attendu. C’était le cas d’une partie des contemporains de Jésus qui l’ont alors reconnu en cette figure du serviteur souffrant d’Ésaïe, car il n’était pas du tout un foudre de guerre à l’image du roi David, ni un législateur à l’image de Moïse dans la Torah. Car il existait ainsi d’autres figures possibles du Messie dans la Bible hébraïque, c’était loin d’être évident de reconnaitre dans cette figure misérable du serviteur souffrant le héros du Salut de Dieu…
L’interprétation chrétienne : Jésus comme serviteur souffrant
Aujourd’hui, bien entendu, la plupart des chrétiens identifient particulièrement Jésus-Christ à ce serviteur souffrant. Et y reçoivent aussi un appel pour leur propre vie dans le service de l’autre.
La lecture de Matthieu : guérisons et compassion
C’est ce que fait l’Évangile selon Matthieu pour interpréter le sens des guérisons que Jésus faisait : « afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par Esaïe, le prophète : Il a pris nos infirmités, et il s’est chargé de nos maladies. » (Matthieu 8:17)
Dans ce passage, le serviteur se donne effectivement à travers son action concrète, pleine de compassion pour ceux qui souffrent, afin d’alléger leurs difficultés : on est dans l’amour du prochain en actes, cherchant à faire du bien aux corps et à l’âme, à réintégrer les personnes méprisées dans l’humanité (les lépreux, les personnes de mauvaise réputation comme les adultères, les prostitués, les personnes païennes comme le centurion, les collaborateurs de l’occupant romain comme les péagers).
Cette lecture était probablement celle de bien des disciples de Jésus avant même sa mort sur la Croix : un messie serviteur se donnant pour ceux qui souffrent, souffrant avec eux.
La lecture de Paul : réconciliation avec Dieu
Bien après que Jésus ait été crucifié, l’apôtre Paul fait de ce verset d’Ésaïe une lecture plus théologique et plus spirituelle, par exemple dans cette lettre aux Corinthiens : « Nous faisons donc les fonctions d’ambassadeurs pour Christ, comme si Dieu exhortait par nous : Nous vous en supplions au nom de Christ : +Soyez réconciliés avec Dieu !+ Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. » (2 Corinthiens 5:20-21)
Nous sommes alors après la Croix du Christ et non avant comme Matthieu. Jésus a effectivement été jugé, condamné, exécuté comme une mauvaise personne, un pécheur. Cela a été un grand choc pour les chrétiens : leur héros en qui ils mettaient une immense espérance est exécuté de façon particulièrement infamante (à l’époque, finir crucifié était une honte).
Quel rapport avec notre salut ? Comment devenons-nous « justice de Dieu » ?
Le sens de la réconciliation
Toute la question dans ce texte de Paul est de nous réconcilier, nous avec Dieu. Le but c’est que nous changions nous, dans notre regard sur Dieu et sur les autres. Et c’est sur ce point que Christ nous aide, nous sauve. Pour ce qui est de Dieu, lui, il n’a apparemment pas besoin de changer à notre égard, selon Paul. C’est normal, Paul est attaché à la notion de « grâce de Dieu« , et la définition même de la grâce : c’est un amour sans condition, qui n’a d’autre cause que ce qu’est Dieu lui-même. Dieu nous aimait avant la mort de Jésus en croix, et ce qui est extraordinaire c’est qu’il nous aime encore après (alors qu’il aurait bien pu faire la tête que l’humanité ait trucidé et humilié son fils, le Messie, le Serviteur qu’il avait envoyé aux humains pour les aider à avancer).
Et à l’imitation du Christ nous sommes appelés à devenir des ambassadeurs de Dieu afin d’appeler les humains à se réconcilier avec Dieu, ce Dieu qui leur a déjà pardonné, qui ne garde pas un compte de nos offenses.
Comment est-ce que le Christ nous a offert de nous réconcilier avec Dieu ? C’est ce qu’explique Paul dans sa lettre aux Romains :
« Car, lorsque nous étions encore sans force, Christ, au temps marqué, est mort pour des impies. — C’est bien ce qui est en question avec la mort de Jésus sur la croix. Paul continue : « À peine mourrait-on pour un juste ; quelqu’un peut-être mourrait-il pour un homme de bien. Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. À plus forte raison donc, maintenant que nous sommes justifiés par son sang, serons-nous sauvés par lui de la colère. Car si, lorsque nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, à plus forte raison, étant réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie. » (Romains 5:6-10)
Le nœud du problème était bien de nous réconcilier, nous, avec Dieu : le blocage n’était pas en Dieu mais en nous-mêmes, qui étions dans la crainte de Dieu, de son jugement sur nous qui sommes bien évidemment pécheurs (plus ou moins, mais quand même pécheurs). Et ce qui nous réconcilie avec Dieu, c’est de découvrir son amour même pour les pécheurs : c’est ce que le Christ nous a révélé : en acceptant de se donner totalement dans le service des humains, alors même qu’ils sont imparfaits, méchants, impies…
Le sens, l’utilité, l’efficacité de la mort du Christ pour notre salut est ainsi de nous manifester l’amour comme étant en réalité la justice. Nous pensions que la justice était comme un tribunal séparant certaines personnes pour les rejeter, d’autres personnes pour les garder. Nous découvrons que la justice, manifestée en Christ, consiste à aimer et servir la personne, même quand elle se porte mal. Si cela est la justice, alors nécessairement Dieu, qui est le juste ultime, est et a toujours été ainsi : aimant chaque personne sans condition et au service de chaque personne pour qu’elle se porte mieux. C’est la base de notre foi (confiance en ce Dieu qui ne nous veut que du bien depuis toujours et pour toujours), et de notre éthique (aimer et servir notre prochain).
Une autre interprétation : la théorie de la rançon et ses limites
Il existe certes une autre façon de comprendre ce service que le Christ nous rend sur la croix pour nous sauver : ce serait compris comme une rançon payée pour nos fautes. Dieu serait alors libéré du devoir de nous punir (Jésus aurait payé à notre place la note), et Dieu peut enfin nous pardonner, nous aimer librement, nous garder. Le problème avec cette interprétation, c’est qu’elle colle mal avec ce verset que vous soulignez : « par ses meurtrissures que nous sommes guéris. » : ce n’est pas nous qui serions guéris, selon cette interprétation, ce serait plutôt Dieu qui serait guéri de son désir de faire payer au coupable son offense.
Cette lecture a aussi une faille, me semble-t-il : le Christ est image de Dieu, voir le Christ agir révèle la façon d’être de Dieu lui-même. Or, en allant au bout du don de soi, Jésus manifeste son amour pour les humains, même pécheurs, et Jésus n’a pas eu besoin de torturer un innocent pour se sentir le droit d’aimer des humains pécheurs : c’est simplement son amour à lui, sa compassion pour les humains pas très en forme. Cela montre clairement que Dieu n’a jamais eu besoin de la souffrance de son fils (!) pour satisfaire sa justice. À l’image de l’amour du Christ pour nous. (En plus, cette idée qu’il serait juste qu’un innocent souffre à la place des coupables est une idée tout à fait nocive).
Conclusion : la souffrance de l’innocent comme témoignage transformateur
C’est pourquoi je préfère une lecture de ce verset dans la lignée de lecture juive : la souffrance de l’innocent est un témoignage qui nous change nous, qui nous guérit nous : il révèle que « Dieu est amour« , comme le dit 1 Jean 4:16, et cela nous réconcilie avec Dieu et avec nos collègues en humanité. C’est un immense service qui change tout pour nous.
Pour plus de précisions, voir dans le dictionnaire de théologie : expiation, rachat, jugement, salut, économie du Salut…







