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Développement

Être heureux quand le monde souffre : comment vivre cela dans la foi ?

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Comment être heureux sans culpabiliser face aux souffrances du monde ? Une visiteuse, hypersensible et croyante, pose cette question difficile. Le pasteur Marc Pernot lui répond en explorant la notion de vocation, les limites humaines de la compassion, et ce que la foi peut apporter pour trouver la paix sans renoncer à l’engagement.


La question de Sophia

Bonjour Monsieur le Pasteur,

Comment concilier la joie de vivre avec tous les malheurs qui existent par ailleurs — maltraitances, violences, conflits armés… ? J’ai du mal à ne pas culpabiliser d’être heureuse, cela m’a même rendue malade par le passé. J’essaie de me dire que ma chance peut rayonner positivement autour de moi, comme une petite pierre apportée à un monde plus doux — mais je trouve ça un peu facile, peut-être.

Par ailleurs, je n’arrive pas vraiment à croire en une prière de demande : comment accepter que certains vœux soient exaucés et d’autres non ? J’aimerais pourtant trouver des réponses en Dieu, savoir comment vivre ça et en faire quelque chose.

Étant très hypersensible et sujette à des troubles anxieux, je prends parfois du recul en m’éloignant de ces informations — ce qui m’apporte une plus grande paix, mais à quel prix ? L’ignorance, un certain égoïsme ? Cela m’est pourtant nécessaire, et je ne sais pas comment en parler à Dieu : comment être à la fois dans la joie et dans l’affliction pour les autres ?

Merci et bonne journée,
Sophia


La réponse du pasteur Marc Pernot

Chère Sophia,

Merci pour cette question, tellement sensible et tellement intéressante.

La compassion : un talent à apprivoiser

Être sensible aux malheurs des autres est une véritable qualité d’être, c’est un talent. Mais c’est vrai, comme votre message le montre très bien, c’est aussi une croix à porter.

Comme tous les talents, il faut apprendre à en faire quelque chose, et cela demande de s’exercer. C’est comme quand on est doué en musique, dans un sport, en mathématiques : le talent demande de s’exercer pour apprendre à le piloter.

Pour ce qui est du talent de compassion que vous avez, il faut de même apprendre à en faire quelque chose ET à le gérer. Cela demande d’abord d’apprendre à exercer un discernement. Comme tout discernement, cela comprend de l’observation du monde, de l’observation de soi-même, de l’intelligence et de la prière. Pas de problème : cela s’entraîne. On commence à essayer de discerner, puis on regarde à l’épreuve des premières expériences ce que l’on a bien discerné et ce que l’on a raté afin d’ajuster notre discernement.

Discernement et vocation : l’exemple de Jésus

Cela est très général en ce qui concerne le discernement, mais pour ce talent particulier que vous avez, celui de la compassion, le discernement conduit à construire votre vocation. Qu’est-ce à dire ?

Nous ne sommes pas Dieu, lui qui arrive à embrasser dans son immensité transcendante une préoccupation pour l’univers en général, mais aussi pour chaque élément particulier, du plus infime au plus immense. Nous ne sommes même pas Jésus-Christ, qui avait effectivement une préoccupation globale pour l’humanité tout entière et pour les générations futures, mais qui savait très bien ne pas pouvoir concrètement donner le moindre coup de main par exemple aux esquimaux qui vivaient pourtant dans des conditions très difficiles à son époque.

Jésus a discerné sa vocation, puis il s’est concentré dessus au mieux. Il a un peu débordé de sa vocation principale d’annoncer l’Évangile pour assumer aussi son talent de compassion en guérissant, à l’occasion, telle ou telle personne souffrante, mais sans insister sur ce service. Mais même dans le cadre de cette vocation première, il a dû discerner des limites afin de ne pas s’épuiser à la tâche, et on le voit souvent chasser la foule avide de son enseignement, chasser même ses plus proches disciples pour aller dans la montagne se reposer et prier. Et pour être capable de bien se ressourcer, il fallait bien qu’il ne culpabilise pas de se limiter dans son action.

Force, courage et paix : ce que Dieu peut apporter

Vous exprimez très bien la difficulté de ce discernement. Pour ne pas culpabiliser de ne pas en faire plus, l’aide de Dieu est vraiment providentielle, c’est de lui que l’on peut recevoir la force, le courage et la paix.

La force pour discerner et servir,
le courage pour aller de l’avant et pour respecter ses propres limites,
et la paix pour ne pas culpabiliser quand on n’a pas fait autant que Dieu pourrait faire, bien sûr, mais aussi quand on n’a pas fait plus, parce que cela aurait probablement été trop.

S’aimer soi-même pour mieux aimer les autres

Pour avoir cette force, ce courage et cette paix, nous devons être en forme personnellement. Et cela demande aussi de nourrir notre corps, de nourrir notre esprit, de prendre du temps pour nous, comme Jésus le faisait, mais aussi de prendre du temps pour se reposer et pour profiter d’un bon moment dans sa vie. Profiter de ses amis si on a la chance d’en avoir, d’un bon repas, de l’émerveillement devant la beauté de ce monde, d’un film, d’un roman, ou d’un moment de farniente. Tout cela n’est pas perdu : dès lors que nous avons notre vocation, nous pourrons nous mettre au service des autres grâce à notre être aussi en forme que possible.

C’est pourquoi Jésus articule ensemble ces deux choses : aimer son prochain comme soi-même : cela fait effectivement deux choses : il faut d’abord s’aimer soi-même, aimer sa vie, prendre des forces et de la joie pour ensuite aimer notre prochain avec cette force que nous avons.

Discerner sa vocation personnelle

En ce qui vous concerne, la question est donc de discerner votre vocation. C’est quelque chose de très personnel, à discerner par vous-même. Comme je l’expliquais, c’est à voir avec votre cœur, avec votre intelligence, avec votre observation, avec votre prière. Cela va vous permettre à la fois de mieux connaître le monde et de mieux vous connaître vous-même. Puis de voir quelle pourrait être cette vocation — peut-être qu’elle peut s’exprimer en direct autour de personnes qui vous entourent. Peut-être que vous pouvez vous engager dans votre paroisse ou dans une association, dans un parti politique ou dans de la littérature… C’est à vous de discerner votre vocation, à vous ensuite de la faire vivre, évoluer. C’est normal de tâtonner dans ce domaine.

Il y a ensuite un autre discernement à opérer : il faut sentir ses forces, essayer de se concentrer sur sa vocation. Sentir tous les malheurs du monde, c’est bien, mais c’est pas très productif : il faut arriver à sentir si cela entre dans le cadre de notre vocation. Sinon : est-ce que nous faisons une exception temporairement ou est-ce que nous ferions mieux de nous concentrer effectivement sur notre vocation principale ?

Fermer parfois le guichet de la compassion

Vous avez donc parfaitement raison de dire qu’il faut apprendre à fermer parfois le guichet de notre compassion, pour mieux se concentrer sur notre vocation. Il n’y a pas d’autres solutions que d’apprendre à faire ça. Je sais que c’est troublant, mais c’est ce que dit Jean dans les premiers versets de son Évangile : toute la question est de faire que la parole de Dieu s’incarne dans notre chair, dans notre vie. Il y a une tension car la parole au milieu est infinie — elle est une préoccupation universelle — alors que notre chair et notre vie sont limitées, bien sûr.

Dans ce travail d’incarnation de cet immense idéal d’amour et de salut que Dieu a pour le monde, il faut effectivement faire le deuil, en ce qui nous concerne, nous, en tant qu’être limité, et faire ce que nous pouvons : un petit peu aider une personne est déjà une incarnation de l’amour de Dieu à travers nous, faisant avancer le monde. Ce sera déjà absolument prodigieux.

Ne vous inquiétez pas, Dieu vous bénit et vous accompagne dans cet apprentissage de la vie et de votre vocation.

pasteur Marc Pernot

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