La Genèse utilise deux verbes distincts pour parler de l’action créatrice de Dieu : bara et iatsar. Cette différence, souvent expliquée par la distinction entre « créer à partir de rien » et « façonner de la matière existante », mérite un regard plus attentif sur les textes hébreux. L’analyse révèle une vision plus nuancée et plus riche de ce que signifie créer — pour Dieu, mais aussi pour nous.
Une question sur les deux récits de création dans la Genèse
Bonjour pasteur, j’ai une question !
Pourquoi, au livre de la Genèse, la Bible dit-elle que Dieu créa, puis que Dieu forma ?
Laurent
Réponse : deux verbes hébreux pour deux récits de création
Cher Laurent,
Quelle question spécialement fine, et qui va à l’essentiel ! En effet, l’action de Dieu en train d’agir pour créer est assez importante en théologie, et aussi pour nous ouvrir, nous, à cette belle action de Dieu : elle est certainement en notre faveur. Dieu agit en faveur de la vie, nous révèle Jésus-Christ, il le fait par amour pour sa création et pour chacun de nous à chaque occasion (en particulier).
Il y a deux récits de création dans les premières pages du livre de la Genèse. Cela montre l’extraordinaire ouverture d’esprit qui a présidé à la création de ces textes anciens, prenant en compte divers points de vue. Genèse 2:4 contient à la fois la conclusion du premier récit et l’ouverture du second. Le premier récit utilise le verbe hébreu BARA (traduit par « créer »), et le second utilise le verbe IATSAR (traduit par « former »).
Pourquoi ? Une réponse traditionnelle est de dire que le premier verbe est une création à partir de rien et que ce verbe est réservé à Dieu, alors que le second consiste à façonner de la matière existante (Dieu façonne un humain à partir de l’argile du sol et lui donne son souffle de vie), et que l’humain peut aussi façonner des choses.
Cette réponse classique me semble être inexacte pour deux raisons.
1. Dieu crée-t-il vraiment « à partir de rien » ?
L’idée que Dieu aurait créé le monde à partir de rien (ex nihilo) : cette idée est bien plus tardive que ce texte de la Genèse. Cette notion apparaît seulement 500 ans plus tard en marge de la Bible (2 Maccabées 7:28). Elle est développée par certains sages juifs n’écrivant plus en hébreu mais directement en grec, apparemment pour promouvoir dans le monde grec le grand Dieu d’Israël comme super-fort, capable de faire sortir l’être du non-être (ce qui est impensable pour les philosophes grecs).
Dans le christianisme, cette notion de création ex nihilo apparaît chez les Pères de l’Église au IIᵉ siècle après Jésus-Christ (Irénée de Lyon et Tertullien), possiblement pour les mêmes raisons : dans un contexte de débat avec la pensée grecque.
Et effectivement, Dieu « crée » dans le premier récit non pas à partir de rien mais à partir du chaos « informe et vide », marin et tempétueux. C’est un travail de son Esprit, de son Souffle, et de sa Parole créatrice. Dans le second récit, Dieu crée l’humain à partir de la poussière du sol. C’est d’abord un travail d’artisan, même quand Dieu donne son souffle à l’humain : c’est raconté comme un geste technique, comme le ferait un médecin pour éveiller à la vie un nouveau-né.
La différence n’est donc pas vraiment dans le fait que « créer » serait à partir de rien, et « former » à partir de quelque chose. C’est une interprétation (on a le droit, heureusement), mais cela n’est pas le fruit d’une analyse du texte.
2. Le verbe BARA est-il vraiment réservé à Dieu ?
Bien des commentaires disent que le verbe BARA serait réservé à Dieu, alors que le verbe IATSAR est utilisé pour l’action divine et humaine de fabriquer quelque chose. Cela est en partie vrai : la plupart du temps, BARA a pour sujet Dieu (90 % des cas), et c’est vrai que le verbe IATSAR est partagé entre Dieu et l’artisan potier (en hébreu le Yotser).
Mais il existe au moins quatre ou cinq cas dans la Bible où l’humain est le sujet du verbe BARA, et même au mode intensif :
BARA dans le livre de Josué : défricher le chaos
Dans le livre de Josué, qui fait partie des livres fondateurs avec la Genèse, Dieu dit à l’humain : « Vous aurez la montagne, car c’est une forêt que vous défricherez (BARA)… » (Josué 17:15, 18) : l’homme est chargé ainsi de transformer un espace sauvage (une montagne couverte de forêt primaire) en une terre cultivée, permettant de vivre. C’est un travail comparable (à notre niveau) à celui de Dieu domestiquant le chaos pour ouvrir un espace de vie.
BARA dans le livre de Samuel : engraisser, améliorer l’existant
Dans son premier livre, Samuel critique que les offrandes à Dieu soient mangées par les fils du prophète Élie : « D’où vient que tu honores tes fils plus que moi, afin de vous engraisser (BARA) des prémices de toutes les offrandes d’Israël, mon peuple ? » (1 Samuel 2:29). Le verbe est ici traduit par « engraisser » ; c’est vrai que la racine BARA donne BARIA, utilisée par exemple pour les vaches grasses dans le songe expliqué par Joseph. L’action humaine d’engraisser (BARA) est un acte actif, patient, très concret, d’améliorer une situation existante. Même si ici, malheureusement, ce geste créateur est détourné par les fils d’Élie pour leur propre intérêt.
BARA dans le livre d’Ézéchiel : graver, marquer, distinguer
Dans le livre d’Ézéchiel : « Fils de l’homme, trace deux chemins pour servir de passage à l’épée du roi de Babylone ; tous les deux doivent sortir du même pays ; marque (BARA) un signe, marque-le (BARA) à l’entrée du chemin qui conduit à une ville. » (Ézéchiel 21:19) : il s’agit de faire une entaille sur une pierre ou un arbre afin de marquer un passage, de le distinguer de toutes les autres possibilités.
Dans la suite de ce passage, Ézéchiel poursuit en parlant de destruction et d’exécution : « Une multitude les lapidera, et les abattra (BARA) à coups d’épée ; on tuera leurs fils et leurs filles, on brûlera leurs maisons par le feu. » (Ézéchiel 23:47). Ce genre de texte terriblement menaçant est un classique du langage prophétique : les menaces sont une façon de dire aux gens qu’en continuant leur vie de rapine et d’infidélité ils courent à leur perte et qu’ils ont intérêt à se ressaisir. Il ne faudrait pas trop vite en tirer la conclusion que Dieu cherche à massacrer des gens ; la preuve est que précisément le prophète est envoyé pour les sauver en les appelant à la raison. Les humains envoyés par Dieu sont ainsi appelés à BARA : ils doivent défricher (pour reprendre Josué) dans le peuple impie, faire quelque chose de ce chaos. Je dirais que c’est en chacun de nous-mêmes que nous avons à défricher, et c’est un acte créateur, là aussi, face au chaos qui nous habite.
Ce que le verbe BARA révèle sur la création
Le verbe BARA est finalement utilisé 50 fois pour dire Dieu en train de créer et seulement 5 fois pour une action humaine : défrichage, gravure, élimination d’une humanité méchante, engraissement. C’est peu, mais c’est quand même significatif : cela représente tout de même 10 % des occurrences, on ne peut pas dire que cela n’existe pas. D’autant plus que cet usage humain permet de mieux cerner ce que l’hébreu entend par ce verbe BARA : c’est une action très concrète, qui part de quelque chose pour améliorer l’avenir, pour ouvrir un chemin de vie.
Cela peut être rapproché de l’action de Dieu de créer (BARA) dans la Genèse : il le fait par la parole, en ajoutant du sens, en appelant, en distinguant entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas (les ténèbres), ou pas encore (le chaos). Je verrais là une grande différence avec la seconde création (IATSAR) où Dieu façonne avec les mains, comme un potier (Iotser en hébreu) qui façonne l’argile avec la force de ses mains. L’argile oppose une résistance passive, mais c’est loin d’un dialogue, d’un appel comme dans la création par BARA.
Vous allez me dire que pourtant, les actions humaines de BARA sont souvent une action coupante (en taillant à la hache, en gravant un signe, en coupant des têtes 😱) ? Cela a un rapport, en effet : la Parole est comparée dans la Bible à une épée à double tranchant. Elle distingue les choses, ce qui est une action décisive pour avancer dans la vie, au lieu de ne rien voir, ou de tout mélanger, appelant le mal « bien » et appelant le bien « mal ». BARA est un appel à ce que nous discernions afin de créer un espace de plus en plus vivable, comme le fait Dieu dans cette page de la Genèse. La parole est l’outil essentiel du discernement : voir, entendre, réfléchir, prier, mettre des mots sur les choses, et discerner ce qui est juste. Discerner ce qui « est bon » comme le fait Dieu dans cette première création, s’émerveiller de ce qui est bon, ce qui est beau, ce qui va dans le sens de la vie.
Et puis il y a aussi l’idée que l’action de BARA améliore encore l’existant : comme on engraisse un veau, comme Dieu, jour après jour dans ce récit de création, ajoute encore à sa création une étape supplémentaire bien qu’elle soit déjà bonne. C’est aussi une façon d’améliorer le monde et de nous améliorer (ce qui peut être fait sans que ce soit au détriment de la justice comme le faisaient les fils d’Élie).
BARA et IATSAR : deux manières d’être co-créateurs avec Dieu
Il est vrai que l’usage du verbe IATSAR est réparti de façon bien plus équilibrée entre Dieu et l’humain. C’est finalement plus à notre portée de travailler ainsi, en artisan, avec nos mains. C’est plus un travail ordinaire, basique. Alors que vraiment créer, BARA, pour nous est exceptionnel. Il faut pour cela que nous soyons inspirés, je pense, car il s’agit de lutter contre le chaos. C’est un travail divin de création de l’univers. Mais ce n’est pas hors de notre portée : la Genèse précise que le projet de Dieu en nous créant est de faire que nous soyons à son image — c’est-à-dire comme Dieu à cet instant même : créateur, et créateur par la Parole, par l’appel, non par la force. Nous en sommes capables, que Dieu nous inspire !
C’est tellement essentiel, il reste tant de chaos dans le monde, dans la nature, dans la société humaine et en nous. C’est un travail de BARA à faire. Avec l’aide de Dieu pour faire ce miracle. En tout temps, cela a été extrêmement important et décisif. Même si Dieu, heureusement, fait le gros du boulot (90 %) et nous seulement 10 %. Notre petit 10 % est parfois un simple petit geste, une parole, parfois une simple décision, un virage que l’on prend.
Sans oublier le travail de création qu’est le soin quotidien du IATSAR.
Dans les deux cas, nous faisons partie de l’équipe de Dieu pour faire évoluer l’univers et l’histoire dans le bon sens, celui de la vie et de la bénédiction. C’est ce à quoi Jésus nous appelle à plusieurs reprises dans les Évangiles. À nous de discerner notre vocation, de discerner l’occasion. On ne peut pas tout faire, nous ne sommes pas Dieu, mais déjà faire ce que nous pouvons serait génial.
Dieu vous bénit et vous accompagne.







