08 février 2019

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Ethique

Je suis sage-femme et je confrontée à l’interruption médicale de grossesse, je me sens ébranlée

Par : pasteur Marc Pernot

coin sombre d'une maternité avec ouverture sur une pièce illuminée - Image: '2008-0878' by gigile https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/ http://www.flickr.com/photos/84103059@N00/2905064625

Question posée :

Bonjour Monsieur le pasteur

Tout d’abord je voudrais vous dire combien vous m’avez apporté et je vous remercie du fond du cœur pour vos belles réponses (dans questions réponses) qui m’ont beaucoup aidée et aidée à grandir spirituellement. Je vous souhaite une bonne route, et je prierai pour vous.

Aujourd’hui j’ai besoin de vous car je suis triste et une question me tracasse au point que j’en perds ma joie de vivre ce que je ne peux pas laisser comme ça car vous imaginez bien tout le travail que le Seigneur fait pour restaurer cette joie de vivre bien abimée par toutes les maltraitances que j’ai vécues. Je me dis que l’esprit saint du seigneur me pousse à prendre avis auprès de vous car j’ai confiance en votre avis et je pourrai prendre appui dans mes réflexions et peut-être me rasséréner.

Je suis sage-femme et je suis confrontée à l’interruption médicale de grossesse et cela me questionne profondément, je me sens ébranlée.

Dans mon travail j’accompagne les femmes et les hommes qui ont recours à l’interruption médicale de grossesse et qui du fait font le choix terrible de renoncer à la grossesse et à demander qu’on mette fin à la vie de leur bébé. Cela peut advenir à un terme précoce de la grossesse mais aussi à un terme avancé.

Je travaille dans une unité où j’accompagne des gens au moment où ils doivent prendre cette décision d’arrêter la vie de leur bébé cette décision qui les « crucifie » (d’après les termes utilisés par un médecin du service) en tous cas c’est une grande souffrance.et moi je suis là a faire du mieux que je peux.

Est-ce que je suis d’accord pour qu’on mette fin à la vie d’un bébé au motif qu’il n’est pas « normal »? Bien sûr que non.

Un prêtre que j’estime beaucoup et à qui j’ai parlé de cette question en confession me suggère de réfléchir à la possibilité de faire valoir mon droit d’objection de conscience. A mes yeux ce serait ne pas assumer ce pourquoi j’ai été faite: je suis sûre que Dieu m’a faite pour servir les femmes et les bébés et que ma place est d’être auprès des femmes enceintes.

Je ne me vois pas dire à une femme qui souffre et qui a décidé de demander une interruption de grossesse: « Je ne peux pas vous suivre car ma conscience m’indique qu’arrêter la vie de votre bébé n’est pas juste »… qui souffre le plus? Elle où moi? Elle! et le bébé à qui je pense avec amour, pour qui je prie et j’œuvre avec tout mon savoir être pour que la maman soit dans la conscience de ce qu’elle va vivre et qu’elle accompagne son bébé jusqu’au bout humainement.En même temps je souffre de tout ça, de ces solutions mortifères qui évoquent pour moi le pire. C’est à dire qu’à mon sens nous sommes dans une société eugéniste. Tout ça je l’exprime dans mon travail et je ne cache pas ma foi chrétienne et ma religion catholique. Il y a les choix de la collectivité (accepter les interruptions médicales de grossesse ) et ce que vivent les gens dans leur intime.. et il y la souffrance des sages-femmes des médecins etc

Ce prêtre que j’estime profondément me dit à juste titre qu’on ne peut pas séparer AMOUR et VÉRITÉ. La vérité c’est qu’on tue un humain en devenir et parfois un bébé presque à terme qui pourrait être adopté.

Est-ce que moi sage-femme je peux m’opposer (je sais que j’ai la possibilité de le faire) au choix que me confie une femme? Il faut voir la somme de souffrance qui se présente à ce moment. Ai-je le droit de détourner les yeux de toute souffrance et « de m’en laver les mains »?

Bien sûr si j’arrive dans le service et qu’on me dit « Mme Untel à pris la décision de demander l’interruption de sa grossesse », je peux faire valoir l’objection de conscience et refuser de la suivre. Mais quand on vient de lui annoncer l’anomalie et qu’elle ne sait pas quoi faire? Puis-je refuser de l’accompagner au motif que peut-être elle va décider de demander une interruption médicale de grossesse? Puis-je me détourner de cette difficulté pour garder ma conscience de « catholique » tranquille?

Je me demande ce que ferait Jésus. Il peut sauver le bébé et sauver la mère et me sauver c’est tout ce que je sais.

Aujourd’hui j’ai lu la Bible et je sais Dieu n’approuve pas la mort des innocents ça j’en suis sûre et au plus profond de moi je n’approuve pas la mort des bébés sacrifiés sur l’autel de la NORMALITÉ (autre idolâtrie de notre société).

Ce dont je suis sûre aussi c’est que si j’exerce mon droit d’objection de conscience dans ce cas, ce ne sera pas habité par l’amour envers le Seigneur mais par la peur (de déplaire à un dieu punisseur et exigeant) et cela ne ferait pas de moi un être libre.

J’ai pris beaucoup de temps pour sortir d’une représentation d’un dieu qui attendrait de moi des choses impossibles et qui était là pour me punir et ce n’est pas possible que le Seigneur m’ait placée là pour une autre raison que celle pourquoi j’ai été conçue: accompagner les femmes et les enfants quoi qu’il en soit et en dépit de tout.

Quand j’ai pris ce poste je savais que j’aurais aussi à suivre ce genre de situation et je me suis engagée en connaissance de cause si je ne suis plus en mesure de le faire pour des motifs de religion je devrai partir.est-ce cela que le Seigneur attend de moi? Je ne peux le croire.

Pouvez vous m’aider dans mes réflexions? je vous remercie infiniment.

Je sais que le Seigneur sait ce que Lui attend de moi, l’autre jour j’ai croisé un médecin du service qui m’a dit « Merci Aline pour tous ces accompagnements que vous faites » je lui ai dit « Ce n’est pas moi qu’il faut remercier mais Celui qui m’a conçue pour faire ces accompagnements » il a eu un sourire lumineux a levé les bras au ciel et a dit « Alléluia! »…je ne suis pas seule dans mon hôpital le Seigneur fait son chemin.

Réponse d’un pasteur :

Chère Madame

Je voudrais vous remercier profondément pour votre interrogation si magnifiquement posée. Merci et bravo pour votre foi. Merci et bravo aussi pour la compassion que vous avez pour chacune de ces femmes.

En toute sincérité, je trouve que votre façon d’être est bien plus proche de celle du Christ et de Dieu que la leçon de morale que vous donne ce prêtre.

Je suis du même avis que lui sur un point : oui, il y a certainement une part de mort dans l’avortement. Ce n’est jamais une bonne solution. C’est souvent un drame aussi pour la mère, et vous en savez quelque chose, accompagnant ces femmes. La vie humaine est si riche que nous sommes parfois confrontés à des situation où toutes les solutions sont de mauvaises solutions, et que choisir n’est pas simple. Avant tout, alors, il faut à mon avis de la compassion, et ne pas dire d’une façon péremptoire que nous détenons la Vérité avec un grand V.

La vie humaine ne se limite pas au corps, à la vie biologique. La base même de l’Evangile du Christ est précisément de prendre en compte la vie humaine dans sa richesse et sa complexité. C’est le sens même de la fête de Noël qui célèbre l’incarnation, c’est à dire le fait que la Parole de Dieu ne reste pas une sorte de perfection sublime au ciel mais s’incarne dans notre corps, dans ce monde, dans notre vie humaine pour former une réalité complexe. La fête de Pâques rend bien tout le tragique qu’il peut y avoir parfois entre ces deux réalités en tension. Pour vivre de l’Esprit, pour manifester son amour envers les pécheurs que nous sommes tous, Jésus accepte de sacrifier la vie de son corps, même si pour lui c’est une mauvaise solution, acculé par la réalité tragique de son histoire humaine. Toute sa vie, par ses paroles et ses actes, il dit notre vocation humaine à participer de la façon la plus belle possible à cette vie en tension entre la terre et le ciel, lui qui est à la fois fils de l’homme (fils de l’humain, du terreux) et fils de Dieu.

Donc oui, nous sommes du ciel, avec un idéal infini, celui d’être « parfait comme notre Père céleste est parfait » même si c’est évidemment impossible, à cause de nos limites mais aussi à cause de la réalité de ce monde. Par exemple, je suis désolé de devoir tuer du vivant pour vivre, mais notre corps est ainsi fait que nous mangeons du vivant pour vivre, si ce n’est un steack, au moins de la salade, mais elle est tout aussi vivante que la vache et que moi-même (j’ai simplement plus de mal à m’identifier à une salade qu’à un animal qui a des yeux pour me regarder, c’est vrai, mais la salade a sa façon de vivre à elle). Il est bon de ne pas vivre inconsciemment cette réalité, elle donne une part de tragique à la vie humaine mais c’est aussi toute la grandeur de notre vocation humaine de participer de la plus belle des façons possibles à la vie que nous avons, par l’incarnation de la Parole de Dieu.

C’est ce que dit formidablement Blaise Pascal dans les feuilles de ses Pensées :

  • Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre. (Contrariétés n° 3 / 14)
  • Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre. (Contrariétés n° 4 / 14)
  • L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. (n° 31 / 85)
    Pour la question qui vous touche de si près, cela part donc d’une bonne intention de condamner d’une manière absolue l’avortement. Mais c’est refuser le fond de la question et le tragique de la condition humaine, c’est vouloir faire l’ange. Certes dans l’absolu de la théorie je suis absolument contre l’avortement. Mais dans les circonstances concrètes et particulières de la vie humaine affirmer cela me semble non seulement bête mais dans une grande mesure cela me semble même criminel. Et faire d’immense dégâts dans la vie et dans le cœur de bien des personnes. Oui, qui veut faire l’ange fait la bête. Et c’est dangereux. Pas dangereux pour celui qui, du haut de sa théorie peut rester bien à l’aise, loin du tragique de la vie et du cœur blessé des hommes.

La vie humaine n’est pas seulement un corps, elle est aussi un corps qui a une vie biologique, elle est aussi un esprit, elle est aussi un corps social, elle est aussi une vie spirituelle, et une intelligence, elle est une sensibilité qui a des projets, des rêves, une vocation… C’est l’ensemble de ces dimensions qu’il convient de prendre en compte dans une question éthique, chacune de ces dimensions est sacrée, pas seulement la vie biologique.

Prenons un exemple : un couple qui apprend que l’enfant qu’ils attendent est gravement handicapé. Si ce couple ne se sent pas prêt à l’accueillir, par exemple à cause de leur vie difficile entre le travail et d’autres enfants, ou simplement parce qu’ils ne sont pas prêts dans leur cœur, dans leur psychologie : les parents risquent de se démolir et de ne plus bien s’occuper de leurs autres enfants. Il y a une part de mort importante là aussi. Pour plusieurs personnes. Pour le couple, les frères et sœurs et pour cet enfant qui cumulerait ses handicaps et celui d’être porté puis accueilli dans ce monde avec réticence. Qui pourra évaluer si cette part de mort dans les vies de cette famille est plus grave que la part de mort biologique dans celle de l’embryon ? Dans la même situation, un autre couple pourra se sentir prêt à accueillir cet enfant handicapé, et ce sera très bien de garder l’enfant, qui sera alors une bénédiction pour la famille entière. Mais même quand il n’y a pas le tragique supplémentaire d’un handicap, comme pasteur, je connais bien des cas où une femme, un couple découvre une grossesse non désirée et est face à ce tragique. Avoir un enfant doit à mon avis absolument répondre à une vocation, si ce n’est préalable, au moins rapidement discernée de la part de la mère et le plus possible de son entourage.

Autre cas : une femme se rend compte qu’elle est enceinte et cela la bouleverse. Soit qu’elle n’est pas prête à avoir un enfant (trop jeune, tout juste en couple, commençant un boulot), soit qu’elle ait déjà plein d’enfants et pas assez de place, pas assez de temps ou de forces, de motivations pour en élever un autre. Forcer ces femmes à avoir cet enfant non désiré peut être terrible, ravageur, destructeur pour cette femme. Et aussi pour l’enfant et pour l’entourage. Certains disent qu’il suffit de l’abandonner et qu’il soit adopté. Mais abandonner un enfant n’est vraiment pas facile, cela aussi, on ne peut le décider à la place de la mère. Là encore, quand une mère pense à une IVG, c’est que l’autre solution est terrible aussi pour elle.

Dans chaque cas où se pose la question de l’avortement, il est extrêmement dangereux de vouloir imposer à l’autre une solution qui ne lui convient pas. Il me semble même criminel d’imposer par la brutalité d’un jugement à une femme de porter un enfant qu’elle ne se sent pas prête à accueillir. Il est cruel de dire à une femme qui se résout tragiquement à avorter qu’elle assassine son enfant ! C’est absolument insupportable de dire cela. Car dans l’autre choix possible il y a aussi une part de mort. Bienheureux celui qui ne se trouve pas dans une situation où toutes les issues comportent une part de mort. Epouvantablement cruel est le moraliste qui en profite pour dire que la personne piégée dans ce dilemme est alors nécessairement une criminelle. La situation de cette personne appelle la compassion, l’accompagnement, pas la brutalité d’une parole de jugement, et encore moins la très cruelle parole de menace d’une condamnation d’un Dieu terrible, comme vous dites.

C’est vous qui êtes dans le vrai en accompagnant la femme particulière qui se présente. En l’accueillant elle, comme une personne et pas comme un « cas » théorique. D’abord dans l’accueil bienveillant, dans compassion de leur situation physique, humaine, psychologique, dans leur trajectoire de vie. Plutôt que de lui ou leur apporter la brutalité d’une réponse, ce qu’il convient de leur apporter c’est la richesse d’un questionnement multiple et nuancé. C’est à dire comme le font les médecins dans le traitement de la douleur, non pas « avez vous mal ? », mais « sur une échelle de 1 à 10, à combien évalueriez-vous votre douleur ? ». Cette méthode met de la douceur, de la progressivité, de la nuance dans le regard porté sur la situation. Evaluer ainsi son ou leur désir d’avoir un enfant, la part de mort morale, sociale, existentielle dans les différentes personnes impliquées et dans le couple, la famille, la foi… Mettre éventuellement par écrit ces évaluations afin de les objectiver, et inviter la mère ou le couple seulement après à prendre une décision en connaissance de cause, en ayant compris qu’il y a une part de mort, malheureusement, dans les deux choix possibles. Et qu’en en choisissant une ils tentent d’optimiser le bien et minimiser le mal. C’est cela qui leur permettra de vivre ensuite, de se pardonner un peu mieux, et d’avancer. Alors que les culpabiliser n’est absolument pas un chemin de vie pour eux.

Je dirais donc que c’est une vraie chance pour ces personnes d’avoir une personne croyante, vivant de l’Evangile comme vous. Car vous savez ce que c’est que la grâce de Dieu et la richesse de la condition humaine entre terre et ciel. Une personne portant la compassion et la miséricorde de Dieu.

Mais effectivement, une personne porteuse d’un moralisme étroit est une véritable catastrophe dans ce genre de poste et il vaudrait infiniment mieux que cette personne démissionne. Non pas pour préserver sa propre conscience (ce serait alors de l’égoïsme), mais pour ne pas blesser ces personnes déjà souffrante avec des jugements porteurs de mort pour eux. Je vous en supplie, ne devenez pas cette personne, laissez ce prêtre penser ce qu’il pense, entendez-le comme un idéal parfait pour les cas abstraits. Mais vous, accompagnez les pauvres, les petits, les humains que nous sommes, les blessés, les cabossés de la vie, les pécheurs que nous sommes.

Nous pouvons avoir une immense reconnaissance pour les médecins, sages-femmes, infirmières qui entourent avec compassion des personnes dans leurs cas de conscience. Car vous prenez une partie de ce fardeau et que cela n’est pas facile. Prenez soin de vous.

Dieu vous bénit et vous accompagne

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

 

Réponse du visiteur :

Merci beaucoup marc votre réponse me touche profondément et le temps que vous avez mis à me répondre m’a permis aussi d’assoir ma sécurité en Dieu de me positionner sur un chemin très étroit où j’exerce ma liberté d’être humain…j’ai pu écrire une lettre à ce prêtre que j’apprécie beaucoup et lui dire ce que je vous ai exprimé, j’ai pu aussi exprimer à mon travail ma tristesse et parler de ma foi. et je peux me situer maintenant exactement là où je sens que dois être.

Je sais que le Seigneur est avec moi sur ce chemin étroit qui est le mien et sur lequel j’accompagne toutes ces personnes… je garderai votre réponse précieusement et je sais qu’elle m’aidera.

je ne pense pas que ce prêtre ait voulu être moralisateur, il m’a confrontée à une question que je devais clarifier en moi même pour avancer en me sentant juste (au sens d’un instrument bien accordé)

merci encore pour cette réponse si belle je prierai pour vous et vous remercie infiniment. que le seigneur lui même vous bénisse

ps: avec tout ça j’ai lancé l’idée d’un groupe de prière œcuménique, et on commence le mois prochain !

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