D’accord pour aimer et pardonner, mais parfois j’en ai marre de prendre des coups

Signes pour passage piéton (j'y vais ou pas) - by Nana B Agyei 
 https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/ http://www.flickr.com/photos/32876353@N04/8590967532

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour Marc,

Suite à des événements récents dans ma vie, j’ai une question. J’ai lu dans l’évangile avec beaucoup d’intérêt ce passage où Jésus nous conseille d’aimer son prochain. Même son ennemi. Et au quotidien j’y arrive plutôt bien, disons de manière qui me satisfait. Par contre j’ai tendance à tendre la joue peut être un peu trop souvent. D’un naturel gentil et avec la Foi qui complète ce coté « bisounours » j’ai tendance à en faire beaucoup même pour des personnes qui n’ont manifestement pas envie de m’avoir en amie ou de me rendre la pareille ou qui retournent carrément leur veste pour parler mal de moi avec d’autres. Je suis très souvent celle qui fait le premier pas après une dispute, celle qui donne tout, qui écoute et qui conseille (et qui se retrouve seule quand elle a un problème !).

Où est la limite entre l’amour pour l’autre et la simple considération pour soi parce que franchement ça en devient ridicule parfois, et j’en suis consciente. Le Christ a donné sa vie mais moi j’en ai parfois marre de me prendre des coups. Ou commence la dignité ? Lorsque le Christ renverse les tables dans le Temple, il n’aime pas les marchants … Ça m’embrouille tout ça 🙂

Bon courage et merci pour le temps que vous allez sans doute prendre à répondre à ma question (réponse qui ne presse pas pour autant)

Cordialement,

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir et Merci pour cette excellente question.

C’est pour cela que la foi chrétienne invite plus à une éthique de la responsabilité qu’à une Loi religieuse qu’il faudrait appliquer à la lettre.

Jésus lui-même est plutôt du genre à rendre service et à encaisser les coups, mais il y a aussi des moments où il renvoie les solliciteurs dans leur barque, et il leur demande d’aller bien loin, de l’autre côté de la mer, puis Jésus reste là, seul, pour prier et se construire ou se reconstruire, se reposer un peu dans la tranquillité et dans la relation à Dieu.

Il y a aussi des moments où Jésus fait autrement. Comme vous le dites, il y a des moments où il quitte le mode bisounours pour dire ce qu’il pense de leur conduite aux pharisiens, il y a des moments où il fuit pour se protéger et ne pas être massacré trop vite, il y a des moments où il renverse les tables de change des marchands du temple (mais attention, cela ne veut pas dire qu’il ne les aime pas, Christ nous apprend que l’ont peut aimer les pécheurs tout en luttant contre le péché).

Oui, il y a vraiment des moments où il faut arrêter de prendre des coups. Je pense en particulier aux femmes maltraitées dans leur couple. C’est bien plus fréquent qu’on l’imagine, dans tous les milieux sociaux, le nombre de femmes tuées par leur conjoint le montre. En général elles le sont après des années d’oppression, d’humiliations et même de coups. C’est pourquoi votre question est très importante. Il y a un moment où non seulement on a le droit de dire stop, mais même où c’est juste et bien de le faire.

Ce moment où il faudrait dire STOP est parfois très difficile à discerner pour au moins deux raisons :

  1. le processus mauvais se développe de façon très progressive, avec des hauts et des bas, des hauts à chaque fois un tout petit peu seulement plus haut. Pour déceler où on en est, il est parfois utile de décrire les faits à une ou plusieurs personnes en qui on a confiance et qui pourraient avoir un regard objectif.
  2. dans les situations vraiment mauvaises, le bourreau fait en sorte que la victime se sente coupable. C’est même là un des signes que le seuil de ce que l’on peut accepter est déjà grandement dépassé.

Mais pour ce qui est des situation plus quotidiennes, moins dramatiques, jusqu’où faut-il encaisser les coups sans rien dire ? Quand faut il dire quelque chose ? et comment ? C’est pour répondre à cette question que Saint Augustin donne ce fameux commentaire :

Une fois pour toutes,
Ce bref commandement t’est donné :
Aime et fais ce que tu veux.

Si tu te tais, tais-toi par amour
Si tu parles, parles par amour
Si tu corriges, corriges par amour
Si tu pardonnes, pardonne par amour.

Aie au fond du cœur la racine de l’amour
De cette racine, il ne peut sortir que du bien
« En cela consiste l’amour.
Dieu a fait paraître son amour pour nous,
en envoyant son Fils unique dans le monde,
afin que nous vivions par lui.
Et voilà en quoi consiste cet amour :
ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu,
mais c’est lui qui nous a aimés le premier »
Saint-Augustin
(Commentaire de la 1e lettre de Jean)

Oui, il y a des moments où cela suffit, ou nous n’avons plus la force, des moments où nous nous sentons mal d’avoir trop encaissé, et des situations où continuer à se laisser maltraiter est juste un encouragement donné à la méchanceté… Et d’autres fois où précisément cette attitude bisounours est celle qui fait réfléchir l’autre, qui fait retomber la pression, et fait avancer la paix…

Ce “Aime et fais ce que tu veux” que propose Augustin comme résumé de la morale chrétienne est fidèle au souffle de liberté et de responsabilité qu’a apporté Jésus-Christ.

Il dit que toute la loi se résume dans cette parole invitant à un triple amour : d’aimer Dieu de tout son être, d’aimer son prochain comme soi-même. Il nous faudrait donc aimer Dieu à 100%, aimer nos 7 milliards de prochains à 100% et nous aimer aussi un peu nous-mêmes à 100%. Ce n’est tout juste pas possible, même si certains pour-cent comptent double (quand on prie on aime Dieu et on se fait aussi du bien à soi-même). Il faut donc assumer que nous ne sommes pas Dieu lui-même pour aimer et servir les autres à 100%. Même Jésus avait des forces limitées et devait donc se préserver pour tenir en durée, en force et en qualité de service.

Mais pour que le conseil de Saint Augustin (inspiré par celui de Jésus) marche, encore faut-il aimer, et il faut ensuite savoir ce que l’on veut. Ni l’un ni l’autre ne vont de soi.

Seul Dieu peut nous donner d’aimer véritablement, cela nous encourage à nous ouvrir profondément et régulièrement à lui par la prière.
Et seule une réflexion personnelle peut nous donner de savoir ensuite ce que l’on veut, cela aussi demande une pratique régulière pour nourrir et exercer notre intelligence.

Prier et réfléchir sont deux moyens essentiels pour vivre cette éthique de la responsabilité que propose l’évangile. Et pour le reste, il y a l’assurance de la bienveillance de Dieu qui sait bien quand nous faisons ce que nous pouvons, comme nous le pouvons, avec des forces limitées.

Amitiés fraternelles

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

Print Friendly, PDF & Email

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *