
De la philosophie à la foi, sans certitudes : suis-je chrétienne ?
D’un intérêt pour la philosophie jusqu’à la lecture bouleversante des Évangiles, peut-on se reconnaître chrétienne tout en doutant de l’existence de Dieu ? Cet échange avec le pasteur Marc Pernot montre que la foi ne repose pas sur une adhésion dogmatique obligatoire, mais sur une relation vivante, une liberté de pensée et des fruits concrets vécus au quotidien.
Question d’Ophélie :
Monsieur le pasteur,
Je me permets de vous écrire, car, depuis quelque temps, je consulte régulièrement votre site « Je cherche Dieu », qui m’accompagne dans mon cheminement spirituel. Votre article « Pratiquer un peu », notamment, m’a beaucoup aidée à comprendre que le cheminement vers Dieu est profondément personnel, que chacun peut avancer à son rythme et à sa manière.
Depuis des années, je cherche à vivre selon certaines valeurs : le non-jugement, le respect de l’autre, la miséricorde, la gentillesse. Pour m’aider, je lis beaucoup, surtout de la philosophie. C’est la curiosité intellectuelle qui m’a donc amenée à lire les Évangiles il y a un an et demi. Cette découverte a bouleversé quelque chose en moi et a marqué un tournant dans mon cheminement. Au fil du temps, j’ai découvert que j’avais une forme de foi. Je ne suis pas sûre que Dieu existe, je ne vais pas mentir, mais je choisis de croire en lui. Aujourd’hui, tout en continuant mes lectures, que ce soit de la Bible ou autour des questions des croyances et des religions, la prière nourrit ma foi. Seule face à certaines questions, je me permets donc de vous contacter pour les poser.
Qu’est-ce qui définit un croyant ? Est-ce que l’on peut choisir de croire en Dieu, d’avoir confiance en lui et de l’aimer, sans être certain de son existence ? Et qu’est-ce qui définit un chrétien ? Je puise dans les Évangiles ma foi, mais aussi un soutien pour continuer à pratiquer mes valeurs. Je crois que, d’une certaine façon, la parole de Jésus m’a sauvée. Est-ce que cela veut dire que je suis chrétienne ? Qu’est-ce qui distingue une appartenance protestante de l’identité chrétienne plus large ?
Je me rends compte que je vous mitraille de questions… Ayant été élevée et évoluant dans un milieu profondément athée, voire un peu hostile aux religions, je cherche à enrichir un cheminement qui continue de me surprendre. C’est pourquoi j’aimerais beaucoup pouvoir échanger par écrit avec vous sur ces questions, si vous en avez la possibilité.
Je vous remercie sincèrement d’avoir pris le temps de me lire.
Réponse du pasteur Marc Pernot
Chère Ophélie,
Bravo pour ce magnifique cheminement.
Grand merci pour les encouragements que vous m’apportez, et que vous apportez ainsi à l’Église de Genève qui me mandate pour ce ministère.
Ce que vous dites est admirable, je dirais que c’est même un modèle d’intelligence et de cœur, et encore de foi sincère :
La philosophie et les Évangiles : une alliance féconde
- Chercher à vivre selon certaines valeurs que vous avez déterminées : c’est excellent.
- Se donner les moyens, les exercices spirituels pour travailler ces valeurs et nourrir une façon de les incarner dans votre vie quotidienne : c’est excellent et responsable.
- La philosophie est un bon outil pour travailler cela, je dirais même que c’est indispensable car elle permet de mettre des mots sur ce qui compte pour nous, elle permet de réfléchir avec rigueur et ouverture. En presque 3 000 ans d’histoire, nous disposons d’une magnifique bibliothèque de débats pour ouvrir notre intelligence de la vie.
- Ouvrir la philosophie aux évangiles est excellent. L’équipe formée par les auteurs grecs et latins avec les évangiles est formidablement puissante. Car l’humain n’est pas seulement doué d’intelligence (même si elle est une des plus belles facultés de l’humain), l’humain est aussi doué d’une spiritualité (même si elle peut prendre plusieurs formes selon les personnes) : elle est une ouverture à ce qui dépasse l’humain, à la transcendance. D’ailleurs Jésus associe les deux dans ce résumé de l’essentiel qu’il propose dans l’Évangile : « Écoute le Seigneur notre Dieu… Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence, et de toute ta force. » (Marc 12:29-31). L’intelligence y est la dianoia (διάνοια) chère à Platon et Aristote, et donc par Jésus. L’écoute aimante de Dieu est une ouverture à cette source qui nous dépasse.
- Ensuite, vous vous ouvrez à la foi, par le Christ, et à la prière. Cela apporte énormément, je pense, car c’est là que vous bénéficiez de deux choses : travailler, dans l’espérance et la lucidité, une convergence entre votre vie et vos valeurs, mais vous vous ouvrez ainsi à l’aide de Dieu, à ce qui est source d’évolution au-delà de la simple réflexion humaine. C’est très puissant.
Choisir la foi et reconnaître ce qui nous dépasse
Vous avez absolument raison, on peut choisir d’avoir la foi. C’est là que votre témoignage est magnifique et inspirant. Et en même temps, je lis dans vos paroles que quelque chose vous a rejointe. Vous dites en particulier : « D’une certaine façon, la parole de Jésus m’a sauvée. » Ce n’est pas seulement vous qui êtes actrice de votre magnifique cheminement, « quelque chose » vous a appelée et dans ce mouvement vous vous êtes ouverte à un plus que vous-même qui a été acteur de votre évolution. Mais peu importe après tout de ce qui vient de Dieu et de ce qui vient de vous-même dans votre cheminement, on mesure la qualité de l’arbre à ses fruits. Il y a manifestement de bons fruits dans votre démarche, c’est remarquable et une occasion de se réjouir. On dirait, dans notre jargon, une occasion de rendre grâces, un sujet de louange, de gratitude.
Qu’est-ce qu’être chrétienne ?
Qu’est-ce qu’être chrétienne ? Par définition, je dirais que c’est un rapport déterminant à Jésus comme source de salut. Certains citeraient des critères de croyances, de rites, d’appartenance à telle église, telle façon d’être… Mais ce sont des fruits, variables selon les chrétiens. Ce qui nous rassemble tous, c’est bien Jésus-Christ et Jésus-Christ seul. C’est donc sans l’ombre d’un doute que je vous reconnais comme chrétienne, si vous le permettez.
L’existence de Dieu : au-delà de nos catégories
À propos de l’existence de Dieu. De toute façon, « Dieu » est au-delà de ce que l’on entend communément par « exister », qui est propre à ce qui est de notre dimension. Même quand il s’agit de réalités non matérielles, le terme « exister » est déjà délicat : Est-ce que le bonheur existe ? Oui, en partie, on en voit des traces, souvent après coup. Comme pour votre foi qui a porté des fruits au-delà de ce que vous espériez, me semble-t-il.
Cette question de l’existence de Dieu me semble donc complexe et il est plus utile de la considérer sur le plan de la vie pratique, celle de la foi en Dieu et de ses fruits. Si vous voulez, vous pouvez regarder cet article que j’ai mis à ce propos dans le petit dictionnaire de théologie.
La liberté protestante : chercher en confiance
Être protestante est une façon d’être chrétienne. C’est un enracinement dans l’Évangile du Christ, c’est, grâce à lui, un appel à réfléchir et à prier par soi-même, librement, en confiance, sans se laisser inféoder par qui que ce soit, ni à telle église, tel maître. L’Église est alors un outil à notre service, une occasion de chercher en partie avec d’autres personnes ce Dieu qui nous dépasse, ce Christ qui nous précède. Bien des personnes remarquent que cela les aide à avancer d’aller de temps en temps, à son rythme au culte, dans une paroisse que l’on a choisie pour son ouverture et son respect de chacun. Certains vivent bien le fait d’aller dans deux églises différentes. Mais que chacun fasse selon ce qui l’aide le mieux à avancer, bien sûr.
N’hésitez pas à poser des questions si vous le désirez, je suis là pour ça, pour vous.
Avec mes remerciements pour votre témoignage très inspirant.
Dieu vous bénit et vous accompagne.
En écho à ce texte :
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