La lecture directe des Évangiles suscite parfois un sentiment d’éloignement culturel et théologique. Cet article propose un éclairage sur le rôle constructif du doute, la méthode d’interprétation des textes anciens et la manière de concilier autonomie personnelle et foi vivante.
Question :
Décalage culturel et sentiment d’éloignement face aux Évangiles
Bonjour Monsieur Pernot,
Je vous contacte car en ce moment je vis une sorte de crise d’identité avec ma foi.
En effet, j’ai commencé à chercher Dieu en étant adulte et j’ai été baptisé ensuite il y a 4 ans. J’ai su à cette période que « Dieu » était en réalité toujours là, présent en moi. Depuis, je cherche à méditer sa parole dès que possible, à lui parler, à vivre des temps qui peut me rapprocher de lui, j’ai demandé à mon église si je pouvais m’engager un peu plus dans la vie de la communauté. Je fais les lectures du culte le dimanche de temps en temps et j’en suis heureux.
Depuis quelques semaines, je lis , quotidiennement , seul, l’Évangile de Marc pour la première fois et j’en suis heureux. Depuis (je pense) je me pose beaucoup de questions. J’ai l’impression de ne pas appartenir à l’histoire de Jésus de la Bible. Tout cela s’est passé il y a tellement longtemps dans un monde qui n’est pas le mien d’aujourd’hui, une culture, des traditions, une religion. Comment l’empereur Constantin a-t-il pu se laisser convertir au christianisme sachant que les empereurs romains avaient leurs propres croyances en leurs propres dieux ?
Je ne suis pas juif comme Jésus l’était. Je ne vis pas sous l’occupation, sous le joug de la guerre, je ne vis pas au Moyen-Orient.
Douter de sa foi : la peur du jugement et l’isolement du croyant
Comment l’enseignement de Jésus peut-il me transformer davantage aujourd’hui ? Bien sûr, depuis le baptême, j’ai changé, je crois au message de la bonne nouvelle de Jésus car je sais qu’il est essentiel et qu’au fond de moi Dieu est infiniment présent.
Il y a des moments où je me sens tellement éloigné de la Bible, des autres croyants de mon entourage, je me sens coupable car je doute… Je peux douter de ma foi. Je n’aime pas m’éloigner de Dieu et en même temps j’ai besoin de prendre certaines distances pour prendre certaines décisions dans ma vie, de vivre des expériences. J’ai conscience d’être isolé alors que je devrais davantage en parler autour de moi, mais j’ai peur d’être jugé, d’être pris pour un menteur.
Je ne cesse de chercher des réponses et J’espère qu’en trouvant cette réponse je serai plus en paix avec moi-même.
Qu’en pensez-vous ?
Je vous souhaite une bonne journée.
Réponse :
Comprendre la Bible : franchir la barrière de la culture et du temps
Cher Monsieur,
Bravo pour votre foi sensible à la présence de Dieu : c’est magnifique. Tout le monde n’y est pas aussi sensible que vous. C’est un talent précieux, une grande chance. En même temps, bravo de ne pas vous asseoir sur cela et de chercher à le compléter par une réflexion personnelle et la lecture de la Bible. Le choix de lire un Évangile en entier, en continu, est excellent. À mon sens, c’est absolument fondamental pour un chrétien d’avoir lu les évangiles.
Je sais que ça demande un effort : ce n’est pas que ce soit très long, mais comme vous le dites, ces textes ont été écrits dans une autre culture que la nôtre il y a 20 siècles, ce n’est pas si évident que ça. Vous avez été sensible à cet écart, cela montre votre implication dans la lecture de ce texte.
La méthode du noyau et de la coquille dans l’interprétation biblique
En même temps, dans tous les grands textes, écrits par l’humanité, il y a quelque chose qui transcende les époques et les cultures, tout ce qui, dans ces textes, touche à ce qui est essentiel dans l’humain. Seulement, il est vrai que ce fond essentiel n’est pas toujours d’accès immédiat. C’est comme pour les aliments : certains aliments peuvent être mangés entièrement et facilement comme une framboise, d’autres ont la chair à l’extérieur mais on se casse les dents sur un noyau qu’il faut cracher, d’autres ont le meilleur à l’intérieur qui n’est accessible que quand on a enlevé soit la bogue ou la coquille comme la châtaigne ou les huitres. Je dirais que l’Évangile est comme cela : il faut briser la coquille pour accéder à un trésor de vie. Dans les lettres de Paul, on tombe parfois sur un noyau qu’il faut recracher, sinon on risque de s’étouffer. Cette gymnastique demande un petit peu d’exercice, mais cela vaut la peine car ces textes sont extrêmement riches pour nous faire avancer dans la vie et dans notre foi. C’est pourquoi je mets pas mal de prédications, de méditations sur un verset biblique, d’études approfondies de textes. Ce n’est pas seulement pour proposer mon interprétation, mais je le fais dans l’espérance que des personnes acquièrent des outils qui leur permettront d’accéder directement à cette expérience, capables d’ouvrir les coquilles et de recracher les noyaux, et d’avoir leur propre interprétation spirituelle.
Pourquoi le doute fécond est le moteur d’une foi vivante
Vous savez, le doute n’est pas mauvais en soi. S’éloigner de Dieu, oui, est à mon avis mauvais en soi, mais douter dans la lecture des évangiles, se poser des questions dans sa réflexion sur ce qu’apporte le Christ, sur qui est Dieu, sur ce qu’il peut nous apporter, sur ce qu’il espère de nous : toutes ces recherches sont absolument importantes à vivre personnellement, authentiquement, sincèrement. C’est ce qui nourrit une foi vivante. Cela n’est possible que si l’on n’est pas trop sûr de soi, pas trop sûr de ce que l’on a pensé jusqu’à présent. C’est alors un doute fécond, c’est un espace où nous pouvons accueillir la nouveauté que Dieu désire nous apporter aujourd’hui à nous spécifiquement ! Cette part de doute est alors une chance que nous nous donnons pour progresser, pour approfondir, pour nous élever, pour affiner, pour enrichir de plusieurs nuances notre théologie et notre éthique, notre foi.
Alors je sais aussi que c’est inconfortable de ne pas avoir des certitudes en béton armé. Mais d’abord, vous avez la force d’avoir senti que Dieu est en vous et vous accompagne. C’est là qu’est le rocher de notre vie, pas un paquet de certitudes toutes faites. Cette ouverture peut sembler un peu inquiétante au début, mais une foi authentique est à ce prix, c’est comme ça qu’elle pourra vraiment entrer en résonance avec notre personnalité, avec les circonstances présentes de notre vie. C’est exactement ce que vous pressentez comme juste : adapter l’Évangile à votre propre sensibilité et aux circonstances de votre vie. C’est ce que propose explicitement le début de l’Évangile selon Jean quand il affirme que la Parole de Dieu s’incarne : elle prend chair en nous. Ce n’est pas un carcan dans lequel on doit absolument entrer, elle nous permet de devenir nous-mêmes et en même temps d’avoir cette dimension divine au fond de nous.
Assumer sa liberté spirituelle face au regard des autres
Il n’y a absolument pas à avoir honte devant Dieu d’avoir une foi en recherche ! Au contraire. Mais effectivement, il est possible que cela ne plaise pas à tout le monde. Bien des personnes aimeraient que les autres aient la même opinion qu’eux, la même foi ou absence de foi. Votre entourage, en particulier dans l’église, se repose peut-être tranquillement sur leur petit paquet de dogmes tout faits, pensés par d’autres. À ce moment-là il est possible que cela les dérange ou les effraie de voir une personne avec une foi vivante, en recherche. Mais en même temps, cela leur fera peut-être du bien. Mais s’ils s’opposent de façon trop forte, ce n’est pas la peine de discuter : c’est fatigant et mieux vaut ne pas se disputer.
Je pense que vous pouvez tout à fait concilier votre programme d’avancer librement dans votre vie, et de nourrir ce cheminement par une foi vivante, en recherche, adaptée à votre personnalité.
Ayez confiance, Dieu vous comprend, il vous accompagne avec bienveillance, avec tendresse.
Sur ce sujet : Découvrez la définition et les enjeux autour de la question de doute dans le Petit Dictionnaire de Théologie.




