18 septembre 2019

Arc de Titus à Rome gardant la mémoire du sac du temple de Jérusalem par les Romains - Photo de Axel Smid sur https://unsplash.com/fr/photos/gros-plan-dun-batiment-avec-un-arbre-en-arriere-plan-egg6rxoWt0c
Bible

Jean l’évangéliste est-il Jean l’apôtre ? Pourquoi parle-t-il « des juifs » ?

1x
100%

L’Évangile selon Jean parle « des juifs » de façon parfois péjorative, alors que Jésus, Marie, Joseph et les apôtres étaient tous juifs. Un pasteur explore l’histoire de la rédaction de ce texte, la séparation progressive entre judéo-chrétiens et juifs de la synagogue après l’an 70, et propose une traduction plus fidèle : « les opposants » plutôt que « les juifs ».


Question posée :

Bonjour Monsieur,

En lisant l’évangile de Jean, une chose m’a intriguée. Jean l’évangéliste est-il Jean l’apôtre ?
D’un côté, l’évangéliste semble avoir une proximité avec Jésus jusqu’à connaître ses sentiments intimes, mais d’un autre côté, l’usage du mot « juifs » indique une distance historique. En effet, il me semble que durant la vie de Jésus, il était rabbi et ils étaient tous juifs. La conscience d’une foi séparée du judaïsme n’a eu lieu qu’après, durant la vie de Jean, après la mort de Jésus ?
À moins qu’il s’agisse d’un problème de traduction ?

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir,

Bien des experts ont leur avis là-dessus. Mais c’est vrai que leurs hypothèses durent ce que durent les roses, fleuries un jour et fanées trois jours après.

Un usage du mot « juifs » qui interroge

Il est effectivement curieux, et je dois reconnaître assez désagréable, que le texte de l’Évangile selon Jean parle « des juifs » de façon péjorative. Il s’agit effectivement de quelque chose d’étrange, car non seulement Jean, mais Jésus lui-même, Marie, Joseph, les douze apôtres… étaient évidemment tous juifs.

La séparation progressive entre judéo-chrétiens et juifs de la synagogue

Cela me semble pouvoir se comprendre en envisageant l’histoire de ce texte. Après la mort de Jésus, la foi chrétienne s’est rapidement développée parmi les païens. C’était assez logique du moment que l’on pense que Jésus est le Messie, le Christ. Car cette fonction consiste à accomplir la promesse donnée à Abraham d’être une bénédiction pour toutes les familles de la terre. Cette diffusion a fait qu’assez rapidement, le nombre de chrétiens issus du paganisme est devenu important. Parmi eux, certains se sont mis à suivre les commandements, les rites, les fêtes et le shabbat juif. D’autres ne l’ont pas fait, restant non circoncis (pour les hommes), ne suivant pas les règles alimentaires. Les communautés ont commencé à se réunir entre chrétiens le dimanche (pour des raisons symboliques, et pour laisser le champ libre aux juifs qui le voulaient d’aller le samedi à la synagogue avec ceux qui n’étaient pas chrétiens). Jusqu’en 70, les choses ont fonctionné ainsi, avec, je suppose, quelques tensions à la synagogue pour les judéo-chrétiens, car la question du Messie n’est pas une petite question de détail dans ce cadre, mais un changement de paradigme, et il est possible que les chrétiens aient été un peu fatigants à la longue avec leur « Jésus est le Messie, le Christ ». En 70, il y a eu une révolte juive, portée par un messianisme concurrent de celui de Jésus, un messianisme à la manière du roi David ; les Romains ont mis à sac Jérusalem, pillé et détruit le Temple (il y a encore, sur l’arc de triomphe de Titus à Rome, la mémoire du défilé des vainqueurs avec la ménorah de ce temple), et pris des mesures contre les juifs de l’Empire romain. Suite à cet événement, les juifs de la synagogue en ont eu assez et ils ont demandé aux judéo-chrétiens de bien vouloir prendre le large et de ne plus venir à la synagogue des juifs non chrétiens. Il semble que ces mentions « des juifs » dans l’Évangile selon Jean datent de l’époque de ce traumatisme. « Les juifs » signifie alors ceux qui s’opposent aux « judéo-chrétiens », ceux qui s’opposent à l’idée même que Jésus soit le Messie, le Christ. Cela voudrait donc dire que cette expression date des années 70-90, typiquement.

Une composition du texte étalée sur plusieurs décennies

Pour autant, cela ne veut pas dire que l’Évangile selon Jean aurait été écrit en 80. Ce serait à mon avis un peu rapide et caricatural de dire cela. Un texte comme celui-ci a une histoire qui s’étend, à mon avis, sur cinquante ans. Il me semble vraisemblable qu’il y ait eu des prises de notes des paroles de Jésus (des disciples pouvaient le faire avec leur rabbi), il y avait aussi la mémoire de ces paroles et de ces gestes (avant que l’alphabétisation soit si répandue, avant l’imprimerie et avant Internet, la mémoire orale des personnes était bien plus développée qu’aujourd’hui). Après la disparition de Jésus et la naissance de communautés chrétiennes un peu partout, il est plausible que des recueils de paroles de Jésus et des recueils de faits et gestes de Jésus aient commencé à être compilés pour échanger dessus et les transmettre aux nouveaux venus. Dans un sens, on pourrait dire que l’Évangile de Jean a commencé à être composé du vivant de Jésus, puis a rapidement commencé à s’écrire. Et c’est vrai qu’il y a des détails dans les récits de cet évangile qui semblent très anciens, comme l’histoire de la piscine de Béthesda, qui a été détruite au début des années 40 me semble-t-il… L’attribution de ce texte à Jean, un des apôtres les plus proches de Jésus, est très ancienne. C’est vrai qu’il était assez habituel de placer un texte sous le haut patronage de son maître quand on était son disciple, en hommage ; c’est ainsi que certaines lettres attribuées à Paul ne sont probablement pas de lui (après une analyse scientifique du vocabulaire). Mais dans le cas des évangiles, cela me semble assez fermement assuré que l’apôtre Matthieu-Lévi a écrit une première version de l’Évangile qui porte ce nom, et que l’apôtre Jean est à l’origine de l’Évangile qui porte son nom. Cela ne veut pas dire qu’ils en ont été les seuls rédacteurs, mais qu’ils en sont à l’origine, ce qui n’empêche pas que la communauté assemblée autour d’eux ait participé à la rédaction sur quelques dizaines d’années, voire cinquante à soixante ans pour l’Évangile selon Jean, dont certains traits, comme cette mention péjorative contre « les juifs », ne peuvent être compris autrement à mon avis.

Une traduction plus juste : « opposants » plutôt que « juifs »

À mon avis, pour ne pas faire d’anachronisme, il faudrait traduire cette expression par « les opposants », « les intégristes » ou « les judaïsants », afin de rendre ce côté péjoratif, évidemment pas contre le judaïsme ni contre les personnes d’origine ou de religion juive, mais contre une certaine attitude.

L’énigme du « disciple bien-aimé »

Dans cet Évangile selon Jean, il est question du « disciple bien-aimé », qui est lui aussi une énigme. Je pense que c’est en partie le souvenir personnel de Jean lui-même, et c’est une façon de laisser la place pour le lecteur, afin qu’il se sente aimé comme Jean s’est senti aimé.

Bravo pour votre lecture approfondie de ces extraordinaires textes !

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

Partagez cet article sur :
  • Icone de facebook
  • Icone de twitter
  • Icone d'email

En écho à ce texte :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *