Illustration : une dame faisant la vaisselle - Image: 'La Abuela' http://www.flickr.com/photos/60334449@N05/9989672193 Found on flickrcc.net
Bible

Après une enfance dans la violence, j’ai du mal à aider ma mère âgée maintenant.

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Comment continuer à honorer un parent devenu âgé quand la relation est marquée par la violence passée et reste toxique aujourd’hui ? Un pasteur éclaire la tension entre le devoir d’aider son prochain et la nécessité de se protéger soi-même, à la lumière du commandement d’amour.


Question posée :

Bonjour.

Je me permets de vous contacter à propos d’un problème concernant la famille.

Ayant grandi dans la violence (bagarres entre parents sous l’emprise de l’alcool avec tentatives de suicide, séparations puis réconciliations, etc.), j’ai évolué dans un semblant d’équilibre.

Aujourd’hui adulte et père d’une fille d’un an, je sens bien malgré tout que je ne suis pas « complet », et que ces failles de l’enfance laissent bien des traces. Mais je m’en sers de manière positive.

Le problème se situe justement chez ma mère, qui ne se rend pas compte de cela.

Gentille quand l’humeur est bonne, serviable et pleine d’humour, tout peut cependant aller si vite… Au moindre hic, c’est la colère, la pression… On ne sait jamais comment agir ni se comporter en sa présence.

Je la respecte et j’essaie d’être encore présent car elle est seule et vieillit. Mais j’ai aussi ma famille qui se construit au quotidien et j’ai l’impression parfois qu’elle me freine… Elle en rit si je parle du fait que je vais à l’église ou que je crois ; elle a du mal à accepter les choses qu’elle juge « nulles ».

Avez-vous des conseils sur la manière de mener ma vie avec cette relation importante mais toxique ? Je peux même être gêné de ma foi quand elle s’en moque ouvertement. Et puis, j’ai cette envie presque inconsciente de l’aider alors qu’elle me fait du mal et m’insupporte.

Compliqué…

Merci Marc de me lire, et tous mes encouragements et félicitations pour votre manière de répondre et d’écouter.

Que Dieu vous aide encore et toujours.

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir.

Bravo pour votre cheminement malgré les difficultés bien malheureuses connues dans l’enfance. C’est vrai que c’est injuste, tous n’ont pas la même chance.

Tirer du positif des cicatrices du passé

Cela ne justifie certainement pas les difficultés que vous avez subies, mais tant qu’à faire qu’elles aient existé et qu’elles apportent leur lot de souffrances et de cicatrices, c’est formidable d’entendre que vous pouvez en tirer du positif. J’ai connu plusieurs personnes d’une extraordinaire profondeur d’humanité dont j’ai découvert ensuite qu’elles avaient traversé des moments très difficiles. Apparemment, elles ont pu en tirer une capacité à comprendre les autres et la vie qui est bien touchante, riche et vivifiante. Mais rappelons que dire cela ne justifie en rien les accidents et les blessures de la vie.

Donc bravo. Votre famille a bien de la chance, en particulier votre fille.

Cela dit, je peux vous dire que personne n’est « complet ». C’est une grande qualité que vous avez de reconnaître vos propres failles et vos limites, tout autant que vos qualités et vos forces.

Aimer son prochain… comme soi-même

Pour ce qui est de notre appel à servir, votre question est tout à fait essentielle. Car l’appel à servir son prochain est donné d’une façon générale et absolue dans l’Évangile. C’est très précieux et utile, mais cela est également dangereux si l’on n’y fait pas attention. Dans « aime ton prochain comme toi-même », il y a aussi, et peut-être d’abord, « aime-toi toi-même », car sans cela rien n’est possible, et certainement pas d’aimer quelque prochain que ce soit.

Il convient d’être en forme : c’est ce que veut certainement Dieu pour nous. Ensuite, il nous envoie, comme Gédéon : « Vas avec la force que tu as ». Cela demande de se soigner, de se former et de se protéger. Jésus lui-même le fait : on le voit renvoyer les foules et même ses disciples pour reprendre des forces, bien tranquillement, dans le repos et la prière. C’est ce qui permet de vivre cet appel tellement absolu d’aimer son prochain et de se faire serviteur les uns des autres. Sans cela, ce serait totalement destructeur. Le soin de soi-même et le service de l’autre forment comme une respiration. Ce qui est utile en soi, ce n’est pas le fait que nous souffrions, mais que tout le monde se porte mieux : la personne que nous aidons autant que nous-mêmes. Dieu ne nous aimera pas plus, et nous ne vaudrons pas plus en souffrant plus.

Discerner qui est notre prochain

Qui est notre prochain ? Nous ne sommes pas Dieu (c’est une grande découverte théologique, mais surtout existentielle et spirituelle). Nous avons 7 milliards de prochains vivant au monde, et nous pourrions toujours aider plus. Nous devons donc discerner quelle est notre vocation : qui est aujourd’hui notre prochain, comment et jusqu’où l’aider ? Nos proches sont a priori des candidats, mais pas nécessairement. D’une part parce que nous ne sommes pas toujours les mieux placés pour cela ; d’autre part parce qu’il y a peut-être une personne inconnue qui est abandonnée de tous et que Dieu cherche désespérément quelqu’un pour s’en occuper ; enfin, il est possible que nos goûts, nos forces, notre intuition et notre bon sens entrent en compte.

Fixer des limites face à une relation toxique

En ce qui concerne le service de parents qui ont été plus ou moins maltraitants (ce qui n’est malheureusement pas rarissime), la question se pose de savoir comment faire pour les enfants, d’autant plus que ces parents vieillissent. Vous posez très bien la question : « je la respecte et je veux l’aider, mais je sens que c’est pour moi toxique ». Vous voilà pris dans la tenaille d’une double contrainte entre aimer votre prochain et vous aimer vous-même.

Il est certainement bon de faire un effort, de se priver, de se fatiguer un peu, de se donner… mais pas de se perdre ni de s’abîmer. Car alors, ni votre mère, ni les autres personnes que vous avez la vocation d’aider, ni vous-même, ni Dieu ne seront avancés. Au contraire ! Vous avez donc non seulement le droit, mais même le devoir de vous protéger, d’arrêter le service quand cela vous abîme. Il y a des cas où l’héroïsme de donner sa vie fait partie d’une vocation particulière (comme un pompier sauvant des personnes dans un incendie, ou quand le Christ donne sa vie pour manifester l’amour total de Dieu), mais c’est l’exception qui confirme la règle. La volonté de Dieu n’est pas notre mort ou notre dégradation, mais notre vie et notre épanouissement.

Comme cette relation est difficile avec votre mère, il n’est pas certain non plus que vous soyez le mieux placé pour l’aider et l’entourer. S’il n’est pas bon pour vous d’en souffrir encore (vous avez déjà pas mal donné dans ce domaine), il n’est jamais bon non plus pour quelqu’un de faire souffrir un autre : cela abîme également la personne toxique.

Pardon, limites et solutions alternatives

C’est à chacun de sentir jusqu’où il pense pouvoir aller, et de s’autoriser alors à faire comme Jésus face à la foule : arrêter le service pour se protéger et reprendre des forces. Bien entendu, cela ne va pas sans une certaine culpabilité de ne pas avoir pu aller au-delà. C’est là que la foi aide bien : pour chercher où placer la limite avec bon sens, avec l’aide de l’éclairage de Dieu, avec la force qui vient de lui et la connaissance de nos limites, et avec son aide pour nous pardonner à nous-mêmes.

Enfin, entre aider soi-même et ne rien faire parce que l’on n’a pas la force, il peut exister des solutions alternatives, comme trouver des tiers qui peuvent prendre le relais quand vous aurez atteint vos limites.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

À lire aussi : Consulter l’entrée consacrée à Vocation dans notre Petit Dictionnaire de Théologie.

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