Un lecteur pose des questions fondamentales sur les origines de la Bible, la place de la femme, la souffrance, et la puissance de Dieu — notamment après le suicide de sa fille. Le pasteur Marc Pernot répond avec franchise et profondeur : sur les sources mésopotamiennes de la Genèse, sur un Dieu qui n’est pas tout-puissant mais présent, et sur ce que signifie croire quand la vie fracasse.
Cher Monsieur,
Je reprends votre lettre et je vais essayer de vous répondre point par point :
Les racines anciennes de la Bible et de la spiritualité
1) Il me semble par moments que notre Bible, comme d’autres textes sacrés, prend ses racines dans des temps très anciens, peut-être même dans un même noyau originel que les mythes.
Oui, en tout cas pour la première partie de la Genèse. Ce texte a été écrit entre le VIIe et le Ve siècle avant Jésus-Christ, en particulier quand une partie des Hébreux avait été déportée à Babylone. Ils ont alors l’occasion de découvrir des textes mésopotamiens qui les ont inspirés mais qu’ils ont transformés pour correspondre à leur propre expérience spirituelle et leur théologie. Il y a une part d’inspiration, de reprise de textes qui étaient déjà alors des grands classiques anciens pour les Babyloniens. La réécriture partielle de ces textes par les Hébreux est une façon d’affirmer que leur vision est différente : celle d’un Dieu unique et bon qui fait alliance avec nous.
Le grand récit de la création (Genèse 1) reprend en partie l’Enuma Elish, le poème de la création babylonien, datant de 1200 ans avant Jésus-Christ. Le récit du jardin d’Éden (Genèse 2) s’inspire du mythe d’Adapa, datant de 1500 ans avant Jésus-Christ. Le récit du déluge s’inspire manifestement de l’épopée de Gilgamesh, datant de 2100 avant Jésus-Christ.
D’autres textes s’inspirent aussi de textes des civilisations environnantes : certains Psaumes, le Cantique des cantiques, les proverbes, les codes de loi et les textes d’alliance. C’est normal : les Hébreux étaient en dialogue avec les peuples environnants, c’est même une partie des causes du génie de ce peuple s’exprimant à travers la Bible : ils étaient au carrefour de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe, entourés de civilisations immenses et bien plus anciennes. Reprendre en partie, réécrire, compléter est une sagesse — s’intéresser et garder le meilleur, le faire sien, le personnaliser —, et c’est aussi une façon de se faire comprendre, de dialoguer, d’affirmer sa position.
2) Que savons-nous vraiment de l’intelligence et de la racine spirituelle dont nos ancêtres se sont inspirés depuis les origines de l’humanité ?
La soif de Dieu est aussi naturelle chez l’humain que la soif de boire, de manger, de respirer. On voit les premières traces de spiritualité dans le fait d’avoir un rite pour enterrer ses morts. Cela veut dire qu’il y a déjà une prise en compte d’une dimension spirituelle de l’humain au-delà de la simple survie du corps matériel. On trouve cette recherche chez les Néandertaliens et les Sapiens, depuis 100 000 ans environ.
Ensuite, dans le domaine de la spiritualité, de la religion et de la philosophie : chaque génération doit finalement repartir à zéro avec sa naissance, mais nous pouvons compter sur une transmission de génération en génération, essentielle. Il y a de la perte bien sûr, mais quand même cela permet à l’humanité de cheminer.
Dans ce domaine, à mon avis, il y a, en ce qui concerne notre civilisation, de grands moments charnières : 1) L’invention de l’écriture en Mésopotamie ; 2) Le début de la philosophie grecque et de la composition de la Bible vers 700 avant Jésus-Christ ; 3) Enfin, la venue de Jésus-Christ.
La place de la femme et le poids du patriarcat
3) Pourquoi avons-nous interprété le rôle de la femme comme subsidiaire, plus proche de la chute ?
Ce n’est pas propre à la Bible, le patriarcat est une chose extrêmement répandue. La force physique plus importante du mâle a souvent permis d’imposer sa loi. Il me semble que ce n’est que par la foi, et peut-être par la culture, que l’on peut s’élever au-dessus de cette simple dimension physique.
Mais le récit d’Adam et Ève n’est pas le seul texte qui parle de la création de l’homme et de la femme dans la Bible : au chapitre premier, il y a une création de l’humain mâle et femelle en parité parfaite. Mais même si l’on prend le second récit de création, tout dépend comment on l’interprète. Une interprétation multimillénaire voit en Adam le corps de chair et en Ève l’Esprit de vie. Ce n’est alors pas la femme qui est créée en second, mais la dimension spirituelle de l’humain. Et concrètement, toute personne humaine, mâle ou femelle, possède un corps et un esprit, toute personne est à la fois Adam et Ève, et même aussi le serpent qui parle.
Il existe, dans les premiers textes de la Bible déjà, des figures fortes comme Rebecca et Déborah. Rébecca est géniale, c’est elle qui entend Dieu alors qu’Isaac n’est motivé dans la vie que par ses rêves gastronomiques. Dans le Nouveau Testament, Marie Madeleine a la première place dans les récits de résurrection, faisant d’elle l’apôtre des apôtres.
C’est dans les civilisations inspirées par l’Évangile que la place des femmes est aujourd’hui la plus équilibrée, même s’il reste des avancées à faire.
Souffrance humaine et figure de Marie
4) Pourquoi ne parlons-nous pas également de la souffrance de la mère du Christ voyant son fils agoniser ?
Je suis du même avis que vous, la personne de Marie est une figure majeure, dans les Évangiles et en théologie, mais aussi pour notre foi. Elle est tout particulièrement importante dans les évangiles selon Luc et selon Jean où la personne historique de Marie est reprise pour nous offrir une figure du disciple, une figure qui est donc essentielle pour nous, lecteurs des évangiles. Le rapport de Marie avec Dieu, mais aussi son rapport avec Jésus et le rapport de Jésus à Marie sont inspirants.
La souffrance de Marie évoque la souffrance de l’humanité. Mais après avoir accompagné bien des familles dans le deuil, je ne ferai pas de différence entre la souffrance d’une mère et celle d’un père : le deuil d’un enfant est de toute façon extrêmement éprouvant.
Dieu en nous et Dieu au-delà de nous
5) Dieu n’est pas au ciel mais à l’intérieur de chacun de nous…
Dieu est effectivement à l’intérieur de chacun — c’est ce que l’on appelle l’Esprit saint, il s’agit d’une image car Dieu n’est pas un souffle d’air dans nos poumons. Mais je ne limiterais pas Dieu à cette présence qui nous anime. Je garderais à la fois le Dieu au plus profond de l’humain et le Dieu tout autre, la transcendance au-delà de l’univers. Bien sûr quand Jésus dit « notre Père qui est aux cieux », c’est une image car il n’est pas physiquement entre deux galaxies, mais pour parler des réalités métaphysiques, nous utilisons souvent des images : le ciel, l’Esprit.
Si l’on se limite à Dieu en soi, on peut croire que l’on est seul responsable de son salut. Or, quand on est en difficulté, il est bon de savoir qu’il existe un Dieu transcendant qui travaille main dans la main avec nous. C’est cette transcendance qui crée une véritable fraternité.
Et puis, ce serait donner trop d’importance à l’humanité dans l’ensemble de l’univers. Dieu existait avant que l’humain existe, avant que l’humain commence, très progressivement, à avoir une spiritualité. Et Dieu existera encore quand l’humanité aura disparu.
La question de la toute-puissance divine face au drame
6) Le suicide de notre fille m’a amené à comprendre que « ce n’est pas Lui (Dieu) qui peut nous aider mais qu’il a besoin de nous ».
Cette citation qui vous inspire est tirée d’une prière d’Etty Hillesum, qui est l’un des plus grands textes spirituels, assez surprenant en première lecture mais absolument génial du point de vue spirituel. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que c’est de notre responsabilité de garder la foi, cette place de Dieu, à l’intérieur de nous et de notre monde. Cependant, je crois que Dieu peut aussi nous aider. Réellement. Et qu’il poursuit à sa façon, à son rythme, comme il peut, la création du monde.
La grande erreur est de vendre l’idée d’une toute-puissance de Dieu — cette notion est bien moins biblique qu’on le pense. Face à ce drame immense qu’est la perte d’un enfant, quelle qu’en soit la raison, il est inacceptable de penser que Dieu serait « tout-puissant ». Professer cela est catastrophique pour ceux qui subissent un drame, une catastrophe. J’ai la foi en un Dieu qui n’est pas tout-puissant, mais qui possède une puissance transcendante d’amour et d’évolution. Car oui, manifestement Dieu est d’un grand, d’un immense secours à la fois dans les drames et dans les jours d’abondance et de joie. Dans tous les cas, il aide puissamment à avancer. Et il nous appelle à œuvrer en équipe avec lui pour faire avancer le bien, la justice, accompagner les personnes.
Vocation et témoignage : l’élan de vie
7) Pourquoi Jésus nous incite-t-il à abandonner les siens (Mt 19,29) ?
Cette parole des Évangiles fait partie des paroles choquantes à ne pas lire à la lettre. Voir par exemple cette parole qui nous invite même à haïr les nôtres ! L’idée est de travailler sur la qualité de l’amour. En suivant le Christ, on entre dans une autre dimension de respect : on n’est plus avec ses proches par obligation, mais par un amour véritablement choisi.
8) Je sens en moi une force, un élan profond de vie… Mon seau se remplit au fur et à mesure que je le vide.
Bravo pour cet élan. C’est bien le signe d’un Dieu puissant agissant au fond de votre être.
Bravo de puiser dans votre trésor intérieur pour faire du bien autour de vous. Il y a de tels besoins spirituels à notre époque, tant de besoins de compassion pour ceux qui souffrent, que votre expérience personnelle est très précieuse. Notre témoignage doit être animé par l’amour de la personne à qui nous nous adressons. Mais attention : il y a un temps pour donner et un temps pour recevoir. Même Jésus s’interrompait pour se ressourcer. Trouvez votre propre vocation spirituelle, dans le discernement et la paix. Sans aller, comme vous le dites, jusqu’au bout de vos forces.
C’est moi aussi qui vous remercie pour ce partage et pour votre confiance. Dieu vous bénit et vous accompagne.






Je reviens sur cette phrase : « La soif de Dieu est aussi naturelle chez l’humain que la soif de boire, de manger, de respirer. ». Lorsque je regarde autour de moi, j’ai un peu de mal à y croire. Mais peut-être qu’il est possible d’étouffer en soi cette soif.
Chère Pascale
J’ai l’impression que bien des personnes sont a-religieuses, voire anti-religieuses mais ne sont pas dénuées de spiritualité, de recherche d’un mieux-être. Mais cette spiritualité s’oriente différemment, et je ne suis pas certain que ce soit à l’avantage de ces personnes. Une spiritualité se travaille et s’affine qualitativement. Il y a aussi la distraction dont parle Blaise Pascal, des personnes sont étrangères à elles-mêmes, fuient cette intériorité où effectivement s’exprime cette soif essentielle. C’est déjà le témoignage d’Augustin :
Et c’est ce dont témoigne David dans ce Psaume :
Article plutôt dense ! Chaque paragraphe est une interrogation et une réponse passionnantes, merci.
Dans la question 2, aux moments charnières de notre civilisation, j’ajouterais une quatrième étape : l’invention de l’imprimerie. C’est une vraie chance que nous avons d’avoir un accès si facile à la Bible, et à d’autres textes, dans le huis clos de notre chambre.