Rencontrer Dieu, ça change quoi ?

Par : pasteure Sandrine Landeau

Abraham âgé

prédication à Genève le dimanche 25 juillet 2021 par la pasteure Sandrine Landeau sur Genèse 17

Rencontrer Dieu, qu’est-ce que ça change ? Et d’abord, que faire pour le rencontrer ? Faut-il se retirer loin du monde, se rendre au culte tous les dimanches, se préparer longuement, selon des règles bien précises ? La Bible ne cesse de nous dire qu’il ne s’agit pas tant de chercher à rencontrer Dieu que d’accueillir sa présence qui nous précède : c’est Dieu qui vient à la rencontre de l’humain, sans autre raison que son amour. Voyez Abraham : il n’a rien fait pour rencontrer Dieu, jamais, c’est Dieu qui est venu à sa rencontre, à différents moments et de différentes manières. Dieu se porte toujours le premier à la rencontre de l’humain, mais l’humain ne reconnaît pas toujours cette rencontre, et passe parfois à côté sans même s’en apercevoir. Les retraites, les moments de prières, les exercices spirituels, le silence, la lecture des récits bibliques… tous ces outils ne servent pas à rencontrer Dieu, mais à être plus attentifs et attentives à notre vie, à ce qui nous entoure, pour discerner ce Dieu qui s’approche, mais qui ne s’impose pas. On pourrait donc reformuler la question : non pas « rencontrer Dieu, qu’est-ce que ça change ? » mais « être rencontré.e par Dieu, qu’est-ce que ça change ? »

L’histoire d’Abraham est une histoire de rencontres – au pluriel – entre un Dieu qui s’approche et qui a des projets de vie et un homme comme les autres, qui comprend plus ou moins ces projets, qui parfois y croit, parfois non. Il y a plusieurs rencontres entre Dieu et Abraham, et cela nous dit déjà quelque chose : être rencontré.e par Dieu, ça change quelque chose oui, mais ce n’est pas un coup de baguette magique ! C’est un processus, inscrit dans l’épaisseur du temps, qui ressemble à une danse : chaque mouvement de l’un modifie le mouvement de l’autre. Dieu propose, invite, et parfois Abraham entre dans la proposition, parfois pas, parfois un peu seulement, ou y entre puis s’y oppose. Et Dieu adapte sa proposition, son mouvement. Autant de fois que nécessaire.

La rencontre dont nous venons d’entendre le récit est la cinquième en 24 ans, la cinquième directe, dont Abraham ait eu conscience – et ce n’est pas la dernière de sa vie, il y en aura encore 4. A chaque rencontre, Dieu a promis à Abraham un pays, et une descendance nombreuse. Déjà à 75 ans, la promesse de descendance était folle, à 99 elle devient presque ridicule, surtout quand Dieu insiste pour dire que cette descendance viendra par Sarah, à peine plus jeune que son mari. Abraham s’est déjà plaint à Dieu que ses promesses ne sont qu’à moitié tenues et que ça n’aide pas à avoir confiance en lui… Abraham n’en est pas encore à penser que les promesses de Dieu n’engagent que ceux qui y croient, mais il n’en est pas loin ! Peut-être que c’est d’ailleurs une partie de ce qui empêche la réalisation des promesses de Dieu : Abraham comprend Dieu comme tout-puissant, comme pouvant réaliser la promesse d’un coup de baguette magique, et il attend que cela se produise. Il essaie de se conformer à ce qu’il pense qu’une divinité attend : il construit des autels, il invoque le nom de Dieu, il offre des sacrifices. Il obéit aux ordres qui lui sont donnés : quand il faut partir il part, quand il faut trouver des animaux et les couper en deux pour matérialiser l’alliance il le fait, quand il faut regarder le pays et le considérer comme sien il le fait… Alors où est le problème ?

Peut-être tout simplement dans le fait qu’il faut du temps pour devenir fécond, que c’est un processus, une transformation intérieure, qui change non seulement les aspects extérieurs de la vie, mais aussi l’attitude intérieure, la manière de se tenir dans la vie.

Dans le récit que nous venons d’entendre, qui est donc la rencontre centrale – 4 la précèdent, 4 la suivront – une étape fondamentale se produit : l’intégration, dans l’être même d’Abraham et Sarah d’une dimension nouvelle qui va changer leur attitude intérieure et ouvrir de nouveaux possibles. Cette intégration est manifestée par deux choses : leur changement de nom à tous les deux, et la mise en place de la circoncision.

Commençons par le changement de noms. Recevoir un nouveau nom est une pratique relativement courante pour les personnages de sang royal : ils reçoivent un nouveau nom en accédant au trône. En changeant le nom de ces humains tout simples, Dieu fait d’eux des êtres souverains, appelés à de nouvelles responsabilités. Jusque là, ils s’appellent Abram et Saraï, ce qui veut dire respectivement « père très haut » et « ma princesse ». Deux noms lourds de sens, lourds des attentes de ceux qui les leur ont donnés. Je dis ceux, car dans la tradition hébraïque, ce sont les hommes, les pères, qui nomment leurs enfants, c’est leur manière de reconnaître l’enfant comme leur.

Commençons par Abram : l’enfant était destiné par son père à être un père très haut, un père respecté comme s’il était très au-dessus des autres, membres de sa famille, de sa maisonnée ou de son clan. Et à ce stade de l’histoire, Abram est devenu conforme à ce nom : il est devenu un homme riche, puissant et respecté, il règne sur une maisonnée nombreuse, de cousins plus ou moins éloignés, de servantes et de serviteurs, d’esclaves, d’employés, il a du bétail en abondance. Il a même enfin eu un fils, Ismaël : il est bien un père très haut. Mais ce n’est pas ce à quoi Dieu l’appelle depuis le début : il l’appelle à être non pas « père très haut », mais « père d’une multitude ». Entendez-vous le changement de centre de gravité : non plus le père, mais sa descendance, non plus le respect qui lui est dû, mais le soin aux autres, aux plus fragiles, le don de la vie à passer plus loin que soi, l’ouverture fondamentale sur les autres. Une masculinité de soin et de responsabilité, pas de domination. Non plus Abram, mais Abraham. C’était présent dans toutes les paroles de Dieu pour Abraham, Abraham avait entendu, mais maintenant c’est inscrit dans son nom, dans son être, à chaque fois qu’on prononcera ce nom, cela lui rappellera sa vocation première.

Saraï a reçu un nom tout aussi lourd : « ma princesse ». Princesse certes, femme libre et puissante, mais dont la puissance est aussitôt accaparée par un autre qui en prend possession. Son père d’abord, son mari ensuite. Car Abraham s’est bel et bien comporté en possesseur, faisant passer sa femme pour sa sœur, la mettant en danger pour se protéger lui. Saraï a essayé de regagner de la puissance et de la liberté là où elle l’a pu, mais elle n’a fait que reproduire la douleur de la domination : elle a exercé sur Hagar son esclave le même type de pouvoir abusif que celui exercé par Abraham sur elle. En la renommant « Princesse », sans le possessif, Dieu manifeste à Abraham que Sara n’est pas sa chose, qu’elle ne lui appartient pas. Elle lui est un vis-à-vis sur le chemin de la vie, pas un objet à utiliser selon son bon plaisir. Sara s’entendant appeler sans possessif pourra elle aussi être rappelée à sa vocation de femme libre et puissante, non pas pour dominer les autres, mais pour faire elle aussi passer la force de vie qui l’habite plus loin, devenir féconde.

Ces changements de noms sont donc loin d’être anodins, déjà juste en regardant la signification des noms. Mais on peut aller encore un peu plus loin en regardant les lettres qui sont en jeu dans ces changements de nom, car – vous le savez peut-être – les lettres hébraïques ont chacune une signification symbolique.

D’Abram à Abraham, il y a une lettre de différence : un hé a été ajouté par Dieu. Le hé, c’est une lettre qui se dessine un peu comme une fenêtre, avec une ouverture pour laisser passer le souffle. Dans la symbolique des lettres juives, le hé est la lettre qui représente le souffle de la vie, le souffle divin insufflé dans les narines d’Adam. Le hé est la lettre de l’accueil de l’autre, du respect de l’altérité, de la participation à sa réalité. On pourrait dire ainsi que c’est la lettre du décentrement de soi. C’est aussi la lettre qui représente la capacité à nous laisser habiter, renouveler, par le souffle saint. Dieu remet du souffle, de l’air, de l’esprit, de l’espace et de l’ouverture dans l’être et la vie d’Abraham.

De Saraï à Sara, il y a aussi une lettre de différence : un iod a été enlevé par Dieu. Le iod, c’est la plus petite lettre hébraïque ; elle ressemble à une graine de vie. Elle symbolise le germe divin, la capacité d’agir, l’expression individuelle, le lien et l’amour. C’est la lettre de la mutation, de la recherche identitaire. Et dans la langue hébraïque, elle sert à marquer la possession. C’est donc une lettre ambiguë : force de vie présence en tout être, force de vie qui trop exposée, sans voile, sans protection, devient appropriable pas d’autres. En ôtant le iod par lequel Abraham s’approprie Sara, Dieu libère Sara de ce qui fait d’elle une chose, il libère sa capacité d’agir, sa puissance d’être dans le monde, avec ses dons propres, sa lumière propre.

On peut encore faire deux pas de plus. Le premier quand on ajoute aux dimensions symboliques déjà évoquées le fait que le hé ajouté à Abram symbolise la force féminine, tandis que le iod retranché à Saraï symbolise la force masculine. Il y a un rééquilibrage entre le féminin et le masculin non seulement dans la relation entre Sarah et Abraham, mais aussi en Sarah et en Abraham.

Le second quand on réalise que pris ensemble, le iod et le hé forment l’un des noms de Dieu : Yah, le nom qui symbolise l’union de l’ouverture et de la semence pour donner du fruit, donner la vie. La modification des noms d’Abraham et de Sara revient donc à introduire au cœur de leur relation Dieu, pour remettre de l’espace, pour empêcher la prise de pouvoir de l’un sur l’autre, la tentation de dévorer l’autre. Cela rend possible la fécondité de la relation. Au cœur de la relation entre Abraham et Sara, se trouve maintenant la transcendance de Dieu.

Le nom divin Yah est donc présent en filigrane de ce récit. Il vient s’ajouter aux quatre noms divins présents explicitement : YHWH, El, Shaddaï et Elohim. Elohim est de loin le nom le plus utilisé, mais il n’est pas anodin qu’il ne soit pas le seul, et que YHWH – le Tétragramme imprononçable – soit le premier, celui qui introduit le récit. C’est YHWH qui se laisse voir à Abram et lui parle. YHWH, c’est le nom propre de Dieu, le nom saint et imprononçable. C’est l’insaisissable transcendance, celle que l’humain ne peut prétendre connaître. Tous les autres noms de Dieu sont des noms attribués par les humains, des noms qui cherchent à dire un aspect particulier de ce qu’est YHWh pour les humains. El est le nom de Dieu qui dit la direction, l’intentionnalité, le sens. Elohim, pluriel de El, c’est la pluralité présente dans l’unité, l’unité présente dans la pluralité, car l’une et l’autre ne s’oppose pas, mais s’unissent. Shaddaï est aussi un pluriel, ou plus exactement un duel, le pluriel des choses qui vont par deux, comme c’est le cas des mains, ou ici des seins. Car Shad en hébreu, c’est le sein. Shaddaï, ce sont les deux seins maternels : c’est le nom de Dieu qui est parfois traduit par tout-puissant, mais qui dit en fait la puissance du soin maternel, de la compassion, de la douceur.

Dans ce récit qui inscrit dans le nom de Sara et Abraham la vocation que Dieu leur adresse, il y a donc aussi une théophanie : une manifestation de Dieu, qui nous invite à réfléchir à qui Dieu veut être pour Sara et pour Abraham, qui il veut être pour nous. C’est un Dieu fécond qui appelle à la fécondité, un Dieu libre qui appelle à la liberté, un Dieu signifiant qui appelle à signifier, un Dieu masculin et féminin qui appelle à unir en nous ces deux forces, un Dieu soignant et aimant qui appelle à prendre soin et à aimer.

La liberté divine rend Sara et Abraham un peu plus libres, et les rend capables de libérer un peu autour d’eux. C’est le dernier aspect que je veux soulever ce matin, qui se trouve manifesté par l’ordre de circoncire toute la maisonnée. Car si la circoncision inscrit dans la chair une ouverture, une incomplétude, une vulnérabilité, qui met à nu le désir et le manque, qui garde la possibilité d’une relation avec l’autre, je retiens surtout la parole qui dit que la circoncision s’adresse à toutes celles et ceux qui sont autour de Sara et Abraham, y compris les esclaves, et les fait entrer dans le peuple de Dieu. Quel changement de regard : tous et toutes font partie du peuple de Dieu, au même titre. Cela participe du décentrement qui est demandé et rendu possible par Dieu : Abraham et Sara sont des membres du peuple de Dieu oui, mais pas seuls !

Alors, être rencontré.e par Dieu, qu’est-ce que ça change ? Pour Abraham et Sara, et à travers leur histoire, pour nous ? La rencontre nous donne la possibilité d’ouvrir en nous ce qui est fermé, de libérer en nous ce qui est sous domination, de remettre du souffle, de l’espace entre nous et l’autre. Et tout cela rend fécond, pas nécessairement en nombre d’enfants mis au monde, mais en amour donné, en créativité. Alors oui, que le Dieu d’Abraham et de Sara vienne à votre rencontre, et qu’il rendre vos vies fécondes.

Amen

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1 réponse

  1. Marc Pernot dit :

    Grand merci Sandrine !!!
    Belle semaine.
    Bizz

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