Statue du Christ à Lisbonne au Portugal, au dessus d'une mer de nuages - Photo de Motoki Tonnsur https://unsplash.com/fr/photos/christ-redempteur-couvert-de-nuages-pendant-le-jour-vV1a1Leq-dQ
Question

L’expression « Dieu s’est fait homme » est courante, mais est-elle fidèle au texte biblique ?

1x
100%

L’expression « Dieu s’est fait homme » est courante, mais est-elle fidèle au texte biblique ? Le texte du prologue de Jean dit, lui, que « la Parole s’est faite chair », ce qui signifie un petit peu autre chose. Cette expression pose la question de la transcendance divine, la nature du salut par la grâce et propose une vision d’un Dieu vivant, en mouvement, qui accompagne l’humanité dans une création continue.


Question :

Cher pasteur,
Merci pour toutes vos réponses passionnantes qui apportent tant !
Quelques réflexions demeurent par rapport à des lectures, et vos avis me sont toujours précieux. Je vous avais parlé de l’incarnation et du salut dernièrement, j’espère que mes questions sont toujours pertinentes (vous pouvez faire des réponses très courtes, je ne veux pas vous encombrer car vous êtes sûrement sollicité).

1. L’idée « Dieu s’est fait homme » par rapport à « Le Verbe s’est fait chair » semble très présente, même chez de fins penseurs et théologiens.
Dans son excellent livre « Le Dieu de Jésus », Jacques Duquesne dit que ce Dieu vivant souffre : sur la croix et du fait que son amour soit refusé.
Certains théologiens expliquent que Dieu nous aide en nous accompagnant, ayant lui-même subi la croix et ayant traversé les mêmes expériences que nous, car Dieu a tenu bon dans cette expérience, et qu’il y a donc la capacité pour nous de surmonter cette épreuve par lui. Je ne sais pas trop quoi en penser.

2. Le fait de savoir que Dieu nous aime ou qu’il est présent pour nous suffit-il à être sauvé ? Dans une très bonne prédication, votre frère Louis dit, me semble-t-il, que ça ne suffit pas que Dieu soit avec nous pour pleurer, mais qu’il faut qu’il puisse aussi nous relever. Vous parliez très justement de l’ouverture du cœur, il me semble, de nous ouvrir à la parole de Dieu en nous, c’est ça qui nous relève, ou y a-t-il autre chose en plus ?

3. Jacques Duquesne dit aussi que les premiers compagnons de Jésus avaient besoin de montrer que cet homme était Dieu, tout en rappelant bien que le Nouveau Testament n’affirme pas cela clairement. Était-ce dans l’optique, pour les disciples, de faire „valider“ Jésus comme Messie ? Duquesne dit même qu’il y a de l’imparfait en Dieu. Selon vous, Dieu connaît d’autres sentiments que l’amour, comme la patience ?

Merci encore.
Bien fraternellement,

L’incarnation : entre transcendance et humanité

Réponse :

Cher Monsieur,
Merci pour ces encouragements. C’est stimulant.

1. Ce qui me gêne dans cette expression de « Dieu s’est fait homme », c’est que Dieu est infiniment plus et autre que tout, et que je trouve que de dire « Dieu s’est fait homme » écrase cette transcendance. Cela me semble faire passer l’image pour la réalité même. Ensuite, il y a un vrai danger, me semble-t-il, à trop humaniser Dieu, c’est que cela renforce notre rêve de diviniser l’homme, ce qui est une tentation éternelle, celle de l’outrepassement contre laquelle déjà Genèse 3 nous met en garde comme la racine de tous les maux. Effectivement, depuis Irénée et Athanase, cette idée de « Dieu s’est fait homme » amène à « afin que l’homme devienne dieu. » Personnellement, je verrais plus Dieu comme le « ô toi l’au-delà de tout » de Grégoire de Nazianze, des théologiens et mystiques apophatiques. Et plutôt que « afin que l’homme devienne Dieu », j’en resterais à « afin que l’humain devienne enfant de Dieu« , comme dans le prologue de l’Évangile selon Jean, c’est déjà extraordinaire.

L’idée que Dieu aurait souffert sur la croix est une idée ancienne, les tenants de cette théologie sont appelés « patripassiens » et ont été considérés comme hérétiques par les grands conciles trinitaires. Non que le fait d’être classé hérétique soit pour moi nécessairement une tare indélébile ; cette distinction n’engage que les autorités majoritaires dans les conciles, majorité ne rime pas toujours avec vérité (sinon Jésus n’aurait pas été crucifié, précisément). Et avoir une pensée personnelle est une richesse.

J’apprécie bien ce qu’écrit Duquesne, il a fait beaucoup de bien avec ses livres sur Dieu, sur Jésus et sur Marie. Et c’est vrai qu’il insiste beaucoup et avec justesse sur l’incarnation. Mais je préfère infiniment la formule « la parole (de Dieu) a été faite chair » à l’idée que « Dieu se soit fait homme ». Mais bon, chacun son style.

La révélation du Père à travers le Christ

Pour ces théologiens qui disent que sur la croix « Dieu a traversé les mêmes épreuves que nous », je trouve cela un petit peu délicat comme affirmation. Il me semble qu’effectivement qui voit le Christ voit le Père (Jean 14:9), c’est-à-dire que la façon d’être de Jésus révèle quelque chose sur la façon d’être de Dieu. Mais de là à dire, ou laisser entendre aux gens, que c’est Dieu qui se promène en sandales sur les chemins poudreux de Galilée, il y a une différence abyssale. Et à mon avis, dangereuse.

Comprendre le salut et la grâce

2. « Le fait de savoir que Dieu nous aime ou qu’il est présent pour nous suffit-il à être sauvé ? » Tout dépend ce que l’on entend par « salut » :

  • Pour ce qui est du fait que Dieu nous garde, maintenant et pour l’éternité : cela ne dépend en aucun cas de nous, ni de notre acceptation ou de notre refus, ni de notre performance. Dieu nous garde car il nous aime, c’est la liberté de Dieu et c’est totalement indépendant de notre savoir ou de notre acceptation ou non. Cela s’appelle la grâce : c’est comme cela, c’est donné.
  • Mais le salut n’est pas seulement le fait que Dieu nous gardera en vie. Le salut est un soin de Dieu pour nous faire évoluer dans le bon sens, pour dire vite. Là, oui, dirais-je, cela aide Dieu si nous participons à notre propre genèse, et si nous acceptons que Dieu nous fasse évoluer, et même : si nous nous ouvrons délibérément, si nous espérons son aide : c’est un vrai plus.

Cela dit, je pense qu’un bon médecin peut soigner et soulager une personne dans le coma ou un enfant rétif aux soins. Cela ne l’aide pas mais cela n’empêche pas le médecin de soigner. Dieu également, ou plutôt mieux encore, je pense, il ne s’arrête pas de prendre soin, de faire du bien même à ses ennemis, nous dit Jésus. S’ouvrir à Dieu l’aide à nous relever, oui. Mais sinon, il fera au mieux. Ensuite, oui, je pense aussi que nous ouvrir à Dieu dans la confiance est un point essentiel. J’ajouterais un autre point, qui va avec, c’est accepter d’évoluer, de cheminer, « comme un enfant », nous dit Jésus : espérer grandir et apprendre est une de ses caractéristiques. Ce n’est pas totalement évidence de vouloir évoluer car c’est inconfortable, mais si on n’est pas dans cet état d’esprit, cela crée une résistance, c’est comme si nous avions le pied sur le frein quand un autre (Dieu) se dévoue pour pousser notre voiture.

Jésus-Christ et le devenir de Dieu

3. Je ne pense pas qu’au Ier siècle, les chrétiens auraient dit que « Jésus est Dieu » mais plutôt le Christ, le Serviteur fidèle de Dieu ou le Fils de Dieu, et que Dieu agit à travers lui. Si les premiers disciples avaient voulu présenter Jésus comme Dieu, ils l’auraient dit car ils n’étaient pas à un scandale près avec Jésus : avec en particulier sa liberté, sa façon de remettre la religion à sa place non comme sacrée mais comme un outil au service de notre développement.

Ce que les disciples essayent de dire, c’est que cet homme, Jésus, est le Christ attendu, le Messie, comme vous le dites. C’est déjà immense : un homme qui a la mission d’apporter le salut de Dieu d’une façon ultime, pour toutes les nations et tous les peuples, pour les siècles des siècles. Plus : il s’agit de montrer comment il accomplit cela et l’effet concret sur nous. C’est pourquoi ces textes ne parlent pas de Jésus en disant Jésus-Dieu, mais bien plutôt en disant Jésus-Christ : c’est la confession de foi proposée par ces textes. Évidemment, ce n’est pas sans rapport avec Dieu. C’est pourquoi il est appelé « le Christ, le Fils du Dieu vivant ».

La perfection comme mouvement

Que Dieu soit « en devenir » est un point très important dans la pensée de Jacques Duquesne, et avec lequel je suis hyper d’accord. C’est l’objet d’une réponse que j’ai mise en ligne récemment sur Dieu qui se convertit. Mais le fait que Dieu soit en devenir n’est pas une imperfection de Dieu, avec un Dieu qui aurait besoin de s’améliorer. Pas du tout, au contraire.

Cela me semble doublement important sur plusieurs points :

  • Pour saisir, précisément, quelle est la perfection : elle n’est pas une stabilité glacée, mais une qualité essentielle de la perfection est d’être en mouvement. C’est une question qui traverse l’histoire de la philosophie, avec Parménide (la vérité est immuable, parfaite et éternelle) ou avec Héraclite et son Panta Rhei : la seule chose qui demeure, c’est le flux, le mouvement.
  • Pour prier : même si je ne pense pas qu’il faille chercher dans notre prière à changer Dieu, il est bon de savoir que Dieu tient compte de la situation, et donc de notre point de vue, de nos aspirations. Dieu est en dialogue, pas en monologue supposant une soumission de notre être inerte dans sa main.
  • Pour comprendre la création : elle est en cours elle-même, plutôt que parfaite au début et abîmée ensuite. Dieu est sans cesse en train de créer, il est dans le temps et non hors du temps, éternellement.
  • Pour la patience, l’action continuée dont Dieu est l’auteur. Là encore, je n’y vois aucune imperfection. Mais plutôt de « l’inaccompli » au sens où les verbes grecs et hébreux de la Bible expriment une action déjà commencée mais non encore achevée. Dieu est vivant, il évolue, se déplace, se convertit en fonction des circonstances, il poursuit son œuvre…

Comme dit l’Apocalypse 1:4, Dieu est « celui qui était, qui est et qui vient » : Dieu, en ce sens, est à l’inaccompli.

Bravo pour vos réflexions puissantes.
Dieu vous bénit et vous accompagne.

pasteur Marc Pernot

Partagez cet article sur :
  • Icone de facebook
  • Icone de twitter
  • Icone d'email

Articles récents de la même catégorie

Articles récents avec des étiquettes similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *