Que faire de « Honore ton père et ta mère » quand on a été maltraité ?

Par : pasteur Marc Pernot

Extrait du visage du père dans le tableau de Rembrandt "le fils prodigue"

Question d’un visiteur :

Bonjour Monsieur le Pasteur,

J’aimerais avoir votre éclairage sur le sens de « Honore ton père et ta mère », cela me serait fort précieux.

« Honorer » est-il bien, pour ce qui concerne le devoir vis à vis de nos parents, l’équivalent de « respecter », « prendre soin de » ?
« Respecter » ne me pose pas vraiment problème.
Mais « Prendre soin de », davantage, car jusqu’à quel point ?

Je pense qu’ « Honorer » un parent, c’est effectivement prendre soin de lui ( dans la mesure où il vous le permet bien sûr, ce qui n’est pas une évidence…) mais non pas au prix de nouvelles maltraitances de sa part.
L’aimer, le respecter, c’est lui épargner une rancoeur encore en vous, faire abstraction de celle-ci pour tout mettre en ordre dans l’intérêt, la sérénité de ses vieux jours.

Mais je ne suis plus prête à m’exposer à des violences (quelles qu’elles soient : verbales, psychologiques…) et suis totalement incapable de prendre en charge ma mère moi-même. La seule et unique chose que je puisse faire pour l' »honorer » c’est tenter de déléguer cette prise en charge dans les meilleures conditions.

Tout cela ne va pas sans culpabilité, vous pouvez l’imaginer.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Là, il m’apparaît bien que si je ne fais pas d’abord attention à moi-même, c’est toute ma famille que j’entraîne dans la détresse avec moi au profit de ma mère.
Pensez-vous que je m’égare dans mon discernement ? Difficile lorsqu’il touche l’affectif ?

Très bonne journée.

Bien amicalement,

Réponse d’un pasteur :

Cher monsieur

Votre question sur « honore ton père et ta mère » est très très bien posée. Cette question est même essentielle pour saisir le mode d’emploi, dirais-je, des commandements lus dans la Bible, et parfois malheureusement prêché par de bons apôtres. Comme le dit Jésus « Malheur à vous, docteurs de la loi ! parce que vous chargez les humains de fardeaux difficiles à porter, et que vous ne touchez pas vous-mêmes de l’un de vos doigts. » (Luc 11:46).

Votre situation est tragique :

  • d’un côté vous aimeriez manifestement « honorer votre mère », surtout dans cette période où elle entre dans le grand âge
  • d’un autre côté elle a été pour vous une mère maltraitante, et continue à l’être dans un certain sens. et ce n’est bon ni pour vous de continuer à subir cela, ni pour les autres personnes que vous avez à aider, ni pour votre mère de continuer à faire souffrir sa fille

Comme vous le dites très bien : le commandement essentiel de Jésus « aime ton prochain comme toi-même » n’est pas simple non plus : il y a « aime ton prochain » mais aussi « aime toi toi-même » car si je ne suis pas en forme comment continuerai-je à aimer et aider qui que ce soit ? Et quel est mon prochain, très concrètement ? excellente question que pose l’Evangile. Puisque la notion même de « prochain » dans l’hébreu biblique n’est pas celui qui est proche de nous mais celui qui a le même berger que nous : ce qui fait que nous avons pas loin de 7 milliards de prochains auxquels il faudrait ajouter les générations futures et probablement les animaux puisque Dieu est le Dieu de tous et de chacun.

Comme toute question éthique, il est de fait impossible de donner des règles absolues.

  • Par exemple pour le « tu ne tueras pas », comme le montre Jésus, penser une injure dans sa tête est déjà tuer la personne dans notre intérieur, dire une injure est un peu tuer cette personne. Et des théologiens comme Bonhoeffer ayant comploté pour tuer Hitler afin d’épargner des millions de victimes n’avaient peut-être pas si tort…
  • Par exemple aussi en ce qui concerne le pardon et l’amour des ennemis, ce n’est pas un « il faut pardonner » ou un « il faut aimer », mais c’est à mon avis à comprendre comme un « il est bon d’arriver enfin à pardonner car cela soulage la personne victime et lui donne la paix »…

En ce qui concerne le « honore ton père et ta mère », c’est un commandement important dans la Bible puisqu’il fait partie des « Dix Paroles », le décalogue.

  • Il s’agit d’abord de ce Père et cette Mère ultime qu’est Dieu.
  • Ensuite, il est vrai qu’il est bon d’honorer aussi celles et ceux qui nous ont donné la vie. La vie biologique, mais encore la vie dans les autres dimensions de la vie, des amis, un conjoint, des enfants, un professeur… les pharisiens que critique Jésus ne retenaient que la première lecture signifiant honorer Dieu comme Père te Mère, au détriment des autres dimensions.

Et c’est vrai que la vie n’est pas toujours aussi simple et droite que dans les livres d’images. Le premier lieu de la maltraitance, des viols, de la pédophilie, du harcèlement… c’est malheureusement la famille. Et c’est une réalité loin d’être rare. Dans la plupart des cas, il y a plus de bien que de mal, et le mal n’est pas trop trop terrible, de sorte que l’enfant devenu adulte peux faire la part des choses pour conserver le meilleur et digérer le moins bon. Mais les cas de maltraitance grave laissant des séquelles handicapantes sont malheureusement trop fréquents. Je n’ai pas assez de données pour faire des statistiques scientifiques, mais au vu des personnes que j’ai rencontrées au cours de mon ministère de pasteur, je pense qu’il s’agit peut-être de 5 à 10 % des personnes : les cas de maltraitance des enfants par les parents, ou quand les parents ont fermé les yeux sur la maltraitance par d’autres, n’est pas rare du tout. Hélas, trois fois hélas. Et par la suite du parcours de vie, d’autres choses vraiment lourdes peuvent être vécues aussi, comme des parents refusant la façon d’être ou de vivre de leur enfant, ou maltraitant son couple, rejetant le conjoint ou les petits enfants…

Comme vous le dites on ne peut pas alors dire à une de ces personnes « tu dois pardonner » et tu dois entretenir des relations avec tes parents. Car ce genre de commandements ajoute encore à la peine de la victime pour la maintenir dans une situation de maltraitance qui continue. Et cela maintient aussi le père ou la mère maltraitant dans son rôle de bourreau ce qui n’est pas bon non plus pour lui ou elle.

Que veut dire alors « honorer » dans ce « commandement » de la Bible ?

Pour le déterminer il faut faire un peu d’exégèse, rechercher dans l’hébreu biblique. « Honorer », littéralement, cela veut dire donner du poids, de l’importance. Mais si l’on regarde ce que c’est que « la gloire de l’Eternel » (gloire = même racine en hébreux que honorer dans honore ton père te ta mère », on voit que « la gloire » est l’action de Dieu, c’est cette puissance par laquelle il fait avancer les hébreux dans le désert, les enseigne, les nourrit, les guide. Peut-être alors qu’honorer l’Eternel est effectivement être la preuve vivante de cette gloire en étant mis en route, grandi, rendu plus vivant et rayonnant de sa grâce divine. C’est ce que l’on voit par exemple dans la bouche de Jésus quand il nous dit « Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. » (Mat 5:16)

Voilà ce que ce serait qu’honorer Dieu, ce n’est pas tant lui rendre un culte c’est recevoir et vivre ce qu’il espère nous apporter. Je pense que cela doit être un peu la même chose pour nos parents : honorer nos géniteurs c’est vivre la vie biologique, honorer ceux qui nous ont élevés c’est recueillir et valoriser le meilleur de ce qu’ils nous ont transmis comme éducation (purifié du pire, cela va de soi), honorer un bon professeur de math c’est se laisser devenir si ce n’est bon en math au moins enthousiasmé dans le fait de progresser en maths…

Respecter ses parents ?

Pour ce qui est de respecter ses parents c’est relativement facile. Car il est bon de respecter toute personne, même si tout ce que fait et est cette personne n’est pas respectable, bien entendu. « respecter » ne signifie dans pas tout accepter, et encore moins accepter de se laisser, par exemple, harceler au téléphone, harceler par des demandes, des méchancetés… car alors sous couvert de « respecter », on laisse faire le mal et on laisse le mal travailler à l’intérieur de la personne. Malheureusement, je vis cela toutes les semaines ou presque sur ce blog, même si je respecte la personne qui se comporte comme un troll, pourrissant le débat de ses commentaires menaçant et haineux, on ne peut la laisser déverser cette méchanceté.

Prendre soin de ses parents ?

Pour ce qui est de « prendre soin de », c’est une question plus délicate. Si nous étions Dieu, nous « prendrions soin » de nos 7.000.000.000 de prochains. Mais voilà, nous ne sommes pas Dieu. Nous avons quelques personnes qui nous sont confiées pour que nous prenions soin un peu ou beaucoup soin d’elles. Vous avez raison, nous-même est certainement la première personne dont nous devons prendre soin. Car sans cela nous ne pouvons ensuite prendre soin d’absolument personne ! Mais pour le reste, c’est une question de discernement, c’est une question de trouver la personne pour qui nous sommes particulièrement bien placé pour l’aider, ou trouver la personne dont personne ne s’occupe et donc même si rien ne nous préparais à l’aider nous sommes la ressource indispensable ?

Qui est mon prochain ?

Il est effectivement très probable que nos enfants, nos parents et nos frères et sœurs soient parmi les personnes que nous connaissions le mieux et avec qui nous avons déjà des liens profonds, et donc qu’en priorité ces personnes de la famille seront parmi les personnes qui nous sont confiées. Mais pas nécessairement. En particulier si la relation avec ces personnes a été ou est souffrante. Cela peut dont être exactement l’inverse, il arrive parfois, et même pas si rarement, que le fils, la fille, le frère, le père ou la mère ne soient pas le mieux placé pour « prendre soin de » la personne. Parfois c’est même la personne la moins bien placée au monde, car la relation est si dysfonctionnelle que l’un ou l’autre ou plus souvent les deux régressent dès qu’il y a une relation. A ce moment là, il peut rester le respect et faire ce qu’il faut de loin, ou s’abstenir tant que d’autres prennent soin.

Bref, je suis totalement d’accord avec vous là dessus, sur la nuance à apporter à une lecture brutale et littérale de ce commandement. Mais comme toujours, la Bible n’est pas à prendre est à prendre comme un catalogue de réponses toutes faites, mais la Bible est un merveilleux réservoir d’excellentes questions à se poser. D’abord dans l’observation des circonstances concrètes de notre vie, nous pouvons avancer en nous posant de bonnes questions grâce à la Bible, en y mettant toute notre intelligence, notre cœur. Nous le faisons dans la prière pour laisser le souffle de l’Esprit nous éclairer. Alors nous essayerons de prendre le meilleur chemin possible, ou le moins mauvais, parfois.

Amitiés ++

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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Marc Pernot

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2 réponses

  1. SALMON dit :

    Bonjour , je vis une situation similaire, ma mère est aller jusqu’à m’interdire de respirer lorsque j’en avais besoin, et n’a rien fait pour me protéger, j’ai longtemps rêvé que j’étais enterré vivant, ceci m’a ammené à soustraire des objets du foyer et à nier le faire ( j’ai présenté mes excuses pour cela)ma vie fut un calvaire durant de longue année et je suis allé d’échec en échec, cela continue encore aujourd’hui malgré la distance que j’ai prise avec elle, le droit de mon pays me permets de porter plainte contre elle pour tout cela , mais que faire à la lumière de ce commandement, je reconnais ce que cette femme à fait de bien, mais je sais le mal qu’elle à fait est ce mal de lui faire un procès ?

    • Marc Pernot dit :

      Bon courage, bravo pour ce cheminement courageux que vous vivez. Je vous souhaite de cicatriser pleinement des traumatismes que vous avez subis, et de vous épanouir.

      J’encourage vivement les personnes subissant ou ayant subi des violences à les dénoncer, afin que la victime soit reconnue et dite officiellement comme victime. Car bien souvent, comme vous le dites, le tortionnaire se débrouille pour que sa victime se sente coupable, et responsable de ce qu’on lui a fait subir.

      Cela dit, c’est vrai que c’est un parfois un parcours difficile émotionnellement. Et tout le monde n’a pas la force d’aller face à un procès, puis l’appel, le renvoi, la cassation, les attaques, les soupçons développés par la défense. C’est encore plus dur quand la personne qui a fait du mal est une personne qui, comme vous le dites, a aussi fait du bien pour nous. Cela tord le cœur.

      Donc je ne pense pas que ce soit mal de porter plainte contre une personne qui vous a fait subir des violences, même si c’est un père ou une mère, ou un des proches, des notables. Et si cela fait de l’agitation dans la famille, ce n’est pas la victime qui en est responsable en dénonçant les violences, mais la personne qui les a commises, ainsi que les personnes qui ont fermé les yeux pour ne pas voir.

      Cela dit, si vous n’en aviez pas la force, il me semble utile d’aller voir un ou une psychiatre pour qu’il puisse vous entendre et vous aider à ce que ce traumatisme n’envahisse pas votre vie présente, qu’il soit vivable, ne vous empêchant pas d’avancer en ayant assez de paix en vous-même.

      Dieu, lui, connaît toute chose et sait quelle calvaire vous avez subi, il vous accompagne et vous bénit.

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