Ce qu’on peut attendre, ou non, d’un·e pasteur·e ? Je vois bien qu’iels courent dans tous les sens et j’ai des scrupules à les déranger.

Par : pasteur Marc Pernot

Un pasteur en visite, avec sa Bible - Photo by Ben White on https://unsplash.com/photos/mO9vKbG5csg

Si, vous pouvez aller poser des questions au pasteur, vous ne le dérangez pas. Il est là pour ça en en plus il aime ça.

Question d’une visiteuse :

Bonjour Marc,

J’aurais une question sur le rôle que joue / peut jouer / devrait jouer un·e pasteur·e dans le parcours de foi d’un·e croyant·e ou d’un·e personne en recherche. Quelles sont les raisons les plus fréquentes pour lesquelles des personnes viennent à vous, sollicitent un entretien, hormis les raisons les plus visibles (baptême, mariage…) (la liste des questions sur ce site donne déjà un aperçu, mais c’est peut-être différent en paroisse) ? Et parmi ces raisons, lesquelles vous semblent-elles être pertinentes, légitimes ? Lesquelles un peu limites, lesquelles à côté de la plaque ? Et y a-t-il une sorte de consensus sur ces questions du côté des pasteur·es, ou est-ce que chacun·e envisage les choses différemment ?

Un de mes anciens professeurs (catholique) attribuait le succès croissant des psychothérapies (plus ou moins sérieuses) au recul de la pratique religieuse et au recours conséquemment plus rares aux « directeurs de conscience ». Sauf qu’un directeur de conscience n’est pas un psychothérapeute (et inversement) ; et que dans le protestantisme, l’accompagnement pastoral se pense aussi différemment que chez les catholiques. Alors, comment voyez-vous votre rôle et (surtout) comment cela se passe-t-il au quotidien ?

Une autre question est celle du temps : personnellement, j’adorerais solliciter plus souvent les quelques pasteu·res de ma connaissance pour échanger sur les questions qui me travaillent (sur ce qu’est la croyance, la foi, Dieu, etc.). Je pourrais y passer des heures. Mais je vois bien qu’iels courent dans tous les sens et j’ai des scrupules à le faire. Alors je lis, des bouquins et aussi les questions/réponses de ce site. Mais c’est quand même moins bien qu’un·e interlocuteur·rice en chair et en os. 😉

Encore une fois un grand merci pour votre formidable travail !

Amitiés,

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Merci pour cette fine analyse de la question.

A mon avis, le service que le pasteur ou la pasteure doit rendre est un peu celui de Jean-Baptiste dans le début des Evangiles, ou celui de la Samaritaine envers les habitants de son village. Nous avons à dire que ça vaut le coup d’aller voir par soi-même qui est Jésus-Christ.

Mais il est tellllllement plus valorisant de se prendre comme qui dirait un peu pour le Christ. Ou son représentant sur terre. Du coup c’est difficile de tenir cette place. Si le pasteur (même si c’est moi) se laissait un peu aller à ce penchant, vous pouvez très bien relativiser sa parole en se disant que c’est simplement son avis. Rien ne vous oblige à être d’accord. Nous parlons parfois d’enthousiasme, certes, c’est simplement un témoignage perso, ce n’est pas LA vérité de Dieu. C’est la personne vivante qui est la vérité : le Christ. Ni un dogme, ni une morale, ni un verset, et encore moins la parole d’un homme ou d’une femme.

Et puis il est parfois nécessaire de faire quelques pas, un ou deux, avec la personne avant qu’elle prenne un peu d’assurance et puisse aller vers le Christ et avec le Christ en autonomie. Lever quelques barrières, donner quelques indications pour un premier pas, encourager à se sentir libre d’avancer en eau profonde comme Pierre sortant de la barque pour aller vers Jésus, et lui demander son aide.

Je retrouve à peu près les même questions en paroisse que sur le site. Sauf qu’en paroisse, il me semble que les personnes sont en moyenne assez avancées, voire très avancées dans leur réflexion et dans leur foi, plus libre aussi vis à vis de l’église et du pasteur (ce qui est fort bien), plus authentiques.. Sur internet il y a plus de personnes qui découvrent, beaucoup de personnes qui peinent à avancer dans leur vie, oppressées par la peur de Dieu dans une église très moraliste et très dogmatiques.

Une des questions les plus classiques que l’on a aussi bien en paroisse que sur internet est celle de la toute puissance de Dieu (théorie quai fait de grands dégâts), celle de la providence et de la liberté humaine face à Dieu, celle de l’efficacité de la prière de demande, celle de la dépression, celle de la difficulté à discerner quelle est la volonté de Dieu pour nous. Je dois reconnaître que cela me touche beaucoup. Ce sont des sujets sur lesquels j’ai donc eu l’occasion de réfléchir et de d’éprouver lors de centaines d’entretiens présentant des situations concrètes. Mais si la théorie sur ces questions est assez facile, et assez intéressante, c’est une autre que d’entendre, et de compatir avec une personne qui peine à vivre sa propre souffrances, ses craintes et ses doutes, C’est parfois un peu lourd, de voir quelqu’un souffrir et de ne pas pouvoir l’aider comme on retire simplement une écharde du pied. Mais c’est aussi un grand enrichissement de part la sincérité profonde qui s’expose devant nous (je ne dis pas ça pour faire joli, c’est vrai, dans un sens j’ai en quelque sorte l’impression d’avoir vécu ainsi mil vies).

L’augmentation des soins psychiatriques me semble à la fois une bonne chose et une mauvaise. C’est mauvais car c’est le reflet d’un mal être très profond de bien des personnes, une maladie de notre humanité. C’est aussi une bonne chose que les personnes se sentent libres de faire appel à un psychiatre, comme on irait voir un rhumatologue si on a mal au genou. Il y a moins de préjugés contre une personne qui consulte dans ce domaine. C’est bien. Comme vous dites, le pasteur n’est pas en concurrence avec le Psy. Et il ne doit, à mon avis, pas jouer ce jeu là, ce serait plus nocif que bénéfique. Comme pasteur, nous ne soignons pas, ou si peu. Nous renvoyons à Dieu qui, lui, soigne. Nous donnons confiance à la personne en lui disant qu’elle est digne de s’épanouir, que le monde en a besoin et l’attend, qu’elle a des ressources insoupçonnées au fond d’elle-même. Et nous conseillons parfois d’aller aussi, en plus, consulter un médecin.

C’est vrai que la perte de foi de bien des personnes, que le manque de recherche théologique de bien des personnes n’est pas favorable à un bon épanouissement. Parmi les personnes âgées je vois si souvent des personnes me dire sincèrement que c’est la foi qui leur a donné la force de tenir. On peu tout à fait vivre sa petite vie pépère (ou mémère) quand tout roule. Mais être en forme spirituellement se travaille en temps où l’on est en forme et si cela n’a pas été fait, entretenu, exercé, cela peut manquer pour passer les obstacles, pour garder courage et espérance.

Pasteur est un métier de passion, normalement. Donc, bien des pasteurs remplissent leur agenda par passion. C’est normal. Mais en même temps : rencontrer une personne qui se pose des questions n’est pas une charge supplémentaire, cela fait juste partie de la charge normale, c’est le boulot du pasteur et il ne le fait passionnément. C’est vrai qu’il y a des semaines où ça déborde donc ça aide le pasteur si on le libère en lui disant qu’il pourra décaler le rendez vous d’une semaine si trois services funèbres tombent dessus une semaine où il a l’étude biblique, le catéchisme, le culte, et deux mariages et 42 réunions diverses. Mais sinon, c’est, encore une fois, un privilège, uen chance, une richesse et une bénédiction de rencontrer des vraies personnes. Surtout, comme vous le dites, en chair et en os. Ne vous inquiétez donc pas. J’ai aussi une paroisse en vrai, je sais ce que c’est (jecherchedieu.ch est en plus).

Ce site n’a pas pour vocation de remplacer les paroisses, au contraire, c’est de donner courage aux personnes de chercher une paroisse sympa, et de rencontre le pasteur en vrai.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

 

Réponse de la très aimable visiteuse :

Cher Marc,

Merci beaucoup pour cette réponse claire et détaillée. C’est intéressant de découvrir un peu « l’envers du décor ». 🙂

Quelques passages qui me parlent particulièrement :

« Nous avons à dire que ça vaut le coup d’aller voir par soi-même qui est Jésus-Christ. Mais il est tellllllement plus valorisant de se prendre comme qui dirait un peu pour le Christ. Ou son représentant sur terre. Du coup c’est difficile de tenir cette place. » ==> Cela doit être d’autant plus difficile de tenir cette place que les paroissiens eux-mêmes doivent souvent attendre, plus ou moins consciemment, que le pasteur soit celui qui les inspire, qui les mette en mouvement. Car entre une parole imprimée (celle de la Bible), et une parole incarnée, vivante (au sens où elle transite par la bouche d’une personne en chair et en os, souvent enthousiaste, parfois charismatique), eh bien, je sais celle qui m’inspire le plus. (Exactement comme un auteur un peu austère et ardu peu devenir passionnant dans la bouche d’un bon enseignant.) Du coup, c’est compliqué, y compris côté paroissien, de ne pas mettre le/la pasteur·e à une place qui n’est pas la sienne.

« Nous donnons confiance à la personne en lui disant qu’elle est digne de s’épanouir, que le monde en a besoin et l’attend, qu’elle a des ressources insoupçonnées au fond d’elle-même. » ==> Je fréquente le culte réformé plus ou moins régulièrement depuis environ deux ans et, pour prolonger ce que je viens de dire ci-dessus, ce n’est effectivement qu’incarnée et rendue vivante par des pasteurs que j’ai fini par comprendre la formidable efficace de cette affirmation (en tout cas pour ma propre vie). C’est un peu le problème avec les évangiles : leur message est tellement passé dans la sagesse populaire, ils est tellement devenu une évidence (bien qu’il soit loin d’être assimilé pleinement et converti en action !), qu’il paraît souvent galvaudé. La répétition de l’affirmation de la grâce, sa « mise en scène » (assez sobre chez les réformés, mais tout de même !) au cours du culte : voilà ce qui a réussi à me faire réfléchir pour de bon à ce que cela pouvait vouloir dire, de manière générale et pour moi-même. Et cela arrivait dans un contexte où je saturais de l’aspect compétitif de la vie contemporaine : dans le travail, dans les loisirs, dans les relations interpersonnelles. M’entendre dire (et lire aussi, notamment ici), que l’on n’avait pas besoin d’être performant partout, tout le temps, qu’on pouvait déposer les armes, qu’on n’avait pas moins de valeur pour autant… eh bien, ça a fini par faire son chemin dans mon esprit et dans ma vie.

« Mais sinon, c’est, encore une fois, un privilège, uen chance, une richesse et une bénédiction de rencontrer des vraies personnes. Surtout, comme vous le dites, en chair et en os. Ne vous inquiétez donc pas. » ==> C’est bien noté. 🙂

« Ce site n’a pas pour vocation de remplacer les paroisses, au contraire, c’est de donner courage aux personnes de chercher une paroisse sympa, et de rencontre le pasteur en vrai. » ==> C’est en tout cas la formidable utilité qu’il a eu (et a encore) pour moi. Merci encore, donc. 🙂

Amitiés,

Réponse d’un pasteur :

Mil mercis ! Très très sympa. Et encourageant pour les pasteurs que vous avez rencontrés, et pour le culte protestant.
Bon chemin à vous. Avec la grâce de Dieu.

par : pasteur Marc Pernot

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Marc Pernot

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2 réponses

  1. Steward David dit :

    Bravo, Marc tu résumes très bien la situation. Ce qui préserve partiellement les pasteurs et pasteures d’abuser de leur position, c’est l’existence de régulations locales régionales et nationales, même si parfois certains se laissent prendre à devenir des gurus.
    Merci de ton travail sur le net
    Amitié
    David

  2. Claire-Lise Rosset dit :

    Bonjour,
    La question de l’accompagnement spirituel se pose à tout un chacun à un moment ou autre de la vie.

    D’autre part, on ne peut pas dissocier psychologie et théologie. Il n’y a qu’à lire la Bible qui parle de phénomènes d’emprise et de tous les abus et violences que la terre puisse porter, comme de familles et groupes ecclésiaux ou non comme systèmes (thérapie systémique), de souffrance individuelle, etc.

    Ceci est mon témoignage personnel qui lie expérience de vie et théologie. Donc à prendre avec le recul nécessaire pour soi-même, sans en faire une recette toute faite.

    En janvier 2018, après une longue thérapie centrée sur le trauma, j’ai été confrontée à « l’effet domino » (Philippe Barrier, bioéthicien) de symptômes cliniques qui ont tout pulvérisé sur leur passage tant au niveau somatique que psycho-social. Je me sentais étrangère à moi-même, comme à autrui, dans un état de solitude morale extrême.

    Dans cet état de déréliction (Simone Weil), j’ai eu besoin d’un accompagnement spirituel. Sachant que la prise en charge serait longue et compliquée (maladie, psychotraumatologie, perception de Dieu, soutien spirituel), je ne désirais pas solliciter l’aide d’un pasteur dont la vie est assez compliquée comme ça sans en rajouter « ma couche ».
    Après avoir longuement débattu de la question, j’ai demandé à Dieu : Toi qui sondes les cœurs et les reins, sois mon accompagnant spirituel, tu connais mes besoins mieux que personne.

    Dans mon état de kénose, j’avais demandé à mes enfants comme cadeau de Noël 2017 deux livres :
    – « Abraham ou l’apprentissage du dépouillement » d’André Wénin
    – « Job ou le drame de la foi », de Jean Lévêque

    Parler de dépouillement à la sauce Abraham, est une chose, le vivre à sa propre sauce en est une autre.
    Parler de Job quand tout va bien est une chose, incarner Job dans un état de kénose, en est une autre.

    Le corps secoué de sanglots durant la nuit accompagnés d’idées noires, je me disais : tu prends ta valise, tu téléphones à un taxi et tu files aux urgences psychiatriques. Ne plus rien voir, ne plus rien entendre, ne plus sangloter et surtout dormir encore et encore, tel était mon souhait.
    Puis je réfléchissais : après une hospitalisation où tu seras transformée en zombie par les médicaments psychotropes, que vas-tu faire de tout ton chaos existentiel quand tu rentreras chez toi ? Est-ce vraiment la solution ? Alors, je respirais un bon un coup et je me disais : lis d’abord Job et après tu prendras un taxi s’il le faut.

    Chaque ligne, chaque paragraphe, chaque point de ponctuation du livre de Job de Lévêque correspondaient à mes besoins et à mes circonstances du moment. J’y ai trouvé des perles pour renaître à de petites braises de vie, mais la Vie en Dieu. Je me rendormais dans un sommeil plus ou moins réparateur. Cette marche sur la corde raide a duré plusieurs mois et années, avec des hauts et de bas, tout simplement le temps d’incarner le verset 5 du chap. 42 de Job : « mon oreille avait entendu parler de Toi, maintenant mon œil T’a vu ».

    S’abstenir de soins psychiatriques dans ce genre de cas, tout au moins ambulatoires, était-ce raisonnable ? Non. Je ne le pense pas. La dépression est en soi une maladie qui a besoin de soins. Encore aujourd’hui, la question se pose à moi : qu’ai-je donc vécu durant ces années d’agonie psychique : une dépression majeure ? Ou une expérience de déréliction à la Simone Weil ?

    Depuis lors, le temps a passé. Je me débarrasse peu à peu de mes propres idoles qui obscurcissaient ma relation à Dieu et de mes croyances erronées sur Lui. Je découvre une relation filiale avec ce Père des miséricordes et de toute consolation.

    Je ne suis pas devenue une héroïne de la foi, oh non. Combien de fois ne dis-je pas encore à Dieu :
    Tu vois que j’ai perdu la joie de te connaître, je suis épuisée à tous les niveaux, aide-moi à relever la tête !
    J’ai toujours à côté de moi divers livres théologiques dont je fais la lecture pas après pas. Chaque fois, Dieu répond à ma supplication de renaître à la vie, celle qui vient de Lui.

    Comme en 2018, je « tombe » exactement sur le passage de lecture ou un verset de la Bible qui me permettent de remonter de mes ténèbres à la lumière par cette Parole de Dieu qui est Esprit et Vie.
    Se réalise toujours et encore la promesse d’Esaïe 65 : 24 :
    « Et il arrivera que, avant qu’ils crient, je répondrai,
    et pendant qu’ils parlent, j’exaucerai. »

    Ma charge mentale étant trop lourde à porter, chroniquement épuisée par mes polymorbidités cliniques et chroniques, dans mon contexte de vie compliqué à gérer, j’ai accepté depuis quelques mois une dose quotidienne d’un antidépresseur pour prévenir un état dépressif grave dont je ne suis pas à l’abri.

    Bien à vous
    Claire-Lise Rosset

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