
Je ne pense pas que Jésus est Dieu : abandonner les dogmes sans perdre la foi
Question posée :
Monsieur le pasteur,
Arrêter de croire qu’il existait un système « tout cuit » qui permettait de comprendre le monde et d’articuler les différentes questions de l’Homme a été un coup pour moi. Je ne savais plus comment articuler mon exigence de réalité et la radicalité de ma recherche de sens, de l’Eternel. Ma formation cette année m’a énormément fait réfléchir et le fait de vivre et de travailler dans un contexte culturel très différent, auprès de personnes en détresse n’arrête pas mon envie (bien au contraire) de mettre ma vie et ma foi à l’épreuve du sens.
J’ai bien lu vos articles « Christ » et « Jésus », j’ai aussi lu un certain nombre d’articles du blog traitant plus ou moins de ce sujet. Selon mon interprétation, l’Ascension est symbolique, Jésus est mort et bien mort. Mais alors, si Jésus est mort, la Résurrection elle-même serait symbolique ? Je surinterprète peut-être, mais ça correspondrait bien à ma foi. De plus, au détour d’un café après le culte, j’ai entendu (d’une oreille non initiée) que la tradition réformée faisait une différence entre Jésus (la personne) et le Christ (la fonction). Tout ça me questionne. Dans l’Eglise catholique, il m’a toujours été répété que la Résurrection était le cœur, le sens de la foi chrétienne, de notre joie présente et de nos espérances. Alors qui est Jésus ?
Je peine aujourd’hui à croire à la divinité de Jésus. Il me semblerait plutôt que Jésus, sans être Dieu, transpire et rayonne de l’Eternel. Peut-être par la grâce reçue, par sa mission ou par sa vie. Peut-être parce qu’il a réussi à être davantage humain. Je crois que Jésus incarne réellement quelque chose. Mais peut-être qu’en n’ayant même pas existé il pourrait l’incarner tout autant. Un homme venu nous parler de l’Eternel, venu nous parler de nous-mêmes, d’une alliance.
J’ai du mal aussi à croire qu’il ait été nécessaire d’effectuer un sacrifice pour le salut du monde. J’ai été souvent retourné par l’annonce de la grâce en début de culte. La grâce non comme une conséquence mais comme un commencement, un point de départ. Dieu fait homme, le sacrifice, etc., pris tels quels me semblent être des réponses trop simples, n’allant pas assez loin.
C’est très personnel et je ne condamne aucune foi, je cherche. J’ai du mal à ordonner tout ça, car ça bouscule tout ce en quoi j’ai pu croire jusque-là. Si Jésus n’est pas Dieu, j’ai l’impression de ne plus être tout à fait chrétien, que le reste du message s’émiette. Soit je me trompe complètement, soit il me manque une clef de lecture. Que faire de la trinité, de l’incarnation et du prologue de Jean par exemple ? […] J’en suis désolé mais je ne peux pas poser ma question à moitié, sans prendre aussi quelques lignes pour me présenter. Vous aurez peut-être quelques minutes pour me donner un petit éclairage, une orientation ou un conseil de lecture ?
Réponse du pasteur Marc Pernot :
Cher Monsieur,
Bravo pour votre question si intéressante et fondamentale, et encore plus pour votre démarche qui est belle, spirituellement, existentiellement et intellectuellement.
C’est vrai qu’il y a comme un vertige, souvent, à s’ouvrir à une foi qui est :
- en cheminement plutôt que gardée en sécurité dans un écrin de dogmes ;
- mettant en tension, en dialogue fécond, la théologie et les sciences humaines, la foi et l’intelligence ;
- s’ouvrant au dialogue respectueux avec les autres confessions chrétiennes, les autres religions, et les philosophies.
Cela donne, comme à Pierre qui ose s’avancer hors de la barque pour marcher sur l’eau, parfois des moments délicats où l’on prend peur, car la mer est profonde et parfois agitée. Mais comme lui, la mystique nous est une dimension indispensable, et nous pouvons prier en Christ « Seigneur sauve-moi » et nous laisser prendre par la main, et sentir alors que ce vent qui nous faisait peur était le souffle de Dieu.
Faut-il croire que la Résurrection est uniquement symbolique ?
La Résurrection elle-même serait symbolique ? Certains chrétiens le pensent. On peut le penser. Personnellement, je ne pense pas que ce soit seulement symbolique, mais elle ne se situe simplement pas dans le domaine de la chimie des protéines. Si Jésus était seulement revenu dans son corps fait de sang et d’os, ce ne serait pas la résurrection, mais la réanimation d’un cadavre. Or, dans les évangiles et dans la pensée chrétienne, la résurrection du Christ est présentée comme essentielle pour l’humanité.
Bien des théologiens catholiques et protestants en concluent que la Résurrection du Christ est une expérience de foi des disciples. Dans un sens, ce sont les disciples de Jésus qui sont alors ressuscités dans ce qui s’est passé suite à son exécution sur la croix. Pour nous qui vivons 2 000 ans après, l’essentiel est que le Christ soit pour nous ressuscitant, comme le dit Jésus à Marthe (Jean 11:25) : vivant par la foi, par la mystique, par une espérance vivifiante et une théologie libérante.
Jésus et Christ : quelle différence ?
Effectivement, « Jésus » est le nom d’un homme qui a existé historiquement, et « Christ » est une fonction. Avec une minuscule, « christ », il s’agit de quelqu’un qui est embauché par Dieu pour accomplir une mission, et nous sommes tous appelés à l’être. Avec une majuscule, « Christ » est le sauveur ultime de l’humanité, c’est une vocation unique dans l’histoire. Et oui, nous pensons que Jésus avait cette vocation et l’a assumée, et a reçu de quoi l’accomplir.
Sur la divinité de Jésus, il est tout à fait possible et légifiant de penser Jésus comme vous le dites : un homme qui transpire et rayonne de l’Eternel, ou d’une relation très profonde avec lui, qu’il incarne réellement, l’homme véritablement humain, « à l’image de Dieu ».
Repenser les dogmes : Trinité, Incarnation et Sacrifice
Les développements de la pensée chrétienne autour des notions de divinité du Christ et de Trinité sont certes légitimes, mais postérieurs à la prédication de Jésus, et même tardifs. Il n’y a donc pas de raison de se sentir obligé par cette façon d’exprimer sa foi. Les premières générations de chrétiennes et chrétiens vivaient très bien leur foi sans cela. S’il fallait absolument penser que Jésus est Dieu pour être chrétien, l’Évangile le dirait explicitement.
Concernant le sacrifice du Christ sur la croix pour racheter le péché originel, cela me semble être un concept indéfendu au point de vue théologique et éthique. Je pense plutôt que Jésus s’est donné entièrement pour sa mission, mais que sa mort n’était pas nécessaire pour que Dieu aime et pardonne. Par contre, en méditant sur ce don de soi par amour, nous pouvons un peu mieux saisir ce qu’est la grâce de Dieu.
Ce qui est certainement chrétien, vivifiant et ressuscitant, c’est de faire comme vous le faites : se poser des questions, chercher Dieu, chercher à saisir l’importance du Christ avec sincérité, intelligence et confiance dans la grâce de Dieu.
Donc, Dieu vous bénit.
par : Marc Pernot, pasteur à Genève
À lire aussi : Sur le sens théologique et spirituel de la notion de Christ – Messie – Oint, voir l’article dédié dans notre Petit Dictionnaire de Théologie.
En écho à ce texte :
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Je souhaiterais votre éclairage sur la nature divine ou non de Jésus.
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Je crois en Dieu mais pas en Jésus ni à la création : qui suis-je ?
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Je suis chrétien « mécréant », quelle en est la suite la plus pieuse ?

Bonjour,
merci pour la question et la réponse.
Les Conciles comme le Concile de Nicée sont a priori postérieurs à la rédaction des manuscrits du Nouveau Testament à la fois les plus anciens et suffisamment complets qui nous soient parvenus, comme les papyrus P66 (Jean, en miettes sur la fin) et P75 (Luc et Jean, également en mille morceaux sur la fin). En revanche les premiers conciles sont sauf erreur de ma part à peu près contemporains des plus anciens grands parchemins de référence en majuscule grecque (codex Sinaïticus, Vaticanus…), et aussi des décisions, interventions et commandes de l’Empereur Constantin ( le Sinaïticus si bien rédigé d’une facture si propre et correspond a priori justement à une commande impériale). Et les autres manuscrits leurs sont postérieurs (notamment les manuscrits en minuscule grecque ayant servi de référence pour l’établissement du « Textus Receptus »), donc potentiellement influencés par eux selon comment les copistes ont travaillé ou selon comment leurs commanditaires leurs demandaient de travailler.
Je ne sais pas exactement comment les manuscrits sont datés, selon des méthodes graphologiques, ou de typologie des encres, ou par des datations plus scientifiques à base de décroissance d’isotopes radioactifs ? Le papyrus P66 est néanmoins daté d’environ 200 après JC et le P75 du IIIème siècle (entre 200 et 300 après JC). On peut donc essayer d’établir ce que disent les parties des Évangiles de Luc et de Jean qui nous parvenues dans ces manuscrits, sur Jésus et sur sa distinction d’avec celui qu’il appelle son Père (Céleste) et par ailleurs Notre Père (Céleste).
Il faut passer par le grec pour établir le texte, puis le retraduire en mot à mot.
Jean 1,17-18 selon le papyrus P66, avec traduction rendue sans majuscules sauf pour les noms propres, comme en grec dans le texte :
17: οτι ο νομος δια μωυσεως εδοθη η χαρις δε και η αληθεια δια ιησου χριστου εγενετο
En effet, la loi a été donnée à travers Moïse, mais la grâce et la vérité sont venues à travers Jésus-Christ.
18 : θεον ουδεις εωρακεν πωποτε ⸆ μονογενης θεος ο ων εις τον κολπον του πατρος εκεινος εξηγησατο
Personne n’a jamais vu dieu; dieu fils unique, qui est dans le cœur du père, est celui qui l’a fait connaître (qui en a fait l’exégèse).
Jean 1,18 selon papyrus P75 :
17 : idem + o dans « ο μονογενης θεος » : dieu le fils unique
18 : idem – δε dans « η χαρις δε και η αληθεια » (δε particule de connexion, renforçant le « kai » (et), souvent non traduite)
confirmation/divergence dans d’autres manuscrits :
Les grands codex-parchemins en majuscule grecque confirment ce texte : Sinaïticus et Vaticanus, d’autres codex ainsi qu’un tiers environ des citations patristiques (dont Irénée de Lyon).
En revanche, l’Alexandrinus (un peu plus tardif), la plupart des manuscrit suivants selon la critique textuelle (Novum testamentum Graece, The Greek New Testament…), et en particulier le Textus Receptus, ainsi que les deux tiers environ des citations patristiques (dont également une autre variante attribuée à Irénée de Lyon) écrivent :
« ο μονογενης υιος », soit « Personne n’a jamais vu dieu; le fils unique, qui est dans le cœur du père, est celui qui l’a fait connaître ».
=> sur la base de ces papyrus P66 et P75, selon ces versets, Jésus Christ est donc appelé « dieu fils unique » ou « dieu le fils unique » si comme en grec on ne met pas de majuscules, dieu fils unique de Dieu-le-Très-Haut-Notre-Père-Céleste-YHWH-Adonaï-Abinou-El Shaddaï.
D’autres versets insistent il me semble sur la distinction entre Jésus et Dieu-le-Très-Haut-Notre-Père-Céleste-YHWH-Adonaï-Abinou-El Shaddaï comme par exemple Marc 13:32 :
περι δε της ημερας εκεινης και της ωρας ουδεις οιδεν ουδε οι αγγελοι ⸆ εν ουρανω ουδε ο υιος ει μη ο πατηρ
« Quant au jour et à l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans le ciel ni le Fils: le Père seul les connaît. »
ou encore quand Jésus dit en araméen de façon dramatique « ελωι ελωι λεμα σαβαχθανει » (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?) en Matthieu 27:46:
περι δε την ενατην ωραν ανεβοησεν ο ιησους φωνη μεγαλη λεγων ελωι ελωι λεμα σαβαχθανει τουτ εστιν θεε μου θεε μου ινατι με εγκατελιπες
Vers trois heures de l’après-midi, Jésus s’écria d’une voix forte: «Eloi, Eloi, lema sabachthanei ?» – c’est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
Enfin Luc 10:22 est également un verset que l’on peut lire dans le papyrus P66 :
παντα μοι παρεδοθη υπο του πατρος μου και ουδεις γινωσκει τις εστιν ο υιος ει μη ο πατηρ και τις εστιν ο πατηρ ει μη ο υιος και ω εαν βουληται ο υιος αποκαλυψαι
Toutes choses m’ont été données par mon Père, et personne ne connaît qui est le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler.
Ce verset insiste non seulement sur la relation Père-Fils entre Dieu-le-Très-Haut-Notre-Père-Céleste-YHWH-Adonaï-Abinou-El Shaddaï et Jésus, mais aussi sur une sorte « d’enchantement » (suprasensible, métaphysique) lié à Jésus lui-même : Jésus le Fils a le pouvoir de révéler ou non à qui il veut, qui est Dieu-le-Très-Haut-Notre-Père-Céleste-YHWH-Adonaï-Abinou-El Shaddaï.
En conclusion, sur la base de cette petite étude, avec notamment les papyrus P66 et P75 comme référents antérieurs il me semble à la plupart des grands conciles, il est possible de proposer une théologie proche sauf erreur de ma part des textes des évangiles les plus anciens qui nous soient parvenus autrement qu’en petits morceaux de papyrus : Jésus serait « dieu le Fils Unique de Dieu-le-Très-Haut-Notre-Père-Céleste-YHWH-Adonaï-Abinou-El Shaddaï », ou encore « dieu monogène, Fils de Dieu-le-Très-Haut-Notre-Père-Céleste-YHWH-Adonaï-Abinou-El Shaddaï ».
On peut bien sûr croire comme on le souhaite, mais pour ma part, je ne souhaite me baser ni sur des Conciles, ni sur une Tradition orale, ni sur un corpus philosophique-théologique (philosophie/théologie du process par exemple) qui donnerait certains éléments d’un paradigme de départ impliqué dans l’interprétation de la Bible.
Il me semble que ceci aboutît à une théologie subordinationniste peut-être conforme au christianisme des premiers siècles ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Subordinatianisme , https://en.wikipedia.org/wiki/Subordinationism ). En tout cas aussi proche possible il me semble des textes. Tout ceci en validant toutefois si on est d’accord ou non avec les textes, phrase par phrase, verset par verset, fussent-ils bibliques. Comme il s’agit de métaphysique, où rien n’est démontrable, pour ma part je choisis de me référer en priorité aux textes des évangiles les plus anciens-et-cependant-bien-conservés à ce jour (papyrus P66 et P75, puis codex Sinaïticus, puis codex Vaticanus, puis Alexandrinus, Ephraemi Rescriptus, et Bezae, le codex Bezae semblant remonter à une tradition (Irénée de Lyon ?) présentant des variantes assez importantes et intéressantes).